‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 131 sur 155 · Virgile, Moretum · texte numérisé non relu

Virgile, Moretum

les remercie de leur aiïection *. On rappelle qu'en revanche ils ont été traités avec douceur, < comme des fils de la maison^», et on leur fait même dire ces mots significatifs : € Servitude, tu n'as jamais été trop lourde pour moi^ I » Sur la tombe d'un centurion de la iv^ légion, qui lui est élevée par ses aiïranchis, on lit ces mots : «Je ne me suis pas marié et je me suis fait des enfants. > Et les esclaves répondent : «Merci, adieu*!» Nous voyons dans Fabretti qu'une mère qui avait perdu un jeune fils et un verna de même âge les avait fait enterrer l'un près de l'autre. Les sépultures sont voisines et semblables, les inscriptions contiennent à peu près les mêmes termes : la mère n'a mis aucune différence entre le tombeau de son esclave et celui de son enfant *.

Certes, je ne voudrais pas peindre le sort des esclaves sous des couleurs trop riantes. Je n'oublie pas qu'en somme la loi leur était contraire, et je sais que, lorsqu'on n'est bien traité que par faveur, quand on n'a point de droits à invoquer pour protéger son honneur et sa vie, on est toujours dans une situation très-malheureuse. Je sais aussi que tous n'étaient pas regardés comme des fils delà maison, et que leurs maîtres ont été souvent pour eux sans pitié. Domitius tuait ses affranchis quand ils refusaient de boire autant qu'il le voulait : c'était le père de Néron. Vedius Pollius jetait ses esclaves aux murènes lorsqu'ils avaient brisé quelque vase précieux. Ces cruautés horribles sont connues de tout le monde par le privilège qu'a le mal de faire plus de bruit que le bien; cependant je ne crois pas qu'elles aient été aussi fréquentes qu'on le supposa. Sans doute le maître ayait le

1. Mommsen, Inscr. Neap.,\blQ : quod eumpleno a/fedu dilexerit. — 2. Orelli, 2808 : loco filii habitus. — 3. Orelli. 6389. — -4. Corp. inscr. lat., m, 1653. — 5. FabreUi, p. 6.

droit de mettre à mort son esclave, mais on peut affirmer qu'il n'en usait guère. L'intérêt s'unissait à l'humanité pour le lui défendre. Loin de le tuer, nous voyons que d'ordinaire il le ménage comme un capital qu'on ne doit pas exposer. Varron a grand soin de recommander à son fermier, lorsqu'il a quelque travail dangereux à faire exécuter, par exemple dans les marécages où l'on peut prendre des fièvres mortelles, d'en charger plutôt un mercenaire qu'un de ses esclaves *. Si le mercenaire succombe, ce n'est un malheur que pour lui ; quand Tesclave meurt, c'est une perte pour le maître. Il est vrai que, si l'on se garde bien de le tuer, on ne se fait pas faute de le battre. Les étrivières jouent un grand rôle dans la discipline de la maison. Un proverbe disait qu'un Phrygien battu devenait meilleur, et on ne négligeait pas ce moyen facile de l'améliorer, a J'entends le bruit du fouet, dit Sénèque ; je demande ce que c'est, on me répond : C'est Papinius qui fait ses comptes"-.» Il n'avait pas d'autre moyen d'apprendre à ses intendants à bien calculer. Avant de nous trop indigner, n'oublions pas que ce régime s'est perpétué fort longtemps chez nous. Au xvii* siècle, en pleine civilisation chrétienne et française, les marquis rossaient leur» laquais, et Célimène reproche àArsinoé «de battre ses gens au lieu de les payer». Il est bien possible aussi que ces traitements rigoureux aient été plus facilement supportés que nous ne le pensons. Le mauvais esclave, qui s'habituait à mériter les coups, s'habituait aussi à les recevoir. Il finissait par s'y faire et sa bonne humeui n'en était pas trop altérée. On a découvert, en faisant des fouilles sur l'Aventin, les restes d'ime chambre basse qui a dû servir de prison à quelque maison romaine. On y lit encore quelques inscriptions

1. VarroD, De re rust., l, 17. — 2. Sénèque, Epiêt., 122, 15.

gravées à la pointe par des gens qui y étaient renfermés. En voici une : u Je fais vœu, si je sors d'ici, de boire tout le vin^ de la maison *. » Voilà certes un esclave qui a supporté gaiement la prison. Plaute a donc bien raison de nous représenter les esclaves se moquant des étrivières et narguant les bourreaux. « Je mourrai sur la croix, faitil dire à un drôle ; eh bien ! n'est-ce pas ainsi que sont morts tous mes aïeux * ? » Les châtiments, quand ils sont trop répétés, cessent d'être effrayants. Dans ces pays de l'extrême Orient, où les exécutions capitales sont si fréquentes, elles ne font peur à personne. Ce qui est sûr, c'est que, malgré la rigueur de sa condition, l'esclave prenait gaiement la vie. Celui qui habitait la ville n'était pas confiné dans la maison ni rigoureusement enfermé dans les travaux domestiques. Il participait à l'existence joyeuse de son maître. Il fréquentait comme lui les bains publics, il assistait aux jeux du cirque ou de l'arène. Les gladiateurs n'avaient pas de spectateur plus assidu et plus passionné ; il prenait parti pour les Thraces ou les Myrmillons; il applaudissait avec rage Pacideianus ou Rutuba 3 ; le soir, il errait dans les mauvais quartiers de Rome, où les courtisanes à deux as «se montrent sans voile, à la lumière éclatante des lampes*». A la longue, ces plaisirs lui devenaient nécessaires, et il ne pouvait pas s'en passer. L'esclave d'Horace ne cessait d'y rêver quand pour sou malheur son maître l'emmenait à la campagne. Au milieu des plaines tranquilles de la Sabine, il songeait toujours aux rues de Rome, à ce cabaret du coin (uncta popina) où il trouvait du vin à bon marché et une joueuse de flûte de mœurs faciles qui le faisait sauter lourdement quand il avait bien bu ^. Horace se moque beau-

1. BulUt. de Vmst. arch., 1855, p. 5ê. — 2. Plaute, Miles glor., n, 4, 19. — 3. Horace, Sat., il, 7, 96. - 4. Horace, Sat., n, 7, 47. — 5. Horace, Epist., I, 14t 21.

coup de ces divertissements grossiers et semble les prendre en pitié. Qui sait pourtant s'il ne régnait pas, dans ce cabaret d'esclaves, une plus franche gaieté qu'à la table du maître quand il versait à ses amis son falerne de cinquante ans, et qu'il régalait de son cécube et de ses petits vers Ginara ou Lalagé ^

Je crois donc qu'en général on se représente Tesclave romain un peu plus malheureux qu'il ne l'était, et qu'en dépeignant son sort on charge les couleurs. Ce qui entraîne à exagérer, c'est la comparaison qu'on fait, sans le vouloir, de l'esclavage antique avec celui qui a régné si longtemps dans le nouveau monde, et dont, il faut l'espérer, notre génération verra la fin. Ils ne se ressemblent pas, et je le dis à regret, c'est celui de nos jours, celui qui est venu après le Christianisme, qui est le plus rigoureux. Comme il est fondé sur une différence de couleur, rien n'en peut effacer la trace. 11 résiste même à la liberté ; c'est un mal sans remède, au seuil duquel on peut dire, comme le poète, qu'il faut laisser toute espérance. La flétrissure survit à l'émancipation, et à la servitude réelle succède une servitude d'outrage et de mépris qui ne finit pas. Rien de pareil n'existait dans l'antiquité. Ce n'était pas une seule race, une race étrangère, marquée d'un signe ineffaçable, qui avait le triste privilège de fournir le monde d'esclaves; il en arrivait de partout, et les Romains étaient exposés à le devenir comme les autres. Cette pensée les disposait à les mieux traiter : il est naturtl qu'on ait plus de sympathie pour les malheurs qui peuvent nous atteindre que pour ceux dont on se sent à l'abri. De plus, comme alors ni la nature ni la loi n'éternisaient les effets de la servitude, le fils de l'affranchi était citoyen comme tout le monde. Rien ne lui était plus facile que de dissimuler son origine, s'il en rougissait; mais, même en l'avouant, il pouvait arriver à toutes

les dignités publiques. Horace était tribun d'une légion dans une armée d'aristocrates. Cette fusion complète de l'homme libre et de l'esclave, qui s'opérait après la liberté, faisait qu'avant l'émancipation les barrières entre eux étaient moins hautes. Ils travaillaient à côté l'un de l'autre aux champs, à la ville ils faisaient partie des mêmes associations civiles ou religieuses. Nous avons vu que l'esclave arrivait quelquefois à les présider, et qu'il commandait ainsi aux hommes libres. Une autre différence, qui n'est pas moins grave, c'est qu'aujourd'hui l'esclave appartient à une race inférieure. Je ne veux pas dire qu'elle le soit par nature et qu'elle doive l'être toujours, il ne faut pas consentir à mettre de ces inégalités fatales et éternelles entre les hommes ; mais en réalité elle l'est. Au contraire l'esclavage antique, surtout celui des villes, se recrutait d'ordinaire parmi les peuples de l'Orient grec, les plus intelligents du monde. A leurs dispositions naturelles on ajoutait encore par une éducation savante. Ce n'était pas toujours par humanité qu'on prenait cette peine, c'était le plus souvent par calcul ; on augmentait la valeur d'un esclave en l'instruisant, comme on accroU le prix d'un domaine par une culture soignée. Un bon grammairien ne se vendait pas moins de 25000 fr. Il y avait donc, dans toute grande maison , une sorte de cours complet d'études, et les traces de ces pedagogia seruorum se retrouvent à chaque pas dans les inscriptions latines*. Quand il était ainsi formé par l'éducation, instruit dans les lettres et les sciences, l'esclave antique ne ressemblait pas à celui de nos jours, abruti s'il est résigné, féroce s'il

1. Voyez Orelli, 29 et suivants. II en était de même en Grèce, et Platon nous dit qu'on reconnaissait les jeunes esclaves à an certain raffinement d'éducation précoce, a Si j'entends un enfant articuler avec trop de précision, cela me choque, me blesse l'oreille, et me parait sentir l'esclave. »

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est mécontent. C'était un personnage habile et ruséj un observateur ingénieux, prêt à toutes les fortunes, bon pour tous les métiers, et qui, avec beaucoup d'adresse et peu de scrupules, espérait bien tirer un bon parti d'une situation mauvaise. Il est de règle que, dans la vie privée, comme ailleurs, le pouvoir finit toujours par appartenir à l'intelligence ; en quelque rang que le sort l'ait mise, elle reprend sa place naturelle. Aussi rencontrons-nous, dans presque toutes les familles romaines, un esclave qui gouverne; il a vite compris les faibles de son maître, et il s'en sert pour le dominer. Bientôt il dispose de la fortune, il règle les dépenses, il dirige les travaux, il force la femme et les enfants à plier sous sa volonté ; c'est lui qui mène la maison, et le malheureux qui l'a payé de ses deniers peut dire, comme ce personnage d'une comédie : c J'ai acheté la servitude. »

Rapports des esclaves entre eux. — Hiérarchie entre les esclares. — La maison d'un riche Romain ressemble à une cité. — Le mariage de Tesclave. — L'esclave se fait une famille. — Le mariage entre les esclaves et les maîtres.

Après m'être occupé des rapports de l'esclave et du maître, j'arrive aux relations des esclaves entre eux. Elles étaient bien plus compliquées qu'on n'est tenté de le croire. Il semble que, le maître ayant sur tous ses serviteurs les mêmes droits et des droits sans limites, ils devaient aussi être tous égaux, et que, dans cette situation infime où les plaçait la loi, il ne pouvait pas y avoir de degrés. Il y en avait pourtant, et de nombreux. Une hiérarchie très -complexe conduisait du voisinage de la liberté aux dernières extrémités de la servitude. Certains

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esclaves exerçaient des fonctions plus relevées et jouîâ;salent de plus de confiance et d'estime que les autres. C'étaient d'abord les fermiers et les intendants, dont j'ai déjà parlé. Au-dessous d'eux, il y avait place pour des distinctions infinies. Par exemple, les secrétaires et les trésoriers devaient être choisis avec plus de soin et traités avec plus d*égards : on ne confie pas à tout le monde sa bourse et ses papiers. Cicéron dit que les huissiers et les jardiniers se regardaient aussi comme supérieurs à leurs camarades *. Venait ensuite la foule des esclaves ordinaires, divisés en décuries qui, elles-mêmes, à ce qu'il semble, étaient rangées dans un certain ordre, d'après l'importance de ceux qui les composaient. La dernière de toutes, selon Sénèque, contenait ces esclaves de rebut que le orieur public vend les premiers au marché, avant que les amateurs soient arrivés et que les enchères véritables commencent*. Ce n'étaient pourtant pas les plus humbles, et il y avait encore un degré plus bas. Il arrivait parfois qu'un de ces intendants ou de ces trésoriers, qui à la longue avait acquis une certaine aisance, voulait se donner quelque repos. Il faisait ce qu'il voyait faire à son maître : il achetait un esclave, soit pour son service particulier, soit pour faire à sa place les travaux pénibles de la maison. Il y avait donc à Rome des esclaves d'esclaves qu'on appelait vicarii. C'était le dernier échelon de la servitude ; c'est là aussi qu'elle devait être la plus lourde. On a remarqué de tout temps que les serviteurs enrichis faisaient les maîtres les plus rigoureux. L'esclave qui avait un esclave devait être toujours tenté de lui faire souffrir les injustices dont il était victime et de lui rendre les coups qu'il recevait. Il lui semblait sans doute, quand il venait d'être maltraité par son maître,

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