Dion, LU
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prédictions. Ils étaient devenus très-nombreux en ces moments de trouble et de tristesse où tout le monde éprouvait le besoin de faire l'avenir d'autant plus riant que le présent était plus sombre. Un des premiers soins d'Auguste, quand il eut été nommé grand pontife, fut de les réunir et de les faire examiner; il ordonna de détruire tous ceux qui venaient de sources suspectes : on en brûla plus de deux mille *. C'est tout à fait de la même façon qu'il traitait les pamphlets de Labiénus, et les procédés violents de la politique se trouvaient ainsi appliqués à la religion.
Indépendammen t de sa qualité de grand pontife, Auguste avait d'autres droits au respect et à la gratitude de la religion romaine : nous venons de voir qu'il avait rétabli des cérémonies longtemps négligées et rendu leur importance à de vieilles corporations qui l'avaient perdue. II était naturel qu'on se souvînt de lui en célébrant ces fêtes qu'il avait renouvelées et qu'on n'oubliât passes bienfaits dans ces corporations qui lui devaient une nouvelle vie. On remarque en effet que les jeux des carrefours et les jeux séculaires, qui recommencèrent sous ses auspices, sont devenus des institutions plus politiques que religieuses. Dans les actes des frères Arvales que nous avons conservés, il est plus souvent question des empereurs que des dieux. Il semble qu'une sorte d'émulation de reconnaissance ou de flatterie se soit répandue en ce moment parmi les associations sacerdotales de l'empire : elles veulent toutes se surpasser dans les éloges qu'elles font du prince et dans les prières qu'elles adressent au ciel pour lui. La religion célèbre et sanctifie tous les événements de sa vie. On offre des sacrifices à l'anniversaire de sa naissance, on donne des jeux en souvenir de ses victoires. On fait fête le 16 janvier, parce que ce jour-là il a été appelé
1, Suét., Aug., 31.
Auguste; le 4 février, parce qu*on lui a donné le titre de Père de la patrie ; le 6 mars, à cause du souverain pontificat qu'il a obtenu. Le 42 octobre, les pontifes et les vestales viennent immoler des victimes à l'autel de la Fortune du retour [Fortuna redux), qui a été élevé près de la porte Capène quand il revint de Syrie après la conquête de rÉgypteT le 4 juillet, on sacrifie à la Paix Auguste {Pax Augusta)j sur l'autel qui a été dédié par le sénat à son retour d'Espagne *. Tous les cinq ans, un des grands collèges de prêtres ofTre des jeux au peuple en mémoire de la victoire d'Actium qui l»ii a soumis le monde^; tous les dix ans, on renouvelle ses pouvoirs et l'on célèbre à cette occasion des solennités encore plus brillantes 3. Le succès de ses armes ou de sa politique, la naissance de ses enfants, ses maladies et ses guérisons, l'anniversaire de la dédicace des temples qu'il bâtit ou qu'on élève pour lui faire honneur, tout sert de prétexte à des fêtes nouvelles; et comme elles augmentèrent encore sous ses successeurs et qu'on prit de plus en plus l'habitude « de souiller les fastes de lâches adulations* », elles finirent par encombrer le calendrier et l'on fut obligé de les réduire. Marc-Aurèle régla qu'il n'y aurait plus que 135 jours fériés dans l'année, ce qui était déjà bien honnête ; mais il ne corrigea pas les gens d'être serviles, et après lui ce nombre s'accrut encore.
Ce n'était pas assez de créer des cérémonies nouvelles en l'honneur d'Auguste, on lui était plus agréable encore et plus utile en mêlant son souvenir dans les cérémonies anciennes. Par ordre du sénat, son nom fut inséré dans
1. Voyez, sur toutes ces fêtes, les Commentarii diurni, ou travail sur les Fastes, inséré par M. Mommsen dans le 1* volume du Corpus inscr. lat., p. 382-412. — 2. Dion, uii, 1. — 3. Id., un, 16. — 4. Tac, Hist., IV, 40.
les chants des Saliens, qui remontaient, disait-on, jusqu'au temps de Nuraa * : c'était donner à son pouvoir auquel on pouvait reprocher d'être nouveau, la sanction de l'antiquité. Les prêtres et les prêtresses reçurent l'ordre, quand ils faisaient des vœux pour le peuple et le sénat, d'en faire aussi pour lui^. Il était d'usage que tous les ans, le 1" janvier, les consuls adressassent des prières aux dieux pour la prospérité de la république. Cette solennité fut conservée sous l'empire, on en ajouta seulement une autre. Comme le 2 janvier était un jour néfaste, le 3 on priait pour l'empereur. C'était la cérémonie célèbre qu'on appelait les vœux publics {vota annua ou publica). Ce jour-là le sénat se réunissait au Capitule; on lisait solennellement une formule par laquelle a si l'empereur était vivant au mois de janvier de l'année suivante, si les dieux le faisaient échapper à tous les périls qu'il pouvait courir, s'ils lui accordaient une bonne chance, s'ils le conservaient dans l'état où il se trouvait, ou même lui donnaient une situation meilleure», on s'engageait à sacrifier dans un an à Jupiter Optimus Maximus, à Juno Regina, à Minerve, à la déesse Salus, des bœufs ou des vaches aux cornes dorées 3. Tous les grands collèges de prêtres faisaient le même serment*, et on le répétait dans toutes les villes de l'empire 5.
Il était naturel que la religion officielle priât pour l'empereur qui était son chef suprême ; mais elle n'était pas seule à le faire. Les cultes étrangers, dont il se méfiait et qu'il traitait souvent en ennemis, ne témoignaient
i. Mommsen, Res gestœ,^. 27. Peut-être cette insertion élait-ell« un ancien usage qui fut renouvelé pour Auguste. On lit dans Varron {De ling. lat., ix, 61) : « Luciain Volaminiam SiiUorum canninibu» appellari », etc — 2. Dion, li, 19. — 3. On trouvera la formule complète dans les acte» des Arvalcs {Mariui,i4rv., planches 23 et 24.) — 4. Marini, Arv., p. 56.— 5. Pline, Epist., x, 35.
lOJ RÉFORMES D'AUGUSTE.
pas moins de zèle pour son bonheur et pour sa gloire. Dans cette fête en l'honneur d'Isis, protectrice de la navigation, qui se célébrait le 5 mars avec tant de pompe sur toutes les côtes de la Méditerranée, quand la procession, composée de prêtres et d'initiés, avait lancé sur îa mer un vaisseau peint à la mode égyptienne et chargé d'ornements et de marchandises, elle rentrait au temple et l'on faisait une prière pour la prospérité de l'empereur, du sénat, des chevaliers et de tout le peuple romain * . Le 24 mars, pendant la fête de Cybèle, qu'on appelait € le jour du sang » , après que l'archigalle s'était frappé les bras de son petit couteau à deux tranchants, il adressait ses vœux à la déesse pour la santé du prince ^ , Les chrétiens aussi, dans ces réunions oùTertullien les représente priant les bras étendus et la tête découverte, demandaient à leur Dieu d'accorder à l'empereur « une longue vie, une autorité reconnue, une famille unie, des armées vaillantes, un sénat fidèle, des sujets honnêtes, et l'univers en paix* ». L'empereur n'était pas oublié non plus dans ces fêtes de famille qui restèrent jusqu'à la fin les plus respectées de toutes. Le sénat avait ordonné que toutes les fois qu'aurait lieu un banquet public ou particulier, on ferait des libations en son honneur *. A la fin du repas tous les convives se levaient et disaient ensemble : « Au bonheur d'Auguste, père de la patrie & ! » 0\ide représente tous les proches réunis dans une fête touchante qu'on appelait «la chère parenté», cara cognafio. Ils offrent de l'encens aux dieux de la famille, ils servent aux Lares les prémices du dîner ; puis, « quand le soir est venu et qu'ils vont se séparer, ils
1. Apulée, Metam., xi, 17 (édit. Hildebrand). — 2. Tertull., Apolog., 25. — 3. Tertull., Apolog., 30. — 4. Dion, u, 19. — 5. Pétrone, Sat., 60.
prennent en main la coupe et versent le rin en prononçant ces paroles consacrées; u A nous, à toi, César, père des Romains, le plus cher et le meilleur des hommes * ! »
On savait bien que ce concert de vœux et de prières qui, dans les temples de Rome et des provinces, dans les oratoires de tous les cultes, dans les chapelles de toutes les associations, dans les réunions politiques, dans les assemblées de famille, demandaient au ciel avec tant d'instance la fortune et la santé pour l'empereur, flattait Auguste et servait sa politique ; aussi l'adulation prenaitelle volontiers pour lui plaire la forme d'un hommage religieux. Un jour, dans ce sénat où l'on ne savait plus qu'inventer pour flatter le maître, un tribun du peuple, Sextus Pacuvius, imagina de se dévouer à lui, à la manière espagnole. Comme Auguste essayait de l'en empêcher, il sortit de la curie et parcourant les rues et les places, il poussa le peuple à se dévouer avec lui-. Les honneurs auxquels Auguste était le plus sensible et dont il semblait faire Te plus de cas étaient ceux qui paraissaient donner à son autorité une sorte de sanction divine. Il ne pouvait pas être tribun du peuple, en sa qualité de patricien, mais il se fît donner au moins la puissance tribunitienne. Cette dignité le rendait a sacro-saint >, c'està-dire qu'elle mettait sa vie sous la protection directe des dieux. Quand les plébéiens arrachèrent à leurs ennemis l'institution du tribunat, ils voulurent mettre cette magistrature nouvelle à l'abri de toute atteinte. Une loi fut portée, qui défendait de frapper ou de menacer un tribu et de lui faire aucun outrage en action ou en paroles
1. Ovide, Fast., n, 635.-2. Dion, lui, 20. C'est de là qu'est venue
c.''.t{e formule qu'on rencontre si souvent dans les inscriptions de l'empire : « Divotus nuinmi majestatique imperatom. »
lOi RÉFORMES D'AUGUSTE.
c Si quelqu'un, ajoutait-on, viole ces prescriptions, qu'il » soit anathème (sacer esto)y que ses biens soient confis- » qués et qu'on puisse le tuer impunément. » Puis tout le peuple s'engagea à respecter cette loi par un serment solennel, en prenant à témoin les dieux du ciel et ceux des enfers*. » La puissance tribuniticiine rendait donc Auguste inviolable. Son titre de grand pontife sembla lui donner une nouvelle consécration et ajouter encore à son inviolabilité. Ovide, quand il parle des ides de Mars, parait surtout indigné qu'on ait osé frapper un pontife et préparer la mort d'un prêtre 2. Pour Valère-Maxime et les flatteurs de Tibère, Brutus et Cassius ne sont pas seulement des assassins, ce sont des sacrilèges. Le prince se croit en droit d'exiger de ses sujets plus que l'obéissance et la fidélité; il leur impose une sorte de dévouement filial, il veut être pour eux un père et un prêtre. Nous avons conservé le texte du serment qu'on lui prêtait à son avènement : c Je jure du fond du cœur, disait-on, d'être l'ennemi de ceux que je saurai les ennemis de l'empereur; si quelqu'un menace son pouvoir ou sa vie, je ne cesserai de le poursuivre d'une guerre d'extermination jusqu'à ce qu'il ait payé son crime ; je ne préférerai pas le salut de mes enfants au sien. Si je manque volontairement à mon serment, que Jupiter très-bon et très-grand et tous les autres dieux frappent mes enfants et moi, qu'ils me chassent de ma patrie comme un exilé, qu'ils m'enlèvent ma santé et ma fortune 3. > Ces peines sévères que le sujet appelle sur lui s'il manque à ses devoirs envers le prince ont été en réalité fort dépassées. Les délateurs se chargèrent de tirer plus tard des conséquences terribles de ce
i. Denys d'Halic, vi, 89. — 2. Ovide, MeLy xv, 763 : « tam trwte parari Pontifici letum... ■ ; 777 : f cœde sacerdotis...»'-d. Corp. insçr.
caractère sacré dont le prince était revêtu. Du moment qu'il est une sorte de mandataire des dieux, la moindre otlense qu'on se permet envers lui devient un crime capital : être l'amant de sa fille n'est pas seulement une faute contre la morale, c'est un outrage à la religion *. Manquer au respect qu'on doit à ses statues, changer de vêtements devant son image, emporter par mégarde dans un mauvais lieu une monnaie à son effigie, sont des sacrilèges qu'on punit de mort. Ces excès, auxquels on n'arriva que plus tard, mais qui étaient contenus en germe dans les institutions d'Auguste, font bien comprendre tout ce que la religion ajouta de prestige et de puissance au pouvoir déjà si étendu des empereurs.
On s'y prit de loin pour faire accepter à cette société moqueuse ce caractère dont Auguste voulait entourer son autorité. Tout le monde était d'accord à reconnaître qu'il descendait des dieux ; cette origine semblait avoir marqué sa famille d'un sceau particulier. Les traditions représentaient son aïeul Énée, le fils de Vénus et du divin Anchise, comme un héros sage et pieux; Virgile n'eut pas de peine à lui donner tout à fait l'aspect d'un prêtre. Denys d'Halicarnasse raconte que tandis que Silvius, fils d'Énée et de Lavinie, avait occupé le trône après son père, lulus, le fils d'Ascagne, s'était contenté d'honneurs religieux * : c'est de lui qu'était sortie la race sacerdotale des Jules. César, en briguant avec tant d'ardeur le souverain pontificat, n'était pas seulement un ambitieux qui savait ce que la rehgion pouvait lui donner de puissance, c'était un descendant du pieux Énée qui rentrait dans les traditions de sa famille. Quant à Auguste, en habile poli-
4. Tacite, Ann.f ni, 24 : ■ ... culpam inter viros et fœminas vul^ gatam gravi nomine lœsarum religionum... appellando », etc. — 8 Deny» d'Halic, i, 71.
tique, il avait tout disposé autour de lui pour qu'on prît de sa personne et de son pouvoir l'idée qu'il voulait en donner. D'après les usages, le grand pontife devait habiter une maison qui appartenait à l'État et qu'on appelait la Regio. Auguste ne quitta pas le Palatin, mais il fit vraiment du Palatin un lieu sacré. Comme il était nécessaire que le chef de la religion romaine fût voisin du foyer de Rome où brûlait le feu éternel entretenu par les Vestales, il éleva près de son palais un temple à Testa à côté de celui qu'il faisait bétir pour Apollon, ce qui faisait dire au flatteur Ovide : « Cette demeure contient trois dieux ^ » La maison particulière d'Auguste avait ellemême l'air d'un temple ; tout la désignait à la vénération du peuple, des lauriers étaient plantés de chaque côté de la porte, une couronne de chêne la surmontait, le toit s'élevait en forme de faîte, comme dans les sanctuaires des dieux*. C'était bien le séjour qui convenait au restaurateur de la religion et de la morale, et il avait vraiment quelque droit à partager les honneurs de ceux dont il avait relevé le culte. Le peuple se laissa prendre tout à fait à ces dehors; on lui créa de bonne heure une légende comme à un dieu. Dès sa jeunesse, il avait fait des miracles dont quelques-uns rappellent ceux qu'on lit dans les Vies dessaints. Pendant qu'il étaitencoredansleslanges on le trouva un matin au sommet d'une tour regardant le soleil levant en face; quand il commença de parler, il donna l'ordrede se taire à des grenouilles qui l'empêchaient de se faire entendre, et depuis elles n'ont plus retrouvé la voix. Lorsqu'il vint à Rome, après la mort du dictateur, pour réclamer son héritage, les rayons du soleil formèrent comme une couronne autour de sa tête, et dans la suite
1. Ovide, Fast.^ !▼, 949. — 2. HertzDerg, De diis Romanontm patriis, p. 48.
tous les événements heureux de sa vie furent annoncés par
des présages*. Les gens du monde devaient un peu sourire de tous ces récits merveilleux ; ils furent pourtant, eux aussi, plus complaisants pour ces prétentions impériales qu'on ne devait l'attendre d'esprits aussi éclairés et aussi malins. Eu somme, ils acceptaient d'assez bonne grâce le caractère sacerdotal que le gouvernement nouveau voulait se donner. Je ne parle pas seulement des flatteurs î'hontés, dont le nombre était alors si grand : dès le règne de Tibère iU parlaient des occupations « sacrées » du prince ; le prudent Tibère fit effacer ce mot, qui lui semblait trop ambitieux^; mais un siècle plus tard il était tout à fait entré dans la langue officielle : on appelait i une expédition sacrée » celle que l'empereur avait conduite en personne, et sa famille recevait ouvertement le nom de « maison divine >. Horace n'allait pas si loin, il se contentait de demander à Jupiter de prendre Auguste pour son lieutenants^; « inférieur à toi seul, lui disait-il, il gouvernera équitablement le va£te univers ♦«, et il insinuait que le maître des dieux, débarrassé de ce souci, aurait bien plus de temps pour remplir ses autres offices. C'est de la même façon que Pline le jeune se représente le pouvoir impérial. L'empereur est pour lui une sorte d'intermédiaire entre la terre et le ciel; c'est lui qui présente aux dieux les prières des hommes s, c'est sur lui que les dieux se déchargent du gouvernement du monde. « Jupiter, dit-il à Trajan, est libre aujourdhui de ne s*occuper que des cieux, depuis qu'il t'a choisi pour le remplacer sur la terre '^. » Ces paroles ne sont pas de
1. Suét., Aug., 9i. — 2. Suét., Tib., 27.— 3. Hor., Carm., i, 12, 51 : tTu secundo Cœsare règnes. ■ Voyez aussi Ovide, 1/e/., xv, 858.— 4. Hor., Carm., i, 12, hl : * Te minov latumreget œqxius orbem. » — 5 Pline, Pun^^j., 78 : ■ ...quibus apud deos adesse consuesti. » — 6. M., 80 : « ... çua nunc parte curai um liber solutusque tantuni calo vacat, postquam te dsdU, qui erga omne hominum genus vice sua fuugereris. »
pures flatteries, c'est la formule même du gouvernement qu'Auguste avait fondé. A toutes les dignités de Tancienne république qu'il se faisait décerner, il voulut joindre une qualité nouvelle qui manquait aux magistratures républicaines : c'était celle que César appelait, dans un discours célèbre, la « sainteté des rois * », c est-à-dire cette prétention d'être les représentants directs des dieux et de régner en leur nom, à la condition de les faire régner avec eux. Les royautés chrétiennes qui succédèrent à l'empire et qui essayèrent de le continuer, ne négligèrent pas de recueillir cette partie de son héritage. Elles cherchèrent comme lui à se donner aux yeux des peuples une consécration religieuse, à les gouverner au nom du ciel; et pendant tout le moyen âge les évêques répétèrent aux rois ce qu'on disait aux empereurs dans le sénat romain : a Vous êtes l'image de la Divinité 2. »
1. Sanditas regum, Suét., JuL Cœs., 6.-2. Tac, Ann.t ni, 36 :
(I ... principes instar deorum esse.
CIlAPiTRE DEUXIÈME t*APOTHÉosi impérial;
La religion romaine, après avoir fait presque des dieux des empereurs vivants, les divinisa tout à fait après leur mort. La consécration religieuse qu'Auguste avait voulu donner à son pouvoir fut complétée et couronnée par l'apothéose. Si l'apothéose n'était, comme on le croit d'ordinaire, qu'une puérile flatterie, il ne vaudrait guère la peine de s'en occuper, mais elle fut beaucoup plus sérieuse qu'on ne pense ; elle eut surtout des conséquences politiques très-importantes et fort imprévues. Le culte des Césars servit au maintien de la vie municipale dans les cités et au réveil de l'esprit national dans les provinces; il aida à établir sur des bases plus solides la forte unité de l'empire. Pour tous ces motifs, il convient d'en étudier avec soin les origines, le caractère et les résultats.
Précédents de l'apothéose impériale. — En Égyple. — En Grèce. — A Rome. — Croyance que les morts sont des dieux. — Opinion des philosophes que les âmes des sages montant au ciel.
L'apothéose des souverains est peut-être ce qui nous étonne et nous répugne le plus dans les cultes antiques. La raison en est facile à comprendre : toutes les religions que pratique aujourd'hui le monde professent l'unité d©
îiO L*APOTHÉOSÊ IMPÉRIALE.
Dieu. Quand on ne reconnaît qu'un Dieu, il devient si grand par sa solitude même et sa grandeur le met si loin de ntus, qu'il n'est plus possible d'élever un homme jusqu'à lui. Mais les anciens, qui étaient polythéistes, ne pouvaient pas avoir les mêmes scrupules. Ce n'était pas une affaire d'adorer un dieu de plus, quand on en avait déjà plusieurs milliers.-'Leur importance était d'ailleurs aussi diverse que leurs fonctions étaient variées. Si quelques-uns d'entre eux étaient puissants et forts, il y en avait beaucoup d'humbles et de faibles qui se rapprochaient par degrés de la condition humaine. Il n'existait donc pas, comme aujourd'hui, de barrière infranchissable entre Dieu et l'homme; au contraire, la religion semblait ménager entre eux une série de transitions qui conduisaient de l'un à l'autre. Ces intermédiaires familiarisaient tout le monde avec l'idée qu'il n'est pas impossible de passer de l'humanité à la divinité. Un système célèbre imaginé chez les Grecs, et qu'on appelait Vévhémérisme, du nom de son créateur, prétendait que tous les dieux avaient commencé par être des hommes que la reconnaissance ou la peur avait divinisés après leur mort. Ce qui fit le succès de ce système, c'est qu'il s'appuyait sur des croyances générales, et que, bien avant Évhémère, il y avait une sorte d'évhémérisme populaire, qui donna créance à l'autre. Les légendes primitives de tous les peuples racontaient que des héros avaient obtenu le ciel en récompense de leur courage . Presque toutes les villes avaient coutume de rendre les honneurs divins à leur fondateur. Il devenait naturellement pour la cité un patron particulier, un protecteur spécial, et, comme il lui appartenait en propre, c'est à lui que le peuple avait surtout confiance, et qu'il adressait le plus volontiers ses prières. Les gens éclairés étaient forcés eux-mêmes de témoigner pour lui beaucoup d'égards, et ie patriotismQ
leur faisait un devoir d'être crédules ou de le paraître. Varron trouvait qu'après tout cette habitude qu'avaient les villes de mettre dans le ciel leur fondateur et leurs premiers rois, quoi qu'on en pensât, pouvait avoir des conséquences heureuses, et qu'il n'était pas mauvais qu'un homme de cœur se crût issu des dieux *.
Les nations de l'Orient allèrent plus loin; il ne leur suffît pas de réserver les honneurs divins à leurs anciens héros, elles les accordèrent indistinctement à tous leurs rois. Le caractère religieux qu'avait chez elles l'autorité souveraine, l'isolement dans lequel les princes affectaient de vivre, le respect absolu qu'ils exigeaient de leurs sujets, l'effroi qu'ils tenaient à leur inspirer, amenèrent le peuple à faire de l'apothéose comme une prérogative essentielle de leur pouvoir. On n'attendait même pas leur mort pour les adorer et leur divinité commençait de leur vivant. En Egypte, le Pharaon s'appelle lui-même « le dieu bon et le dieu grand »; l'acte religieux de son couronnement le transforme en fils du Soleil. Dans le temple de Medinet-Habou, Amoun, s'adressant aux dieux du nord et du midi, leur dit, à propos de lihamsès le Grand : « C'est mon fils, le seigneur des années; je l'ai élevé dans mes propres bras, je l'ai engendré de mes membres divins *. » Les Ptolémées n'eurent garde de laisser perdre ces traditions des Pharaons. Ils organisèrent solennellement dans leur capitale le culte de tous les princes qui avaient gouverné l'Egypte depuis Alexandre. Le roi régnant, majeur ou mineur, aussitôt qu'il avait •uccédé à son père, était tenu pour dieu comme les autres 6t associé aux hommages que recevaient ses prédé(esieurs. C'est ce que nous apprend la célèbre inscription de Rosette. Les prêtres, réunis de toutes les parties de
1. Aug., De civit. Dei, m, 4.— «. Revue archéoL, 1818, p. 3i0
m L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE.
l'Egypte pour le couronnement de Ptolémée Épiphane, j déclarent « qu'il est dieu, et filsd'un dieu et d'une déesse, comme Horus, le fils d'Isis et d'Osiris, qui vengea son père ». En conséquence, « on lui dressera une image en chaque temple, dans le lieu le plus apparent, et auprès d'elle les prêtres feront trois fois p^r jour le service religieux. On lui élèvera dans tous les sanctuaires une statue de bois dans un édicule doré, et lors des grandes processions où se fait la sortie des édicules, celui du dieu Épiphane sortira comme les autres. » Ils veulent bien permettre aussi aux particuliers d'avoir chez eux de ces édicules et de ces statues, mais à la condition d'accomplir « toutes les cérémonies prescrites, dans les fêtes qui ont lieu tous les mois et tous les ans* ».
Les Grecs n'échappèrent pas à la contagion de l'Orient. Dès l'époque de la guerre du Péloponèse, le Spartiate Lysandre, vainqueur des Athéniens, s'était fait adorer en Asie Mineure. Quand la Grèce eut perdu sa liberté, tous les tyrans qui l'asservirent reçurent tour à tour les honneurs divins. C'est alors que l'apothéose prit son caractère le plus repoussant. On pouvait croire jusqu'à un certain point à la bonne foi des Orientaux, quand ils divinisaient des maîtres sous lesquels ils tremblaient; mais les Grecs sont une race trop sceptique et trop fine pour qu'on puisse prendre leurs flatteries au sérieux. L'habileté même avec laquelle ils savent mentir, les formes délicates et nouvelles qu'ils sepiquent de donner à leurs adulations, en font mieux ressortir la bassesse. Ils ne connurent jamais, à ce sujet, de honte ni de scrupule; on les vit porter successivement les mêmes hommages à tous ceux qui étaient les plus forts. Quand Mithridate eut fait égorger tous les Romains qui se trouvaient en Asie, ils l'ap-