Dion, Liv
M RÉFORMES D-AtîCUStÈ.
des temps affreux qui avaient précédé : les maux de la guerre civile avaient été guéris, la paix intérieure maintenue, les ennemis du dehors repoussés; on venait de voir les Parthes s'humilier et se soumettre avant même d'être attaqués. Les peuples étrangers subissaient l'ascendant de l'empire, les nations soumises acceptaient sa domination sans regret. L'ordre et la sécurité étaient des biens trop souhaités et trop peu connus pour qu'on se demandât de quel prix on les payait; on se livrait tout entier au bonheur den jouir. Les provinces n'avaient jamais été plus calmes, plus riches, plus heureuses; jamais Rome ne s'était sentie pins grande et plus respectée. C'est au milieu de cette prospérité que s'achevait la première période décennale de ce règne; celle qui commençait semblait devoir être plus facile encore et plus grande. Auguste voulut l'inaugurer par des fêtes brillantes dont le souvenir restât dans la mémoire deg peuples et dont l'éclat pût profiter à ses réformes religieuses et morales : il fit célébrer les jeux séculaires ^
C'était une institution ancienne dont il changea tout i fait le caractère. 11 n'est pas sans intérêt de voir les moyens qu'il prit pour la renouveler; cette étude fait comprendre comment il imitait le passé et les modifications qu'il lui faisait subir pour l'approprier à son temps et à ses desseins. Les jeux séculaires avaient été introduits à Rome pendant une peste ou à la suite de quelques présages effrayants, pour désarmer la colère des dieux qu'on croyait irrités. Ils consistaient en sacrifices
1. Le 20 septembre iR90, des ouvriers, qui travaillaient sur la rive gauche du Tibre, à la construction des quais et des égouts de Rome, trouvèrent les fragments d'une grande inscription, qui put être en partie restituée. C'était le compte rendu officiel des Jeux séculaires d'Auguste, Cet important docuinentaétéinsétédans le troisième fascicule des Monumenti anticfii publiés par l'Académie des Lincoij avec un savant commentaire de Mommsen. Je l'ai moi-même étudié dans k Remie des Deux Mondes du 1" mars 1892.
expiatoire» qu'on offrait la nuit aux divinités infernales, à Dis Pater, le Pluton des Latins, et à Proserpine. On leur demandait d'écarter les fléaux qui nuisent aux productions de la terre ou frappent les mortels, et pour l'obtenir, on allait immoler des bœufs noirs et des vicr times de couleur sombre (hostiœ furvœ), auprès d'ui> endroit du champ de Mars qu'on appelait Terentum, d'où l'on prétendait que s'exhalaient parfois des feux souterrains. Ces jeux ne paraissent pas, du reste , avoir été très-populaires avant Auguste, et l'on ne mit pas toujours une grande exactitude à les célébrer. Ils devaient revenir seulement une fois par siècle ; mais les divers peuples de l'Italie ne s'accordaient pas sur la signification de ce mot. Il représentait pour eux la plus longue durée de la vie humaine, et chacun évaluait cette durée à sa façon, Puur les Latins, comme pour nous, un siècle était l'espace de cent ans : c'était donc tous les cent ani que ces cérémonies devaient être accomplies*.
Tels étaient les jeux séculaires, lorsque Auguste imagina de faire de ces fêtes graves et sinistres une solennité triomphante et patriotique. Il lui fallut tout à fait les(J^r naturer. On eut d'abord à établir qu'il avait le droit de les célébrer et que l'année 737 était précisément celle où le siècle recommençait. Ce n'était pas un travail facile; mais une corporation vénérable de prêtres, les Quir^decimvin saciis faciundis, gardiens et interprètes des oracles de la Sibylle, se chargea de faire des calculs favorables et de plier le droit pontifical et l'histoire de Rome aux désirs de l'empereur. On admit d'abord sans hésitation, conformément aux doctrines étrusques, qu'un siècle durait, non pas cent ans, comme le prétendaient les Latins, mais cent dix ans; puis on essaya de prouver, eq
1. V{irro ap. Censorinum, 17 : f uii ludi eentgsimo quoque anno /S^.rent. ■
torturant l'histoire, que les jeux séculaires avaient été fidèlement célébrés à chaque échéance. On prétendit remonter ainsi sûrement jusqu'à l'année 298 de Rome *; quelques-uns même voulaient qu'on allât plus haut, et rapportaient l'institution de ces jeux à Numa Pompilius ^. Ils avaient donc commencé avec Rome même, ils 8*étaient perpétués à travers son existence et se mêlaient à toute son histoire; comme ils revenaient à époque fixe, ils pouvaient servir à mesurer ses progrès : ils l'avaient vue d'abord petite et obscure, et la retrouvaient à chaque fois plus grande et plus glorieuse. Cette idée de gloire et de grandeur nationales devait finir par dominer dans la célébration des jeux séculaires et rejeter tout le reste dans l'ombre. Sans disparaître tout à fait, le caractère d'expiation et de superstitieuse terreur qu'ils avaient d'abord s'efface; les prières pour éloigner les Oéaux, pour demander la fertilité des champs et la fécondité des femmes n'y conservent pas la même importance ^ Ce qui est mis au premier rang, c'est Rome, sa durée et ses victoires, son passé et son avenir. Dès lors les cérémonies doivent changer *. Ces dieux qu'on remercie et qu'on implore ne peuvent plus être les mêmes qu'autrefois : il n'est guère possible d'invoquer des divinités infernales dans ces jours de triomphe. Auguste, qui le comprend, substitue le dieu du jour à ceux de la nuit; Apollon et Diane remplacent Dis Pater et Proserpine. C'était une innovation grave. Apollon avait tenu jusque-là peu de place dans la religion officielle de Rome; quelques auteurs prétendent que, pendant toute la République, on ne lui avait élevé