‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 130 sur 155 · Sénèque, De clément, i, 18, 3. — 2. Sénèque, Nat. qwBst · texte numérisé non relu

Sénèque, De clément, i, 18, 3. — 2. Sénèque, Nat. qwBst

étaient en général moins bien traités aux champs qu'à U ville. Les agronomes, quand ils nous décrivent le matériel de la ferme et les instruments de l'exploitation, rangent sans façon l'esclave dans la même catégorie que les bœufs. C'est qu'en réalité le maître ne le distingue pas beaucoup du bétail. Le soir, on l'enferme dans des espèces d'écuries ou de prisons souterraines (evgastula) percées de fenêtres étroites et assez élevées au-dessus du sol pour qu'il ne puisse pas les atteindre avec la main *. Le jour, s'il doit travailler seul, comme on craint que le grand air et l'espace libre ne lui donnent l'idée de s'enfuir, on lui met les fers aux pieds. Voilà certes un régime rigoureux, et pourtant l'esclave paraît le supporter sans trop de peine. Un auteur comique lui fait dire : « Lorsqu'on sert dans un champ éloigné, où le maître vient rarement, on n'est pas serviteur, on est maître*. » Quand arrive un de ces jours de fête qui suspendent le travail, il le célèbre avec une joie si bruyante, qu'€ on a peine, dans le voisinage, à supporter les éclats de sa joie ^. » On n'aurait jamais dit, à le voir s'amuser de si bon cœur après la moisson ou U vendange, rire et chanter aux jeux des carrefours (compitalia), ou bien sauter gaiement le feu de paille des Faillies, qu'il fût tenu si sévèrement pendant tout le reste de l'année. Ce qui prouve qu'à tout prendre on ne le trouvait pas si malheureux, c'est que l'esclave de la ville se prenait quelquefois à envier le sort de son confrère de la campagne. Horace en avait un à Rome, fort inconstant de son naturel, qui demanda comme une

1. Pour n'être pas trop surpris du sort qu^on faisait à Tesclave des champs, rappelons-nous le tableau que fait la Bruyère de la condition du paysan il y a deux siècles : « Ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d'eau et de racines, etc. » {Caract., eh. xi). — 2. Pomponius, Ergast. (Ribbeck, p. 196). — 8. Plutarque. Non posse suav. vivi, etc.» o. 1098.

faveur à son maître d'être envoyé dans son domaine de la Sabine. Il est vrai qu'il ne tarda pas à s'en repentir. D'ordinaire, on ne reléguait l'esclave aux champs que pour le punir, quand on était mécontent de lui. On ne peut douter qu'à la ville il ne fût mieux traité et plus heureux. Placé plus près du maître, il pouvait soulTrir davantage de ses caprices, mais aussi il en profitait. C'est lui qui avait le plus de chance d'arriver à la liberté et à la fortune. Il y en avait même dont la situation était brillante et enviée : c'étaient les esclaves impériaux. Il suffisait d'appartenir à la maison de César pour être un personnage, et les grands seigneurs, qui s'estimaient heureux d'être connus du portier de Séjan, achetaient par des présents et des bassesses les bonnes grâces des intendants de Tibère ^ Avant même d'être affranchis, ces esclaves remplissaient quelquefois de véritables fonctions publiques; ils étaient préposés à la monnaie, aux revenus de l'État, à Talimentalion de Rome. Du reste, ils avaient tous le sentiment de leur importance. Ils étaient fiers, insolents, et pensaient qu'ils devaient faire respecter la dignité de l'empereur en leur personne*. Après ceux-ci, je placerais volontiers les esclaves qui appartenaient aux villes, aux temples, aux corporations civiles ou religieuses. Lorsque le maître est collectif, il est toujours moins rigoureux, ou plutôt, quand l'autorité est ainsi partagée et que personne n'en prend pour soi le fardeau, nonseulement le serviteur n'est pas commandé, mais en réa-

i. Épictète, Entret., i, 19 : « Épaphrodite avait un cordonnier qu'il Tendit parce qu'il n'était bon à rien. Le sort fit que cet homme fut acheté par une des créatures de César et devint le cordonnier de César. As-tu vu en quelle estime le tint alors Épaphrodite?» Comment Vil mon cher Félicion? Oh! que je t'aime! » Et si quelqu'un de nous demandait : « Que fait Épaphrodite? » on nous répondait qu'il était en conférence avec Félicion. » — 2. Hadrien fit souffleter un de sei esclave* qui se promenait entre deux sénateurs. (Spart. Hadr., 21.)

lité c'est lui qui commande. Aussi les esclaves de cette catégorie paraissent-ils en général riches et contents de leur sort. On en voit qui font des libéralités importantes à ces associations mêmes qui les ont achetés, se donnant le plaisir piquant d'être les bienfaiteurs de leurs maîtres*. Ceux qui appartiennent à quelque grande maison ne sont pas non plus trop à plaindre. S'ils arrivent à des fonctions élevées dans la domesticité intérieure, ils peuvent faire de bons profits. Quelquefois l'intendant d'un homme riche trouvait le métier si bon, qu'il aimait mieux rester esclave que d'y renoncer*. Ce qui pouvait leur arriver de plus heureux, c'était d'échoir à un maître qui se piquait d'être humain et éclairé, qui cultivait les lettres et pratiquait les leçons des philosophes. Pline le jeune témoignait aux siens les plus grands égards. Nonseulement il ne souffrait pas qu'on leur mît les fers aui pieds quand ils cultivaient ses domaines^, mais il défendait qu'on les entassât dans des cellules étroites ou dans des prisons obscures. Ils avaient à sa maison de Laurente des logements si commodes, qu'on pouvait y recevoir des hôtes*. Il s'occupait d'eux dès qu'ils étaient malades, il leur permettait de faire leur testament et de laisser à leurs amis leur petite fortune ; il poussait même l'humanité jusqu'à les pleurer quand il les avait perdus^. Dans le palais d'un riche et d'un sage comme Pline, l'esclave n'est vraiment pas trop malheureux. C'est chez les petites gens que sa condition est le plus rude. Comme il partage la fortune de la maison, naturellement il est pauvre chez les pau\Tes. Or il peut lui arriver de tomber aux mains d'un maître très-misérable. Tout le monde en ce temps

1. Mommsen, Inscr. Neap., 5704, 5706. — 2. Fabretti, p. 294. — 3. Pline, Epist., m, 19, 7. — 4. Pline, Epist., ii, 17, 9.-5 Pline, Epist., vm, 16.

avait des esclaves; en en trouve jusque chez les ouvriers et les soldats. Même ce paysan du Moretwn qui n'a pour tout bien qu'un petit jardin, et qui se lève de si bonne heure pour préparer son plat d'ail, de fromage et de sel, n'est pas seul dans sa cabane ; il a pour servante une négresse que le poète nous dépeint avec une vérité frappante. <i Ses cheveux sont crépus, sa lèvre épaisse, sa peau noire; elle a la poitrine large, les seins tombants, le ventre plat, les jambes grêles, et la nature Ta pourvue d'un pied qui s'étend à l'aise [spatiosa prodiga planta *).» Dans ces pauvres maisons, les profits étaient rares et la vie pénible. La seule compensation que l'esclave trouvât à ses misères, c'est qu'il vivait près du maître, qu'il en était plus familièrement traité; qu'à force de partager son mauvais sort et de l'aider dans ses souffrances, il était regardé par lui moins comme un serviteur que comme un parent. Il faut du reste remarquer qu'à Rome, comme aujourd'hui dans l'Orient, il a toujours fait partie de la famille. Chez nous, le domestique et le maître, libres tous deux, unis par un contrat temporaire et à des conditions débattues, vivent à l'écart l'un de l'autre, quoique sous le même toit. Ce sont deux individualités jalouses qui s'observent , très-décidées à maintenir leurs droits réciproques. A Rome, l'esclave n'avait aucun droit. Ce n'était pas un citoyen, c'était à peine un homme. Sa dignité ne l'empêchait pas de se livrer tout entier à celui auquel il appartenait et de se confondre avec lui. Il y avait donc plus d'intimité et moins de réserve dans leurs relations. Il reste un grand nombre de tombes élevées par des maîtres à leurs serviteurs. Elles contiennent souvent l'expression des sentiments les plus tendres; on n'y rend pas seulement hommage à leurs bons services, oo

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