‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 132 sur 155 · X. Cic, Parad., 5, 2. — 2. Sénèque, Epist · texte numérisé non relu

X. Cic, Parad., 5, 2. — 2. Sénèque, Epist

quMl se relevait à ses yeux, quMl reprenait sa dignité d'homme, en maltraitant à son tour son serviteur. Cette institution des vicarii est une des originalités de l'esclavage romain. Elle n'était à Rome ni une exception rare ni un privilège réservé à la haute domesticité des grandes maisons; on a conservé l'inscription funéraire du vicarius d'un sous-fermier*. Cicéron semble même dire que tout esclave qui se respecte, qui n'est point un prodigue ou un débauché, peut avoir son vicarnis*. Les plus riches en possédaient qui étaient nés et qui avaient grandi chez eux {vica)'ii vernœ)^, ce qui suppose toute une hérédité de servitude dans ces misérables cellules ; mais, ce qui est plus étrange encore, c'est qu'en restant esclaves, ils pouvaient faire des hommes libres. Rien ne les empêchait de donner ou de vendre la liberté à leurs vicarii. Nous savons qu'ils le faisaient quelquefois : l'un d'eux, en s'élevant à lui-même un tombeau de marbre, ne se refuse pas le plaisir de copier la formule qu'il a lue sur celui de son maître : il nous dit fièrement qu'il y donne place à ses affranchis des deux sexes*. C'est ainsi que, par une bizarre contradiction, il leur arrivait de communiquer à d'autres des droits dont ils étaient eux-mêmes privés.

Il y avait donc des rangs dans la servitude et une sorte d'aristocratie qui réclamait pour elle des égards particuliers. Le dispensator d'une grande maison se regardait comme un personnage. Il ne faut pas nous le représenter humble, timide, portant dans son attitude le poids de sa condition : au contraire, il tient la tête haute. A la porte du maître, il rudoie ki clients, des hommes libres pourtant, qui viennent tous les matins recevoir le présent qui

i. Orelli, 2860. —2. Cicéron, Verr., m, 38. —3. Orelli, 2920. - 4. Orelli, 2318.

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les fait vivre*. Dans l'intérieur de la maison, il a des camarades qui lui parlent avec respect, qui le flattent, oui lui demandent sa protection, qui prient les dieux pour lui. II nous reste la base d'un monument qui a été élevé à Mithra par un économe {arcarius) pour obtenir la conservation et la santé d'un dispensator {pro sainte et incolumitate) * : c'est précisément la formule dont od se sert quand on prie les dieux pour l'empereur. Lorsqu'il rentre dans sa cellule, il y trouve ses serviteurs qui l'attendent, car, comme je viens de le dire, à Rome l'esclavage est entré dans l'esclavage même. Cet homme, qui dépend entièrement d'un autre, à qui sa vie même n'appartient pas, possède des esclaves qui ont peur de lui, qui tremblent dès qu'il parle, qui l'appellent humblement mon maître, dominus^. Au fond pourtant ce n'est qu'un esclave ; il n'a pas plus de droits que ce malheureux cfui le craint et qui le flatte. Que son maître l'appelle, il faut qu'il quitte ses grands airs, qu'il devienne humble et caressant, car celui devant lequel il va paraître dispose de lui à son gré, peut le jeter en prison, le battre, le tuer. Quelle situation étrange et compliquée ! Après tout, elle ne doit pas trop nous surprendre. Ne se reproduit-elle pas de quelque façon dans la vie de tout le monde? Il n'y a guère de fonctions où l'on n'ait à la fois des subordonnés et des supérieurs, où l'on ne soit contraint d'avoir deux façons de parler et deux visages : ici l'attitude de l'obéissance, à le ton du commandement.

Pline a vraiment raison de comparer la maison d'un riche Romain à une sorte de république et de cité. La ressemblance est complète. Cette petite république inté-

1. Voyei Juvénal, i, 66 : Maxima quœqtte domus servis est plena superbis. — 2. Orelli, 6301. — 3. Ce mot se retrouve sur la tombe d'un vlcarius qui nous a été con&ervée. Voyez Orelli, 32U9.

neure se modèle tout à fait sur l'autre. Nous avoDS vu qu'on y forme des associations, ou, pour parler comme les Romains, des collèges, dont les membres subviennent, au moyen de cotisations régulières, à des dépenses communes *. Il arrive même quelquefois à tous les esclaves d'une maison de se réunir, comme le peuple sur le forum, de délibérer gravement et de voter quelque récompense à l'un de ceux qui leur commandent, s'ils en sont contents. Ils lui élèvent un monument à frais communs, a pour le remercier, disent-ils, d'avoir exercé le commandement d'une manière modérée* ». Il leur arrive dans ces circonstances solennelles d'imiter assez bien le slyle officiel. Écoutez-les parler. «Les esclaves de la salle à manger, pour reconnaître les services et les bienfaits d'Aurélia Grescentina, lui ont décerné une statue : ob mérita et bénéficia sœpe in se collata statuam ponendam tricliniares decreverunt ^. » Ne croirait-on pas lire quelque sénatus-consulte? C'est ainsi que ce monde de l'esclavage reproduisait fidèlement les usages de l'autre. On y retrouvait sans doute aussi toutes les passions qui agitent la vie des hommes libres. Je me figure que les haines y devaient être très-vives. Que de jalousies contre ceux qui avaient obtenu la faveur du maître et qui en étaient mieux traités! Que de cabales pour leur nuire et les supplanter ! Les amitiés aussi y étaient très-tendres. Nous avons la preuve qu'il s'y formait de bonnes et solides liaisons qui duraient autant que la vie. Voici l'inscription touchante qu'un affranchi avait fait graver sur la tombe ' d'un de ses amis : « Entre nous deux, mon cher camarade, jamais un dissentiment ne s'éleva, j'en atteste les

1. J'ai parlé aussi plus haut des collèges formés hors de la maison et auxquels l'esclave prend part. — 2. Mommsen , Inscr. Neap., 5321. — 3. Maiini, Arv., p. 533.

dieux du del et ceux des enfers I Nous avons été faits esclave» à la fois, nous avons servi dans la même maison, nous avons été affranchis ensemble, et ce jour qui t'enlève à moi est le premier qui nous sépare *. »

Mais ces amitiés, si tendres, si dévouées qu'on les suppose, ne suffisent pas à l'existence. L'esclave avait-il aussi une femme et des enfants? Pouvait-il se faire une famille? C'est ce que nous souhaitons le plus de connaître, quand nous étudions sa vie intérieure. Les documents ne nous manquent pas pour le savoir. Ici encore nous allons trouver la contradiction la plus étrange entre les prescriptions de la loi et la réalité. La loi n'accorde pas à l'esclave le droit de se marier : le mariage, avec ses effets civils et son caractère moral, est réservé à l'homme libre; aux yeux du législateur, l'esclave n'a pas de femme légitime, il n'a qu'une compagne de servitude qui habite avec \[i\{contubemalis)yO\i qui partage son lit (concubina). Dans la réalité, ces distinctions s'effacent. Cette union, de quelque nom que la loi l'appelle, l'esclave la regarde comme sérieuse. Elle est pour lui un mariage véritable. il le pense et môme il le dit. Il ne se fait aucun scrupule de se servir de ces noms d'époux et d'épouse que l'homme Hbre a voulu garder pour lui. Celle que la loi s'obstine à nommer sa concubine, il l'appelle « sa femme », et même « une femme incomparable * ». Il emploie sans façon pour la louer les formules les plus honorables qu'il a lues sur la tombe des grandes dames. Il dit qu'il a vécu avec elle sans aucun dissentiment {cum qua sine querela vîxii^), que sa mort est la seule douleur qu'elle lui ait causée {ex qua nildl doluit iprœUr mortem). Il ne paraît pas que ces expressions aient choqué personne, ni qu'on l'ait jamais empêché de les employer. Ces mariages

t. OreUi, 3023. — 2. Mommsen, Imct. Ntap., 826. — 3. h., 969.

LES ESCLAVES. Uï

ierviles finirent même par obtenir sous l'empire une sorte de consécration légale, et le jurisconsulte Paul donne aux femmes d'esclaves ce nom d'épouse que ses prédécesseurs leur avaient refusé *. Ainsi, dans ce nouveau conflit entre la loi et l'humanité, c'est encore l'humanité qui a vaincu.

Je ne dis pas que cette répugnance de la loi à reconnaître les unions d'esclaves n'ait eu souvent des résultats fâcheux. Gomme personne ne s'occupait de les régler, elles s'accomplissaient un peu au hasard. Je trouve dans les inscriptions de Naples un esclave qui a fait sa femme de sa sœur et qui le dit tout naturellement *. Ce qui est plus commun encore sans être moins surprenant, c'est d'en voir deux qui s'entendent pour avoir la même femme. Il y en a des exemples dans les recueils épigraphiques, et ce qui prouve que ces ménages à trois ne réussissaient pas trop mal, c'est qu'à la mort de la femme on voit les deux maris se réunir pour la pleurer ensemble et lui élever un tombeau en commun ^. Quand on lit ces inscriptions et qu'on songe à la situation bi* zarre qu'elles nous révèlent, on se rappelle la dernière scène du Stïchus de Plante, où le poëte a représenté un incident de ces singuliers ménages. Stichus dit en parlant de son camarade Sagarinus : a Nous avons la même amie, nous sommes rivaux. » C'est une rivalité qui ne paratt pas très-violente. Ils s'entendent à merveille ; ils s'invitent l'un l'autre à dtner, ils dansent et boivent ensemble et partagent de la meilleure grâce les faveurs de k jeune Stephanium,qui les appelle ses chers amis et les comble de joie en leur disant : « Je vous aime tous les deux. » Stichus, qui a de l'esprit, trouve une raison sans

1. Dig., XXXIII, 7, 12, 33 : contubernales servorum, id etti uxorti. — 2. Mommsen, fnscr, Neap., 7072. — 3. Gruter, 974,4.

Ui LES ESCLAVES.

réplique pour justifier ce partage, u Je suis toi, dit-il à Sagarinus, et tu es moi. Nous ne sommes qu'une âme en deux corps. Nous aimons la même amie : quand elle est avec toi, elle est avec moi ; quand elle est avec moi, elle est avec toi *. » On voit que Stichus ne laisse pas à son camarade le moindre prétexte d'être jaloux.

D'ordinaire les choses se passaient plus sérieusement. Malgré le silence de la loi, il était naturel que, dans une maison bien gouvernée, un certain ordre finît par s'établir dans ces unions d'esclaves. Le maître avait tout intérêt à les favoriser. Une fois engagé dans une liaison régulière et durable, devenu père de famille, l'esclave devait être plus moral et plus rangé. Il ne songeait plus à s'enfuir d'une maison qui contenait toutes ses affections; comme il cherchait à se faire un pécule pour rendre la servitude plus légère à ceux qu'il aimait, il travaillait avec plus de soin et d'ardeur. D'ailleurs l'enfant qui naît de ces mariages est un revenu pour le maître. » C'est l'essaim d'une riche maison», disait Horace*, et l'on a tout intérêt à le voir s'augmenter. Caton, cet excellent père de famille qui faisait argent de tout, avait imaginé de vendre à ses esclaves la permission de se marier^; c'était tirer de ce mariage un double profit et leur faire payer le droit de l'enrichir. Varron était plus généreux, il demandait qu'on permît à certains ouvriers de la ferme, surtout aux bergers, de prendre une compagne; seulement ils devaient la choisir robuste, capable d'aider son mari dans les travaux les plus pénibles. Il rappelait avec complaisance qu'il en avait vu en Illyrie porter un faix de bois sur leur tête et dans leurs bras un nouveau-né. a Elles faisaient honte à ces accou-

1. Piaule, Stichuê, V. 3, 48. — 2. Horace, Epod,, % 65.-8. Plutarque, Calo, 21.

chées de la ville qui restent étendues sur leurs canapés *.» Columelle allait plus loin encore : il voulait qu'on accordât à la femme esclave qui avait trois enfants l'exemption de travailler, et la liberté à celle qui en avait davantage*. On ne voit pas que, sous l'empire, le mariage ait été refusé à aucun esclave; on l'accordait même à ceux qui étaient placés au dernier degré de l'échelle, aux malheureux vicarii*. C'était naturellement dans la maison de leur maître, parmi leurs compagnes de servitude, qu'ils choisissaient leurs femmes. La discipline intérieure aurait été troublée s'ils les avaient prises ailleurs*. Leurs noces étaient l'occasion de fêtes bruyantes auxquelles le maître assistait avec sa famille ^. Ils se mariaient généralement de bonne heure. Nous avons un certain nombre d'exemples de femmes esclaves mariées avant quinze ans ®; une d'elles est morte à seize ans déjà mère '. Ces mariages hâtifs étaient assez fréquents dans la société romaine; ils devaient être plus communs encore chez les esclaves. Ce qui les retarde ordinairement dans les classes libres, c*est la difficulté de trouver un parti convenable pour une jeune fille. Tout était simpUfié dans l'esclavage. Les préoccupations de naissance n'existaient pas, celles de fortune devaient être fort légères. On ne consultait donc qu'un goût réciproque. Le consentement des parents et la permission du maître constituaient toute la cérémonie. Comme ces unions n'avaient aucune sanction légale et qu'on pouvait les rompre aussi facilement

4. Vairon, De re rust., n, 10. — 2. Columelle, l, 8. — 3. Fabrettî, p. 303. — 4. TertuUien {Ad uxor., ir, 8) dit pourtant que les maîtres •évèn « et rigoureux (sevei'issimi quique domini et disciplinœ tenacissimi) sont les seuls qui interdisent à leurs esclaves de choisir leurs femmes dans une autre maison que la leur; mais la discipline intérieure s'était alors fort relâchée. — 5. S. Jérôme, Epist.y 107. — 6. Fabretti, p. 307.— 7. Mommsen, Inicr. Neap., 6482. Celle-là a probablement épousé son maître

qu'on les formait, on hésitait moins avant de .s'y engagef, par la certitude qu'on avait de s'en dégager sans peine. Est-ce à dire qu'elles aient été beaucoup moins heureuses que celles qui donnent lieu à des réflexions interminables et aune habile diplomatie? Je ne le crois pas. Il est vrai que cette opinion ne s'appuie guère que sur les attestations des épitaphes ; or, je sais qu'elles ne méritent pas une entière confiance. Quelque dissentiment qui ait séparé les époux pendant leur vie , la mort arrange tout. Sganarelle dit de sa femme, qu'il a perdue ; « Elle est morte, je la pleure; si elle vivait, nous nous disputerions. » Mais on trouve dans ces épitaphes autre chose que de vagues compliments; elles contiennent aussi des faits qui prouvent que l'union a été longue et heureuse. Le nombre des années qu'elle a duré y est très-souvent rapporté ; on y voit que les deux époux ont vécu trente, quarante ans ensemble, et que la mort seule a pu les désunir *. Comme aucune autorité ne les empêchait de se séparer dès qu'ils ne se convenaient plus, s'ils sont demeurés l'un avec l'autre, c'est qu'ils le voulaient et qu'ils étaient heureux ensemble. On est donc sûr qu'ici les années de mariage représentent bien exactement des années de concorde et d'afl'ection.

Ainsi, en dépit de la loi, l'esclave avait une famille ; il ne restait pas dans cet isolement où elle prétendait le retenir. Longtemps l'orgueilleux patricien de Home avait voulu réserver pour lui seul le droit d'avoir un père. Ce droit, la plèbe l'avait conquis après une longue lutte, l'esclave à son tour se l'attribua sans façon. La famille n'est pas pour lui une sorte d'improvisation et de hasard, sans passé et sans lendemain. Elle a ses racines au loin

1. Voye», par exemple, Corp. imcr. lat., ni, 1926 : Mercurialit SUvinœ conserva, con qua vixi annos XLV, ex qua habeo natoi vu.

et remonte à plusieurs générations en arrière. Dans les inscriptions qu'il place sur la tombe de ses parents ou sur la sienne, il nous parle de son père et même de son grandpère; il a presque des ancêtres. Non-seulement il se souvient du passé, mais il songe à l'avenir. Après nous avoir dit qu'il élève un tombeau pour sa femme et pour ses enfants, il ajoute avec assurance : « et pour leur postérité », uxori, liberis posterisque eorum^. kyec le souvenir des aïeux et l'espérance des descendants, que manque-t-il à la famille?

Mais si le mariage est pour lui un sujet de grandes joies, s'il fait descendre un peu de bonheur dans ces pauvres cellules, il peut être cause aussi des douleurs les plus amères. Avec une femme et des enfants, l'espérance de la liberté s'éloigne. Elle coûte plus cher, elle est plus longue à conquérir quand il faut la payer pour plusieurs à la fois. Quel désespoir pour l'esclave si un caprice de son maître l'affranchit tout seul, si, en sortant de la servitude, il y laisse ce qu'il a de plus cher l Les inscriptions nous prouvent que cette triste circonstance s'est plus d'une fois présentée*, et que la liberté a séparé ceux que l'esclavage avait unis. Un esclave espagnol, affranchi par testament et à qui son maître avait en outre laissé quelques biens, déclare qu'il a renoncé à tout et qu'il n'a demandé en échange de ce qu'il abandonnait « que le bien précieux de la liberté de sdi (emmo y> , nihil prœter optimum prœmium lihertatis vxoris siiœ abstulit^. Une autre préoccupation qui devait poursuivre l'esclave quand il était marié, c'était l'avenir de sa famille. L'esclavage

1. Orelli, 2844. Marini, Arv.y p. 583. — 2. Marini, Arv., p. 93. Orelli, 2794,6326. Une loi de Coustanltn défendit plus tard ces séparations douloureuse» : Quis ferai liberos a parentibusy a fraiiibm sororesy a viris conjugeê segregari? (CodejThéod., il, 25, 1). — 3. Corp. in$c. lat., u, «165.

n'est pas le plus grand des maux qui la menacent; elle est exposée aussi à la honte et au déshonneur. Stace nous dit que les femmes des esclaves ne se sentaient devenir mères qu'avec terreur*. A combien de dangers et d'outrages cet enfant qui allait naître n'était-il pas réservé ! Si c'est une fille, si elle a reçu pour son malheur cette beauté voluptueuse des races orientales d'où elle sort, le maître peut la remarquer. Que faire alors pour lui échapper? La loi ne donne aucune ressource ; elle ne daigne pas protéger l'honneur d'une jeune esclave. L'opinion publique, quoique en général plus humaine que la loi, n'est pas non plus d'un grand secours. Elle admet comme un principe qu' « il n'y a rien de honteux dès que le maître le commande* ». « Ce qui est une honte pour l'homme libre, dit un orateur, est une complaisance chez l'affranchi, une nécessité chez l'esclave ^)) Il faut donc que la jeune fille cède et même qu'elle se tienne honorée de la faveur qu'on lui fait. Le plus souvent cet amour du maître n'est qu'une fantaisie, un caprice qui passe successivement d'une esclave à l'autre, en sorte que cette faciUté que l'esclavage donnait pour satisfaire toutes les passions est devenue une des causes les plus puissantes de corruption dans la société romaine. Quelquefois aussi l'affection était plus sérieuse; le maître alors affranchissait son esclave et l'épousait. Ces sortes de mariages paraissent avoir été nombreux. La loi ne les interdisait qu'aux sénateurs et à leurs enfants ; les autres avaient le droit de les contracter, et, à la facilité avec laquelle on les avoue dans les inscriptions, on voit bien que l'opinion n'en était pas scandalisée. En élevant ainsi son esclave

1. Stace, Silv., m, 4, 77 : ferre timent famulœ natorum pondéra maires. — 2. Pétrone, 75 : non turpe quod domintis jubet.— 3. Sénèque, Controv. , rv, prol. (p. 378, édit Bursian) ; impudicitia in ingenuo crimen ett, in servo nécessitas t «* Uberto offidum.

jusqu'à lui, en lui donnant à la fois la liberté et la fortune, le maître pensait sans doute qu'elle lui serait plus attachée et plus fidèle. Il a dû se tromper quelquefois. Un de ces malheureux, abandonné par son affranchie, avait voulu, selon l'usage, confier sa vengeance aux morts. Il avait fait graver sur le revers d'un tombeau l'inscription suivante : « Honte éternelle à l'affranchie Acte, empoisonneuse, perfide, trompeuse, au cœur de fer ! Puisse-t-elle attacher à son cou une cordre do chanvre ! Puisse la poix ardente brûler son cœur méchant ! Je l'avais affranchie pour rien; elle a suivi un amant, elle a trompé son maître, elle a emmené avec elle ses deux seuls serviteurs, une jeune fille et un enfant. Elle voulait que, laissé seul, dépouillé de tout, le vieillard mourût de désespoir *. » 11 me semble qu'on devine à la vivacité de ces paroles tout un petit drame intérieur. Ce vieillard, qui se plaint avec tant de colère, devait être amoureux, et cet amant qu'avait suivi la jeune affranchie était un rival. S'il ne l'a pas dit d'une manière plus claire, c'est qu'il craignait sans doute de devenir ridicule après avoir été trompé. La loi, qui se montrait complaisante pour les amours du maître, et qui lui donnait un moyen de les légitimer par le mariage, était au contraire sans pitié pour la femme libre qui se permettait d'aimer un esclave. Ces sortes d'aventures étaient, à ce qu'il semble, assez fréquentes. Pétrone s'amuse beaucoup de cette étrange contradiction qui fait que les maîtresses s'abaissent volontiers jusqu'à leurs valets, tandis que les servantes aspirent généralement i l'amour de leurs maîtres. « Pour moi, fait-il dire à une de ces dernières, je n'ai jamais cédé à un esclave; aux dieux ne plaise que j'accorde mes caresses à des gibiers de potence I C'est l'affaire des grandes dames, qui aiment

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