Orelli
a fait le compte*, plus de deux mille personnes de la plus basse extraction, esclaves ou affranchis pour la plupart, qui participaient tous les ans, dans une certaine mesure, au gouvernement impérial , et se trouvaient ainsi engagées à le défendre. L'avantage était considérable, Auguste n'eut garde de le négliger. Pour attacher tous ces pauvres gens à son pouvoir, il consentit à se laisser rendre, même à Rome , quelques-uns des honneurs qu'on décerne aux dieux; mais ce n'était encore, comme on le voit, qu'une sorte de culte détourné et qu'une demi-apothéose, puisqu'on n'adorait que son génie.
Telle fut, au sujet de l'apothéose, la politique que suivit Auguste pendant tout son règne. Il eut soin avant tout de ne sembler jamais souhaiter les honneurs divins, et de ne paraître occupé, quand on les lui offrait, qu'à les fuir et à les restreindre. Si par hasard il consentait à les accepter, ce n'était qu'avec des précautions et des ménagements infinis. Par exemple, il se laissait plus volontiers bâtir des temples en province qu'en Italie, et en Italie qu'à Rome. Il savait bien que l'éloigaement entretient le prestige, et qu'il est difficile de paraître un dieu quand on est vu de trop près. A Rome même, lorsqu'il, crut devoir se relâcher de sa sévérité, ce ne fut qu'en faveur des citoyens les plus humbles, des affranchis, des esclaves. L'incrédulité des gens du monde l'effrayait; il craignait que l'apothéose ne fût de leur part qu'une flatterie sans sincérité, dont ils se moquaient tout bas. Les petites gens lui semblaient de meilleure foi et plus portés à croire naïvement à la divinité du maître. En Italie, comme dans les provinces, il prit soin de rattacher toujours les cérémonies nouvelles qu'on instituait pour lui aux usages et aux traditions du passé. C'était sa
i. Egger, Hisl. d'Auguste.
politique ordinaire de donner à ces nouveautés un air antique; il n'y manqua pas en cette occasion. Partout nous voyons son culte se substituer à des cultes plus anciens ou s'associer avec eux. S'il ne veut être adoré qu'en compagnie de la dea Borna, c'est qu'il espère profiter pour son compte de la vénération que cette déesse inspire depuis longtemps au monde. Les habitants de Narbonne, dans le vœu par lequel ils s'engagent envers sa divinité, semblent n'employer à dessein que les formules les plus vieilles et les plus solennelles du rituel*. Dans la liturgie des frères Arvales, le nom d'Auguste se trouve rapproché de celui des divinités primitives dont les gens du monde avaient presque perdu le souvenir et qui ne se retrouvaient plus que sur les registres des pontifes^. On avait soin surtout, dans les honneurs qu'un rendait aux princes morts o'i vivants, d'imiter les formes ordinaires du culte des Lares. Les décurions de Florence avaient coutume de célébrer par un grand festin l'anniversaire de la naissance d'Auguste et de Tibère ; mais, avant de se mettre à table, ils se rendaient en grande pompe à l'autel qu'ils avaient élevé à la divinité impériale {numen Augustum); ils offraient du vin et de l'encens au génie des deux princes et les invitaient à dîner avec eux ^. Cette cérémonie rappelle tout à fait ce qui se passait dans les repas de famille. Les Lares étaient censés y assister, et à chaque service on leur faisait leur part, qu'un enfant allait jeter dans l'àtre, au milieu du recueillement de l'assemblée*. En mêlant ainsi ce culte nouveau à des croyances et à des cérémonies plus anciennes, on lui donnait ce qui pouvait seul lui manquer, la sanction de l'antiquité.
1. Orelli, 2489: «... ceterœ leges huic arœ titulisque eadem sumto, quœ siint arœ Dianœ in Aventino. » — 2. Marini, Arv., tab. 32.— 3. Orelii. 686. -^ 4. Serv., ^n^ i, 730.
Grâce à cette préoccupation d'Auguste de chercher à l'apothéose impériale des précédents dans le passé de Rome , il arriva qu'elle prit alors et garda toujours un caractère romain. Dans l'Orient, l'homme auquel on accorde les honneurs divins est en général identifié avec un dieu, ou plutôt un dieu descend et s'incarne en lui; il en prend les attributs, il en porte lenom. Dans ces fêtes que Cléopàtre donnait à son amant, elle paraissait vêtue en ïsis, tandis qu'auprès d'elle son grossier soldat essayait de jouer le rôle d'Osiris. Ce n'était pas un simple déguisement : les flatteurs disaient et la foule était disposée à croire qu'on avait vraiment sous les yeux les grands dieux de l'Égv'pte. Les Grecs, dont la servilité ne se rebuta-it de rien, tentèrent souvent de diviniser les Césars à la façon orientale ; les Césars parurent même goûter assez cette forme nouvelle de l'adoration , quand ils étaient fatigués de l'autre, et on l'employa quelquefois à Rome pour leur faire plaisir. Néron, à son retour de la Grèce, où il avait si facilement remporté tant de couronnes dans les jeux publics, fut charmé d'être salué par la populace romaine du nom d'Apollon ^ Commode ne se faisait représenter que sous les traits d'Hercule, et il se donnait ce titre sur ses monnaies ^; mais ce ne sont là que des exceptions. Il est en somme très-rare que les Césars aient pris pour eux ou qu'ils aient donné à leurs prédécesseurs le nom d'un dieu. L'apothéose romaine a quelque chose de moins mystique, et, si l'on peut ainsi parler, de plus humain que celle des peuples orientaux : elle suppose qn'Mn homme, par ses etTorts personnels et sa vertu propre, peut s'élever de lui-même à la condition divine, mais non pas qu'un dieu descend en lui et le transfigure. Si elle fait trop d'honneur à l'homme, il faut convenir
1. Dion, LXiii, 20. — 2 Gofaen, Alonn. imp. Commode^ 63. BoiSBiER. — Religion romaiDO. I. — 11
qu'elle insulte beaucoup moins le ciel. Il était moins inconvenant après tout de faire de Messaline et de Poppée des divinités particulières et personnelles, dans lesquelles chacun pouvait avoir la confiance qu'il voulait, que d'humilier deux déesses respectables en regardant ces courtisanes couronnées comme des incarnations de Cérès et de Junon. T es Grecs se sont facilement permis ces irrévérences; l'apothéose romaine n'est jamais allée jusque-là. On vient de voir qu'Auguste s'était laissé adorer dans les provinces et même en Italie, mais qu'il avait défendu qu'on lui rendît officiellement un culte à Rome de son vivant. Lorsqu'en 767 (14 ans après J. G.) il fut mort à Nola, aucun scrupule ne pouvait plu» retenir la reconnaissance publique; on était libre de lui accorder les hommages qu'il avait en partie refusés pendant sa vie. Tacite fait remarquer que ses funérailles ne ressemblèrent pas à celles de Gésar. Le peuple resta calme; il n'y eut ni violences, ni émeutes, quoiqu'on eût l'air de les redouter *. Tout se passa d'une manière régulière et froide. Le sénat reconnut le nouveau dieu, comme c'était son droit d'après la législation romaine; tandis que César avait été divinisé d'abord par une sorte de consécration populaire, Auguste obtint le ciel par décret, cœlum decretum ^ On imagina pour la circonstance des cérémonies nouvelles et une sorte de liturgie qui servit de précédent et fut employée dans la suite toutes les fois qu'on accorda l'apothéose à un empereur. Son corps fut enfermé dans un cercueil couvert de tapis de pourpre et porté sur un lit d'ivoire et d'or ; au-dessus du cercueil on avait placé une image, en cire qui le représentait vivant et revêtu des ornements du triomphe. Au champ de Mars on dressa un immense bûchera plus'eurs étages en forme de