Corp. inscr. lai-, u
Ce titre très-développé, et qu'on abrégepit dnns Tusage de diverses façons, nous fait comprendre quel sens on attachait au culte impérial dans les provinces. Il n'avait pas un caractère uniquement personnel; il s'adressait moins à tel ou tel César en particulier qu'à la dignité impériale dans son ensemble : c'était radcation du pouvoir monarchique ; on lui rendait hommage dans la personne des princes à qui Ton croyait que leurs vertus avaient mérité le ciel, mais encore plus dans celle de l'empereur qui régnait. Tandis qu'à Rome on éprouvait d'ordinaire quelque répugnance à diviniser l'empereur vivant, c'est au contraire à lui que s'adressaient sans détour les prières des provinces *. Il représentait plus directement Rome et sa puissance ; or rien n'avait plus frappé le monde que la puissance romaine. Les peuples disposés à voir toujours la main de Dieu dans le succès, et qui, (( à toutes les heures et dans tous les lieux, invoquaient alors la fortune comme par un concert unanime*», devaient être frappés d'une sorte de terreur superstitieuse en présence d'une si longue suite de victoires et devant la conquête de l'univers. D'ailleurs ce pouvoir irrésistible était en même temps un gouvernement tutélaire. Après avoir conquis le monde, il le maintenait eu paix; il avait pris l'Occident barbare et l'avait civilisé, il lui donnait le bien-être et l'aisance; il arrêtait ce flot d'ennemis que par moments on entendait gronder derrière le Rhin. Est-il surprenant que la reconnaissance des peuples l'ait pris pour une des formes de la Providence et l'ait adoré sous
1. Les prêtres de Rome et d'Auguste à Lyon s'appellent quelquefois eux-mêmes, sacerdos ad aram Caesaris n{ostri) (Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 114). — 2. Pline, Hist. nat., ii, 7, 2-2 : i Toto quippe ynnndo, et omnibus lacis, omnibusque horis, omnium vocibus Forluna soie invocatur. »
ce nom *? Rendre un culte à la puissance romaine personnifiée dans l'empereur régnant et dans ses prédécesseurs divinisés, c'était faire une sorte de profession de foi solennelle par laquelle on reconnaissait l'autorité de l'empire. Dans les pays où les légions pénétraient pour la première fois, elles commençaient par élever un autel à l'empereur pour en prendre possession, comme aujourd'hui les soldats y plantent leur drapeau, et les peuples y venaient prier quand ils voulaient faire acte de soumission. Tel était, sous Auguste, cet autel des Ubiens, élevé en pleine Germanie, et dont le beau-frère d'Arminius était prêtre^; tel était aussi ce temple de Claude en Bretagne, où l'on donnait des fêtes qui épuisaient la fortune des Bretons 3. Tacite nous dit qu'il blessait les yeux des patriotes de la contrée, comme le signe insolent de la domination étrangère. Au contraire, les nations que Rome s'était assimilées après les avoir vaincues, et qui acceptaient son autorité sans répugnance, tenaient à célébrer avec empressement le culte impérial pour faire voir qu'elles étaient franchement devenues romaines. Les inscriptions de Lyon nous montrent que les petits-fils de ces Gaulois qui avaient résisté avec le plus d'énergie à César briguaient l'honneur d'être les prêtres de son successeur*. Dans le temple de Tarragone, les génies des principales contrées de la province étaient rangés autour de l'autel d'Auguste, comme pour se mettre sous la protection et à l'ombre du pouvoir impérial s. Le culte de Rome et d'Auguste n'était donc en réalité que l'adoratic 2 de la puissance romaine et do l'empereur qui la
1. Voyez les nombreuses médailles qui portent pour exergue . Providentia Aug. — 2. Tac, Ann., i, 57. — 3. Tac, Ann.y xiv, 31. — 4. Boissieu, Inscr. de Lyon, p. 95. — 5. Corp. inscr. lat. , n , p. 541.
représentait, qu'une sorte d'acte public dereconnoissance et de soumission pour ce gouvernement protecteur sous lequel le monde vivait en paix.
C'est ce qui explique qu'il ait pris si vite une si grande extension. La plupart des autres cultes n'étaient que des dévotions particulières et personnelles auxquelles on se livrait selon ses croyances ou ses besoins, et qui n'engageaient qu'autant qu'on le voulait bien ; celui-là s'imposait à tout le monde : tous les habitants étaient tenus d'y prendre part, en tant qu'ils jouissaient de la paix romaine et qu'ils vivaient sous la protection de l'empire. Aussi le temple d'Auguste appartenait-il à toute la province ; il était construit et réparé à frais communs; on levait des contributions sur tout le monde pour subvenir aux dépenses des fêtes. C'était le seul culte qui pût avoir un caractère aussi général. Chaijue grande ville avait ses sanctuaires, objet d'une vénération plus ou moins ancienne et étendue, mais dont l'administration et les cérémonies ne concernaient pas les villes voisines. M. Waddington fait remarquer, à propos de la province d'Asie, qu'il n'y a pas d'exemple qu'elle ait élevé un temple à une di\iiiiié de l'Olympe. « Ce n'était pas possible, dit-il : Éphèse aurait réclamé la préférence pour Artémis, Pergame pour Esculape, Cyzique pour Proserpine i. » On ne pouvait se mettre d'accord que sur le culte de l'empereur, que toutes les villes reconnaissaient et respectaient également. Ce fut une raison de plus pour ce culte de prendre une grande importance. Tandis que l'autorité des autres prêtres était enfermée dans le lieu où ils exerçaient leurs fonctions, celle du flamine de Rome et d'Auguste, choisi par la province, s'étendait à la province entière. Il était donc en fait au-dessus des autres ; il le
i. Voyage arch. de Cebas, m, n' Siflk.
devint en droit quand la lutte avec le christianisme dotma aux empereurs la pensée de créer une hiérarchie sacerdotale dans le clergé païen. Les grands prêtres des provinces reçurent alors l'autorité sur les prêtres des campagnes et des villes et le droit de juger leurs actes *. « Ce n'est pas assez, écrivait Julien au grand prêtre de la Galatie, que tu sois seul irréprochable ; tous les prêtres de la province doivent l'être comme toi. Menace, persuade pour les rendre vertueux, ou bien destitue-les de leur ministère sacré, s'ils ne donnent pas, avec leurs femmes, leurs enfants et leurs serviteurs, l'exemple du respect envers les dieux '. » Ils devinrent donc alors, c'est Julien qui nous l'apprend, les chefs olficiels du paganisme 5, et l'on peut jusqu'à un certain point prétendre que toute la religion romaine, dans le dernier combat qu'elle livra aux chrétiens, se groupa autour du culte de Rome et d'Auguste.
Au-dessous du culte impérial de la province, il y avait celui des municipes : les cérémonies qui se célébraient d'une façon si pompeuse à Tarragone, à Lyon et dans les autres capitales, se reproduisaient avec un peu moins d'éclat dans toutes les villes importantes de la contrée; il n'y en avait pas où l'on n'eût élevé des autels, institué des prêtres, établi des jeux et des fêtes en l'honneur drs Césars*. Le culte des municipes avait quelquefois un
1. Julien, lettre 63. — 2. Jul., lettre 49. — 3. Id, ibid. Le grand prêtre d'Asie y est dit : apyevj xôôv Ttepi tt-jV 'Aciav Upwv âitâvxcov. Tous les historiens ont été frappés des ressemblances que cette hiérarchie présente avec la hiérarchie chrétienne; ràp/tspeyç occupe par rapport aux autres prêtres la même position que les métropolitains chrétiens par rapport aux autres évêques et au clergé inférieur. La législation elle-même semble le reconnaître, quand elle donne aux évêques chrétiens les titres de sacerdos provinciœ et de coronalus qui appartenaient aux prêtres du paganisme {Cod. Theod.f XYI, 2, 38j. — 4. Suét., Aug., 59.
caractère plus personnel que celui des provinces; il arrivait que les divers empereurs divinisés y étaient adorés à part. Quand on avait reçu de l'un d'eux quelque bienfait, quand on voulait effacer le souvenir d'une faute qu'on avait commise à son égard \ quand on pensait faire ainsi plaisir à son successeur, on s'empressait de lui construire un temple et d'y nommer des prêtres. Mais souvent cette première ferveur ne durait pas; ces temples qu'on avait entrepris de bâtir étaient négligés après que l'enthousiasme des premiers jours s'était refroidi, ou lorsque la vérité, longtemps dénaturée par les mensonges officiels, commençait à se faire sur le nouvel hôte des cieux : on ne les achevait pas, ou bien on les laissait tomber en ruine ». Ceux des bons princes dont la mémoire n'avait rien à craindre du temps, lorsqu'ils étaient terminés, servaient d'ornement à la ville qui les avait fait construire. Les décurions s'y rassemblaient pour délibérer »ur les affaires municipales, les corporations venaient y signer leurs décrets, et c'était souvent la beauté du temple qui conservait le souvenir du dieu 3. Dans les villes riches, comme Ostie, et qui tenaient à montrer leur dévouement pour leurs maîtres, presque tous les empereurs divinisés avaient des temples distincts. Celles dont les ressources étaient moins abondantes, et peutêtre aussi le zèle un peu moins vif, se trouvèrent bientôt embarrassées par le grand nombre des princes que la reconnaissance ou la servilité publique plaça dans le ciel. Il fut difficile, même aux mieux disposées, de bâtir un
1. Cesl ainsi que les habitants de Nîmes, qui avaient renversé Ie« statues de Tibère pendant son exil à Rhodes :Suét., Tib., 13), 8'empressèrent de le prier comme un dieu et de lui ék-ver des autels quand il fut tout-puissant. —-2. Pline, Epi^t., ï, 70 et 71 (édit. Keil). — 3. En 289, sousDioclétien, les décurions de Cumes se réunissaient encore dans le temple de Vespasien (Orelli, 2-263).
temple et de créer un service religieux pour chacun d'eui. On se contenta souvent de charger le même prêtre de les honorer tous ensemble : le titre qu'il portait s'allongeait à chaque apothéose nouvelle *. Quelquefois on construisait pour tous ces princes un temple commun dans lequel chacun avait sa chapelle particulière ^
Mais, en somme, ces cultes d'empereurs isolés ne furent pas les plus nombreux. Ils n'ont jamais été trèsrépandus que dans l'Italie et les provinces de l'Orient. On n'en trouve presque pas de trace en Espagne et en Afrique. Cette façon de trop personnifier l'apothéose, de rendre des honneurs divins à des gens dont la vie avait été si mêlée, répugnait peut-être au bon sens des peuples occidentaux. Ils aimaient mieux imiter dans les divers municipes ce qui se faisait au chef-lieu de la province : tous les hommages qu'ils voulaient rendre aux princes morts et à l'empereur vivant étaient souvent résumés par le culte d3 Rome et d'Auguste ^. Les caractères que ce culte avait pris dans les assemblées provinciales, il les garda dans chaque ville particulière; là aussi il représentait les sentiments de reconnaissance et de soumission dont on était j)énétré envers le pouvoir impérial; il devint partout le cuUe officiel et général de la cité, et les prêtres en furent quelquefois désignés par le titre de flarnines du municipc-*. C'étaient toujours des personnages importants, qui avaient rempli toutes les charges municipales, ou qui s'étaient distingués parmi les fonctionnaires
1. Orelli, 2222. Il y est question d'un personnage qui est flamen divorum Vespasiayii, Trajani, Hndriani. — 2. Orelli, 2417 : « In tem^ plo divorum, in œde divi Titi. » — 3. M. Hubner semble croire que le culle de Rome et d'Auguste était réservé aux provinces (Corp. inscr.lat., il, 4224); mais cette affirmalion est beaucoup trcp générale. Voyez Orelli, 5997, 7174, 2204, et Mommsen, Inscr. Neap.^ 4336, 376, etc. — 4. Corp. inscr. lat.y n, 4941.
L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE. loi
civils OU militaires de rerbpite. Il n'est pas rare de voir un centurion ou urt préfet de cohorte, revenu chez lui avec un congé honorable, devenir le prêtre des princes sous lesquels il avait combattu. Comme tous les autres magistrats municipaux, ceUx-là ne recevaient pas de salaire; au contraire, ils devaient payer une certaine somme en entrant en charge. La somme honoraire [hono^ varia summa), comme on l'appelait, était sans doute réglée sur l'importance du municipe. En Afrique elle variait de deux mille à dix mille sesterces (de 400 francs à 2000 francs). Mais un prêtre de Rome et d'Auguste ne pouvait guère se contenter de payer ce que la loi demandait; qu'auraient pensé de lui ses compatriotes s'il n avait pas été plus généreux? Aussi le plus souvent y joignait-d des munificences supplémentaires, des repas publics, dés distributions d'argent, des jeux et des fêtes s 11 cherchait la popularité, des monuments qu'il faisait construire oU i-éparer, s^iï préférait les travaux utiles. Un décurion d'une ville obscure de la Pannonie, pour reconnaître l'honneur qu'on lui avait fait en l'élevant au sacerdoce {ob honorem flaminatus), bâtit tout un mai-ché a ses frais, avec cinquante boutiques et des portique» a double étage *.
Ce n'est pas tout, et le culte impérial descendait plus bas encore. Au-dessous des flamines de la province, nous veiiôns de voir qu'il y avait ceux des municipes; dans les mun.cipes on avait organisé un culte spécial pour une classe particulière de citoyens auxquels leur naissance ou leur situation ne permettait guère de devenir prêtres de leur province ou de leur ville . C'est ce qui, d'après l'opimon générale, fut l'origine de la corporation des Aucjus^
i. Corp. inscr. lat., lu, 3288.
BoissiER. — Religion romaine.
tales^ qui était alors si importante et qui est si mal connue aujourd'hui*.
On ne sait ni à quelle époque ni par qui furent institués les Augustales ; on ne devine qu'à moitié quelles étaient leurs véritables fonctions. Les historiens n'ont jamais daigné nous parler d'eux ; les inscriptions nous les font seules un peu connaître. Il est naturel de soupçonner qu'un lien quelconque les unissait à ces magistri Augustales ou magistri Larum augustorum^ dont il a été question plus haut, et qui étaient chargés de rendre un culte aux Lares de l'État et au génie de l'empereur. On a la preuve qu'ils existaient obscurément du vivant d'Auguste ' ; mais ils ne se sont développés qu'après lui. Tacite raconte qu'au moment de sa mort, et pendant que le sénat organisait le culte officiel du nouveau dieu, il se formait, par un élan spontané, dans toutes les maisons de Rome, des associations religieuses pour honorer sa inémoire 3. Ce mouvement se propagea partout, et l'on
1. On ne peut pas avoir la prétention de traiter ici tout ce qui concerne les Augustales. Il suffit de faire connaître en quelques mots et par des documents certains ce qu'on peut savoir de leur caractère et de leur importance. Il reste encore sur cette institution beaucoup d'obscurités qui ne seront probablement dissipées qu'après la publication complète du recueil des inscriptions latines. Jusqu'à présent les meilleurs travaux qu'on ait publiés s«r ce sujet sont le mémoire que M. Eggcr a placé à la fin de ses Historiens d'Auguste^ et ceux de M. Henzen dans les Annales de correspondance archéologique et dans le journal de Bcrgk [Zeitschrift fur Alt. VVm., 1847). M. Mommsen a parlé aussi des Augustales dans diverses notes du Corpus inscr. lat., et partout il les considère, ainsi que nous le faisons nous-même, comme se rattachant au culte impérial. Il importe, pour éviter toute confusion, de distinguer les Augustales, dont il s'agit ici, des aodales Augustales institués à Rome après la mort d'Auguste et qui se composaient des plus grands personnages de l'empire. Quant aux magistri Augustalei ou Larum augustorum, ils sont le plus souvent séparés dans les inscriptions des Augustales proprement dit», sans qu'on puisse bien savoir en quoi ils en diffèrent. — 2. On n'a trouvé jusqu'ici qu'une seule mention des Augustales du vivant d'Auguste {Corp. inscr lat., v, 3404). — 3. Tac, Ann., I, 73.
rencontre dans Tltalie et les provinces un grand nombre de ces adorateurs d'Auguste, occupés à rendre un culte à ses Lares, à ses images ou à ses vertus ^ II est assez naturel de rattacher à tous ces hommages publics et privés, sinon la création, au moins le développement des Augustales. Ce qui est sûr, c'est que dès les premières années du règne de Tibère, en 23, en 26, en 30, on les trouve déjà à Véies, à Pouzzoles, avec leur hiérarchie et leurs privilèges, avec l'organisation qu'ils ont fidèlement gardée jusqu'à la fin-. Quelques années plus tard, ils remplissaient l'empire. Une diilusion si rapide, un succès si général semble prouver que l'institution nouvelle devait répondre à quelque besoin du moment et le satisfaire. Quand nous parcourons les listes des Augustales, nous voyons qu'ils appartiennent presque tous à une même classe de citoyens : ce sont surtout des négociants, des industriels, des peisonnes engagées dans quelque commerce ou quelque métier, des patrons de navire, des entrepreneurs de théâtre, des orfèvres, des marchands de laine ou de pourpre, des marbriers, des tailleurs, des boulangers; c'est un honnête fermier qui a fait valoir pendant cinquante ans le même bien 2; c'est un aubergiste de Narbonne à l'enseigne du Coq 4; c'est même un cuisinier, mais un cuisinier excellent*. Ces gens étaient de ceux à qui la paix publique profite le plus ; aussi devaient-ils être plus reconnaissants que les autres à l'empereur qui la maintenait. On s'explique qu'ils aient tenu à lui rendre des hommages particuliers et que le
l Mominsen, Inscr. Neap., 1972 : cuUoret Augusti. Orelli, 2410 . ctùtores Larum et imaginum Augusti. Id., 166:2 : cultoreu Umnnt divinœ et fortunœ augusiœ. Id., 1839 ; cultores victoriœaugustœ, eic. — 2. Orelli, 7165 et 4046. Inscr. Neap., -2486.-3. Moinmsen, Ituscr. Neap., 5504. — 4. Orelli, 4330 : fiospitalis a gallo gallmacio. — 5. Mûoirnseo, In*cr. Neap., 5639 : Coco optimo.
iJU L'APOTHÉOSE IMPËRÎALI
culte spécial (ju'ils avaient institué en son honnèuî" soîl devenu si vite florissant. Mais une autre raison encore explique ce succès. Le commerce, l'industrie, les métiers étaient à Rome et dans les provinces entre les mains des affranchis. Ces anciens esclaves, accoutumés à Tépargnè et à la peine, à la fois habiles et peu scrupuleux, avaient supplanté presqile partout le petit négociant libre. Plusieurs étaient arrivés à faire de grandes fortunes. Comme c'est l'usage, avec les richesses, le goût des honneurs et des distinctions leur était venu. Malheureusement pour eux, les lois des républiques anciennes, même des plus libérales, ne leur étaient pas favorables; elles avaient été faites presque partout sous des influences aristocratiques, elles écartaient des dignités publiques ioùâ ceux qui avaient été déshonorés par l'esclavage. Exclus sévèrement des plus humbles fonctions municipales, les afl'ranchis furent bien forcés de chercher ailleurs le moyen de satisfaire leur vanité. C'est dans ce dessein qu'ils se faisaient agréger à la corporation des Augustales. Ils étaient très-fiers d'en faire partie, ils en souhaitaient les chat-gesàvec d'autant plus d'ardeur qu'ils ne pouvaient pas en avoir d'autres, et quand ils les avaient obtenues, ils prenaient soin de le faire savoir à leurs contemporains et à la postérité : sur le tombeau que d'ordinaire ils se bâtissaient d'avance on lisait qu'ils étaient arrivés aux plus grands honneurs auxquels un affranchi pût prétendre*.
Ces honneurs n'étaient pas les mêmes partout. Les dignitaires des Augustales portaient quelquefois le nom de questeurs et d'administrateurs {quœstoreSy curatores) ; mais le plus souvent ils étaient au nombre de six et s'appelaient
1. Corp. iPscr. lat., ii, 1944. omhibus honoribus qwi libe^tini yerere potuerunt hûnoratut.
^•APOTHÉOSE IMPÉRUIE. 165
sevH. Ce qu'il importe de constater, c'est qiie leurs fonction^ éfaient doubles et que la corporation avait à la a fois un caractère religieux et civil. On trouve gravés sur la tombe de quelques-uns de ses membres le vase et la coupe qui sont les" insignes du sacerdoce * ; on nous dit de l'un d'entre eux a qu'il a vécu quatre-vingt-quatre ans et qu'il a exercé ses fonctions sacerdotales pendant quarante-cinq ans * ». Ainsi l'Augustale était une sorte de prêtre, et, comme son nom semble l'indiquer, un prêtre des Césars. L'adoration des empereurs divinisés a dû toujours être une des occupations de la compagnie ^ elle formait, pour ainsi dire, le dernier échelon du culte impérial dans les provinces. Cependant l'importance civile des Augiistales a semblé de bonne heure elTacer un peu leur caractère religieux. Les Augustales faisaient partie de l'administration de la cité, ils étaient placés sous la dépendance directe des décurions, qui formaient le conseil du municipe. Ce n'est pas tout à fait un collège ordinaire, une de ces associations comme les villes alors en contiennent tant, c'est un ordre à part {ordoAugustalùnn), qui se place entre les décifrions et le peuple; et comme cet ordre représente l'industrie et la fortune, on voit bien qu'il est l'objet de tous le^ égards. Ces affranchis, qui, individuellement, ne peuvent arrivera aucun honneur municipal, réunis en corporaMon, prennent le pas sur les hommes libres de
1. Mommsen, /nsc. Neap., 2525, 3642. Corp. inscr. lat., v, 3386 -3. Nommsen, /mer. Xeap., 25-27 : coluit annU XXXV. II est vrai •qu ailleurs il est question de prêtres particuliers pour i^s Augustales {Corp.xmcr. lai., m, 3016). - 3. C'est bien la divinité impériale en gênerai qu ils adoraient et non pas seulement celle d'Auguste En certains pays, ils ajoutaient à leur nom celui des divers empereurs divinises. Il y eut des Augustales Claudiale^ (Orelli, 2374 6054) àes Angustale.'^ Flaviales (Orelli, 1228, 6056), des ^uyu^fa/ê. C/au- (tmes Txtiales, i\erviales (Corp. inscr. laL, m, 1768;; mais d'ordinaire leurg fonctions étaient réiun^ée? par le mot Auguttalis,
la plèbe *. Dans ces repas publics que tous les habitants d'une ville faisaient ensemble aux frais de quelque citoyen généreux, les Augustales sont placés immédiatement après les décurions. Ils reçoivent quelquefois autant qu'eux dans les libéralités qui suivent ordinairement le festin ; dans tous les cas, ils sont toujours mieux traités que les autres associations et que le peuple. L'Augustale, quand il était nommé, devait, comme les flamines et les autres magistrats municipaux, payer une somme honoraire qui était fixée d'avance. Il payait, et bien davantage, s'il obtenait la dignité de sévir, et il était tenu d'ajouter encore à la somme exigée, quand sa fortune lui permettait d'être libéral^. Ses générosités n'étaient pas bornées à ses confrères : comme la corporation avait pris une place importante dans la cité, elles devaient s'étendre à tous ses concitoyens. Le peuple le savait bien; il lui arrivait de provoquer la munificence du nouvel élu et de lui indiquer ce qu'il attendait de lui 3. C'étaient quelquefois des établissements d'utilité publique, un marché avec des colonnes^, des chemins construits ou réparés; c'étaient des distributions de vin et de gâteaux*, des combats de gladiateurs, des courses de chevaux, des jeux i^céniques. Ces libéralités finissaient par être ruineuses et l'on cherchait parfois à s'y soustraire : nous voyons un personnage important de l'Espagne léguer une certaine somme à son municipe à condition que ses affranchis seront dispensés des charges du sévirat'. Il arrivait aussi que, lorsqu'on voulait flatter quelqu'un, on le nommait
i. Mommsen, Inscr. Neap., 3549 : ingenui honorati et Augustalti. — 2. Orelli, 1840 : aram Victoriœ Sex. Pomjeius mercator sévir Aug. prœter summum pro honore d. d. p. s. p. Il me semble qu'il faut ici lire prœter s^immam, et entendre la somme honoraire. — 3. Corp. inscr. lat., u, 2100 : petente populo. — 4. In.scr. Neap., 4913—5. Inscr. Neap., 4386. — 6. Corp. inscr. lat.. u. 4514.
sévir en Texemptant de payer la somme honoraire ; les monuments ont grand soin de relater cette distinction flatteuse, et un convive de l'opulent Trimalcion disait à sa table, pour s'en faire accroire, qu'il avait été fait sévir gratis *. C'était un honneur dont on était fier ; ce n'était pas une économie, car on était forcé de le reconnaître par un présent plus considérable. En outre, les Augustales devaient fournir des cotisations annuelles pour les dépenses de la société. Gomme toutes les autres associations, ils eurent, au moins à partir des Antonins^, une caisse commune ; ils recueillirent des héritages, ils possédèrent des champs 3, des vignes qui leur donnaient de quoi boire dans leurs repas de corps \ des salles de réunion « dont la beauté répondait à la dignité du municipe qu'ils habitaient 5». Dans une petite ville de la Campanie, ils achètent un établissement de bains «avec tous sej édifices ^ )). C'était une association puissante, riche, honorée. Les simples Augustales portaient des ornements particuliers qui les faisaient reconnaître '; ils avaient au théâtre des places séparées, comme les chevaliers à Rome*. Quelques-uns obtenaient des décurions, par un décret flatteur, le droit d'y faire apporter un siège d'une forme particulière qu'on appelait bisellium et qui représentait dans les municipes les chaises curules des magistrats romains^. La loi ne permettait pas à la plupart d'entre eux d'arriver aux fonctions publiques, mais on tournait la loi : s'ils ne pouvaient pas être décurions ou édiles, on leur accordait la permission de se revêtir deg ornements des édiles et des décurions *•. Ces concessions
1. Pétrone, Sat, 57 : sévir gratis factus est. — 2. Orelli, 3913.— 3. Inscr. Neap., 2529. — 4. Insc. Neap., 79.-5. hiscr. Neap., 6828
secundum dtgnitatem municipi. — 6. Insc. Neap., 4-000. 7. Or-
namenta AugusiaUtalis- {Inscr. Neap., 46-i). — 8. Ort^lli, 4046. — 9. Jnsc^' Neap., 6042 et aUieurs. — 10. Inscr. Neap., 1955.
169 L'APOTHÉOSEIMPÉRULÇ-
qVï'on leur fait, cette considération qu'on leur f^^ppigne, ont été regardées par quelques écrivains coirime \ine tentative pour réhabiliter le commerce et l'inc^ustrie que l^s Romains ne négligeaint pas, parce qu'ils tenaient beaucoup à la fortune, mais que jusqu'à ('empire Us avaient rpédiocrement hoporés. Il f^ut y voir au moins la preuve que les négociants et les ger^s de p:îétier prirent er\ ce moîpent plus d'impp^t?ince, et qp'ils cherchèrent à se faire une place ofpcie||e et reconnue dans l'Etat. Remarquons que c'est sous le prétexte et à l'ombre du culte impérial qu'i(s y sopt arrivés.
Voilà comment ce culte avait été organisé en dehors de Rome : on yoit combien tout étai); mépsfgé poiiy le f£(|re hien ^pçueillir et le rendre populaire. Par une sériç d'institutions diverses qui s'adressaient aux différentes classes de la société il l'embrassait tovit entière. A chaque foi§ jl ayait pu l'habileté de s'appuye^- sqf dps traditions respectables et des aspirations légitimes, de se confondre avec elles et de les faire tourner à son profit. Il représentait au chef-ljeu de la province ce qui restait de la nationalité des peuples so\imis; il réspmait la vie municipale cj^ns 1^ cité; il donnait le moyen au commerce et à l'industrip d'obtepir les distinctions qu'ils souhaitaient et dont ils étaient privés. On le regarde ordinairement cpiprpe uï\ 4es produits les plus honteux de la servitude; il a été au cpntraire assez adroit pour lier partout s^ cause à cplle de la liberté. N'est-il pas naturel qu'ep se présentant ainsi apx prpvinciaux, il en ^it éjé si bipij accueille T(
^'APOTH^OSE IMPÉRIAL^. ifi9
Caractère religieux de l'apothéose impériale. — Les hommages qiureçoivent les empereurs étaient-ils sincères? — Les provinciaux. — .Les soldats. — La'société éclairée de Rome. — De quelle façon fut acceptée à Rome l'apothéose d'Auguste. — Apothéose de Claude. — Discrédit de l'apothéose. — Sénèque et Lucain. — L'apothéose mieux accueillie sous les Antonins. — Quel sens y attachent les gens éclairés. — Résistance des Juifs et des Chrétiens au culte des Césars. — L'apothéose est conservée sous Constantin et ses premiers successeurs. — Ce qui en reste (|ans les sociétés modernes.
Après avoir cherché quelles furent les conséquences politiques du culte des Césars, il serait intéressant de connaître quel en était le caractère religieux. Faut-il croire qu'il ait été jamais pratiqué d'une façon sincère, ou n'était-ce qu'une hypocrisie et qu'un mensonge qui se sont étendus à tout l'univers et qui ont duré trois siècles? Cette dernière opinion paraît d'abord la plus vraisemblable ; il semble qu'il n'était guère possible d'adresset sérieusement ses prières au dieu Claude et à la déesse Faustine, et que la servilité publique peut seule expliquer les hommages qu'on leur prodiguait. Sans doute dans ces hommages la part de la flatterie était grande ; il y a pourtant quelques distinctions à faire entre les adorateurs des Césars, et tous n'apportaient pas à leurs autels les mêmes dispositions. On vient de voir que bien des raisons diverses avaient donné au culte impérial une grande popularité dans les provinces. Les fêtes des empereurs divinisés y étaient célébrées avec des explosions de joie dont les Pères de l'Église nous ont conservé le souvenir. Aucune autre cérémonie religieuse n'avait autant
d'éclat et ne réunissait plus de fidèles. « Les statues des Césars, dit Méliton, sont plus vénérées que celles des anciens dieux '. » Le caractère que ce culte avait pris chez les provinciaux était de nature à blesser un peu moins les consciences délicates. Ce n'était pas tout à fait, nous venons de le voir, l'adoration d'un homme, et les honneurs qu'on lui rendait s'adressaient plutôt à son autorité qu'à sa personne. En adorant la puissance impériale [iiumen augmtum)^ on prétendait surtout faire un acte de reconnaissance envers un pouvoir qui tenait le monde en paix et auquel on croyait devoir la sécurité, la civilisation et la gloire. C'était une profession de foi publique par laquelle on témoignait solennellement qu'on était heureux d'être Romain. Quand on se rappelle combien l'Espagne, les Gaules, la Bretagne eurent de peine à cesser de l'être, quels déchirements cruels éprouvèrent tous ces peuples quand il leur fallut se séparer de l'empire, et que de fois, même après qu'ils eurent reconstitué leurs nationalités distinctes, le souvenir de la grande unité brisée agita leur imagination pendant les tristesses du moyen âge, on est. forcé d'avouer que ces hommages dont ils comblaient la domination romaine, pendant qu'ils en recueillaient les bienfaits, ne devaient pas manquer tout à fait de sincérité.
11 en est de même de ceux des soldats. La discipline, qui resta si forte chez eux jusqu'à la fm, les accoutumait à respecter leurs chefs, surtout ce chef éloigné qu'ils ne voyaient guère, mais auquel ils faisaient honneur de leurs victoires et dont le nom résumait pour eux le devoir et la patrie. Ils éprouvaient pour lui une sorte de dé-
1. Pitra, Spkil. Solesm., il, p. xli. Tertullien (Apol.y 35) fait un tableau de la joie publicjue et de ses extravagances pendant les fêtes 4es Césars.
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vouement passionné ; non-seulement ils le servaient avec zèle, mais ils l'aimaient aveuglément, ils ne voulaient pas croire à ses faiblesses ni à ses crimes : Néron lui-même <;onserva jusqu'à la fin tout son prestige sur eux. Aussi a-t-on remarqué que pendant longtemps les armées ont refusé de trahir leurs empereurs et qu'elles ont opiniâtrement défendu même les plus mauvais. Divers indices nous montrent qu'elles étaient assez disposées à les regarder, même de leur vivant, comme des dieux. Nous savons que les soldats rendaient un culte à leurs drapeaux : « C'étaient, dit Tacite, les divinités particulières des légions i »; et naturellement l'image des empereurs, gravée sur les enseignes, était adorée avec elles. L'apothéose ne les surprit donc pas, ils y étaient préparés, et nulle part peut-être elle ne fut plus facilement acceptée que dans les camps. Germanicus était sûr de toucher le cœur de ses légions révoltées en leur montrant le divin Auguste qui les contemplait du haut du ciel -. Ainsi chez les provinciaux, chez les soldats, chez tous ceux qui, ne voyant l'empereur que de loin, ne le connaissaient que par sa puissance, chez les pauvres gens que l'ignorance rend plus naïfs et parmi lesquels la vérité ne pénètre guère, la divinité du prince devait rencontrer moins d'incrédules. Comme ils étaient tentés de le croire d'une nature supérieure à l'homme pendant qu'il vivait, ils acceptaient sans peine qu'il fût un dieu après sa mort. Le zèle et la sincérité de tous ces adorateurs obscurs ne peuvent pas être mis en doute : ils nous en ont laissé la preuve dans une foule de monuments modestes, de cippes,
1. Propria legionum numina (Tacite, Ann.y ii, 17). L'anniversaire du jour où l'on avait donné un drapeau à une cohorte se célébrait comme une fête. Nous voyons en Espagne des centurions élever un monument à Jupiter à cette occasion (Corp. itiscr. lat., ii, :2552j. — 2. Tacite, Ann.y i, 43 : tua, pater Auguste, cœlo receptà men$, etc.
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d'aiite)s gl'ossiers, qui portent, en un latin souvent barbare, des marques authentiques de leur dévotion.
C'est surtout parmi les gens éclairés que devaient se trouver les incrédules. Dans ces salons de Rome où l'on était si clairvoyant et si frondeur, où Ton se piquait de n'être pas dupe, de savoir le secret des affaires, de démêler les motifs cachés des actions, on connaissait trop bien les faiblesses des meilleurs princes pour ne pas accueillir leur apothéose avec un sourire. 11 nous est bien difficile de nous figurer ces gens d'esprit, dont la naïveté n'était pas le défaut, ces lettrés, ces philosophes, ces sénateurs, décernant le ciel à un pmpereur dont Us étaient souvent bien heureux d'être débarrassés, et l'on se demande comment ils pouvaienj; tenir leur sérieux quand ils allaient solennellement adorer ce dieu qu'ils venaient de faire. C'est là surtout qu'il est curieux de chercher l'effet produit par l'apothéose des Césars, de se rendre compte des répugnances qu'elle dut soulever et de la façon dont on essaya de s'accommoder avec elle.
A ne juger les choses que par le dehors et en ne consultant que le témoignage des écrivains de cette époque, il semble que l'apothéose d'Auguste ait été, dès (es premiers jours, aussi bien reçue à Rome que dan^ les provinces et qu'elle n'ait pas trouvé plus d'incrédules chez les lettrés que parmi les ignorants. L'historien Velleius n'en parle qu'avec une emphase tou^ orientale *. Yalère- Maxime trouve que les Césars sont des dieux plus authentiques que les vieilles divinités de l'Olympe : « les autres, dit-il, nous en entendops seulement parler, t^pdis que.
1. Animam cœîestem cœlo reddidit (ii, 123). Voyez surtout cette étrang:e anecdote dans laqivîlle il raconte qu'un chef barbare, après avoir passé le Rhin et contemplé Tibère, «e retire en disant ; « Hodie vidi deoi, » (ii, 107.)
L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE. It3
ceux-la, nous les voyons* ». Manilius va plus loin encore; cette façon d'augmenter le nombre des habitants du ciel lui paraît une des preuves les plus manifestes de la puissance de l'homme : « Il en est venu, dit-il, à faire des dieux'! » Cependant, malgré cet enthousiasme apparent des littérateurs et des poètes, il devait rester aux personnes sensées bien des scrupules. Ce débat contradictoire que Tacite imagine au moment de la mort d'Auguste entre ceux qui l'exaltent et ceux qui l'attaquent né manque pas de vraisemblance 3. Il s'était passé au début de cette longue vie des événements dont le vulgaire ne se souvenait plus, mais que les gens éclairés ne pouvaient pas aussi facilement oublier, et qui devaient étrangement troubler leur piété quand ils s'approchaient de l'autel du nouveau dieu. Il était difficile à ses proches parents eux-mêmes d'être tout à fait sincères dans les honneurs dont ils comblaient sa mémoire. On lui avait bâti un temple dans le Palatin, dont Livie s'était instituée la prêtresse ; Tibère lui faisait un sacrifice un jour qu'Agrippine vint l'aborder pour se plaindre *• Mais Tibère et Liviè l'avaient VU de trop près pour avoir une foi bien solide dans sa divinité. Son culte ne s'accomplissait pas tnoins avec le plus grand sérieux, et il eût été fort imprudent de le négliger. L'année même dé sa consécra^tion, on poursuivit devant le sénat des chevaliers romains coupables de quelque irrévérence envers lui^. Un peu plus tard, les habitants de Cyzique perdirent la liberté, dont ils jouissaient depuis la guerre de Mithridate, pour ne l'avoir pas fêté avec assez de zèle^. Une fois institué, son
1. Val.-Max., Préf. — 2. Manilius, iv, 931. Valère-Maxime a dit à peu près la même chose : Deos reliquos accepimus, Cœsaret dedimus. — 3. Tacite, Ann,, i, 9 et 10. — 4. Tacite, Anti.y iv, 52. — 5. Tac, Ann., I, 73.— 6. Tac, Ann., iv, 36.
culte fut donc rigoureusement maintenu; les rigueurs devinrent même bientôt inutiles, et cette répugnance que quelques personnes témoignaient pour y prendre part dut s'affaiblir avec le temps. Dion rapporte que sa perte fut d'abord assez légèrement supportée, mais qu'on la regretta beaucoup dans la suite, quand on le vit si mal remplacé*. Sa divinité dut gagner quelque chose à ce retour de popularité ; les crimes de Tibère et de Caligula lui donnèrent des adorateurs mieux disposés, et Sénèquo lui-même, qui d'ordinaire traite si mal l'apothéose impériale, dit, en parlant d'Augiiste : « Pour croire qu'il est un dieu, nous n'avons pas besoin qu'on nous y force*. » Malheureusement pour lui, le sénat crut devoir bientôt lui donner un collègue qui n'était guère digne d'un si grand honneur. C'était ce pauvre Claude, « que sa femme, dit Juvénal, précipita dans le cieP ;> en lui faisant manger de cet excellent plat de champignons « après lequel il ne mangea plus rien ». 11 était bien difficile, quand on avait connu Claude, d'être fermement convaincu de sa divinité. Aussi Néron lui-même ne prit-il pas la peine d'achever le temple qu'on faisait construire en son honneur^; ce qui ne l'empêcha pas, quelques années plus tard, quand il perdit sa fille qui n'avait que quelques jours, de la mettre au ciel sous le nom de diva Virgo. Il décerna aussi les honneurs divins à Poppée, après l'avoir tuée d'un coup de pied. La nouvelle déesse fit même bientôt une illustre victime : les deux principaux griefs que les délateurs alléguaient contre Thraséa, et qui amenèrent sa perte, étaient de ne jamais sacrifier pour la conservation de la voix céleste du prince et de ne pas croire à la divinité de Poppée ^
I.Dion, LVi, 43 et 45. — 2. Sen., De cîem., i, 10. — 3 Juv., ti, 6-22. — 4. Suét., Vespas., 9. — 5. Tac, Ann.y xyi, 22.
L'APOTHÉOSE niPÊRlALE. 475
. C'était vraiment abuser de la crédulité du public que de vouloir faire adorer Claude et Poppée. Le discrédit dont les nouveaux dieux étaient l'objet rejaillit sur l'in- Btitution elle-même. Jusque dans le palais du prince on en parlait légèrement. Tacite représente un des amis de Néron qui, en lui conseillant de tuer sa mère, ajoute, avec une ironie d'homme du monde, qu'il fera bien, après l'avoir tuée, « de consacrer à sa mémoire un temple, des autels, et tous les honneurs où peut éclater la tendresse d'un fils * ». L'apothéose n'a jamais été plus compromise auprès des gens éclairés qu'à ce moment. La littérature elle-même, qui lui avait été jusque-là si complaisante, ose devenir sévère pour elle. L'écrivain à la mode, Sénèque, avait été obligé par ses fonctions de faire au 'nom du prince qu'il avait élevé un panégyrique éloquent do Claude, qu'il détestait. Il se vengea de la contrainte qu'il s'était imposée en composant contre lui une des satires les plus vives et les plus gaies que l'antiquité nous ait laissées. Il le représentait qui monte au ciel clopinclopant, et qui finirait même par s'y établirfgrâce à la protection de Mercure, si Auguste, qui voit tout le tort qu'un pareil collègue peut faire à sa divinité, ne le faisait précipiter dans les enfers. L'ouvrage est fort agréable; à l'exception des amis personnels du prince, et il ne devait guère lui en rester depuis qu'il était mort, il amusa sans doute tout le monde. Il n'est pas douteux qu'on n'en ait été très-satisfait au Palatin ; qu'Agrippine, que Néron •urtout, qui y était très-délicatement loué, ne se soient reposés en le lisant de ces grands airs de fils désolé et do ^euve inconsolable qu'ils étaient forcés de prendre louto la journée. Le succès de la satire de Sénèque était fâcheux pour l'apothéose impériale; ver» le même temps,
i. Tac, Ann., xjv, 8.
i7è L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE.
elle fut attaquée avec plus de vigueiir encore par Lucatn. Au commencement de la Pharsale, Lucain avait promis le ciel à Néron, dont il était alors le favori ; il changea de langage, quand il eut encouru sa colère. Dans les derniers li\Tes de ce poëme, qu'il composait en silence et où il mettait toutes les rancunes de sa vanité blessée, il reprochait amèrement aut dieux d'avoir abandonné là cause de la liberté, mais il annonçait qu'ils en seraient punis : ne sera-ce pas pour eux la plus cruelle des humiliations de voir qu'on ose ihettre les Césars dans leut- cbtiipagnie? « La guerre civile, disait-il, placera nos tyrans à côté des dieux. Ori mettra la foudre aiix mains des morts, on ornera leurs têtes de rayons lumineux, et dans ses temples Rome jurera par dés ombres M »
Ces railleries et ces invectives devaient, à ce qu'il semble, déconsidérer tout à fait l'apothéose, et il éUit naturel que la foi à la divinité des Césars allât lous les jours en s'affaiblissent. Ce fut pourtant le contraire qui arHvâ. Cette dévotion, comme toutes les autres, parut prendre plus de force à la fin du premier siècle; elle est alors plus aisément acceptée de tout le monde, les attaques contre elle deviennent tous les jours plus timides et plus rares*, et elle atteint son apogée sous le règne des Antonins.
Ce qui rehdit à l'apothéose impériale une partie de l'autorité qu'elle avait perdue, c'est sans doute que, peridant cette période, elle eut la chance de s'égarer moins sou-
i. Luc, VII, 456. — 2. On peut, par exemple , comparer le»
restriction» timides et embarrassées de Plutarque {Vita Rom., 28) avec les assertions énergiques de Sénèque et de Lucain. PausaniâB (vu, p. 457) et Dion (ui, 35) sont assez dédaigneux, mais Us né disent qu'un mot. Ce qui est assez piquant, c'est que Julien se montre l'adversaire résolu de ces apothéoses. Il appelle Auguste t un faiseur de poupées • , parce qu'il a fait de César un dieu (Césars, 27).
L'APOTHÉOSE IMPÉRIALE, ill
vent sur des princes indignes. Il n'était plus question, on le comprend, de la divinité de Poppée, qui ne survécut pas au règne de Néron ; celle de Claude était aussi fort ébranlée. Dans la loi royale qui conférait à Vespasien les prérogatives souveraines, on n*avait pas osé donner le nom de dieu au mari malheureux d'Agrippine * ; Vespasien, qui était un prince conservateur et qui mettait sa gloire à maintenir les traditions, fit cesser cette irrégularité. Après tout, Claude avait été mis dans le ciel par un décret du sénat en bonne forme, il n'y avait pas de raison de l'en chasser. Son temple fut donc achevé, et dès lors il prit place à son rang dans les listes des empereurs divinisés'. Malgré le soin que Vespasien prenait de la divinité des autres, il était assez sceptique pour la sienne: on rapporte qu'il disait plaisamment, en se sentant mourir, qu'il était en train de devenir dieu . Il devint dieu, en effet, ainsi que son fils Titus, et, comme ils avaient donné quelques années de repos à l'empire, l'empire, en récompense, ne leur marchanda pas les autels. Il y eut bien encore dans la suite quelques scandales à propos de l'apothéose : on éleva des temples au bel Antinous, et l'on établit en son honneur des fêtes et des mystères pendant lesquels il était censé faire des miracles; mais il faut bien faire remarquer qu'il ne reçut jamais de consécration officielle et que son culte ne fut guère répandu que dans la Grèce et l'Orienta D'ordinaire les dieux que faisait le sénat étaient plus sérieux. En imposant à la vénération de l'empire des princes comme Nerva, Trajan ou Antonin, on était sûr de ne pas choquer l'opinion pubUque. Aucun dieu n'a jamais été plus fêté que Marc-
i. Orelli, fin du 2« vol. — 2. Il se trouve à son rang, après le divin 4uguste, et avant le divin Vespasien, dans les Tables de Salpensa et de Malaga, qui sont du règne de Domitien. — 3. SuéU, Vesp. 29 r Vœ, puto, deus fio! — 4. Eckel, vi, 528 et sq.
BoissiER. — Religion romaine. I. — 13
Aurèle. « Non-seulement, dit son historien, les gens de tout âge, de tout sexe, de toute condition, lui rendirent les honneurs divins, mais on regarda comme un impie celui qui n'avait pas quelque image de lui dans sa maison. De nos jours encore (deux siècles après la mort de Marc- Aurèle) beaucoup de familles conservent ses statues parmi leurs dieux pénates, et il ne manque pas de gens qui prétendent qu*il leur apparaît en songe pour leur donner de bons avis et des oracles certains *. »
Je ne vois pas de raison de suspecter la sincérité de ces hommages. Les gens qui, sous Constantin, rendaient un culte à Marc-Aurèle n'avaient rien à attendre du pouvoir ; leur dévotion était tout à fait désintéressée, elle ne s'explique que par la foi. Pline le jeune disait à Trajan : c Tous avez divinisé votre père, non pas par vanité ni pour braver le ciel, mais parce que vous le croyez dieu '.» L'affirmation est formelle; ou bien il faut accuser Pline de mensonge effronté, ou il faut admettre que Trajan croyait à la divinité de Nerva. S'il nous paraît surprenant qu'il y ait cru, c'est que nous oublions toutes les précautions qu'on avait prises pour ménager les ecrupules des gens du monde au sujet de l'apothéose et le sens véritable qu'on y attachait. Il ne s'agissait pas à Rome, comme dans les provinces, de rendre un culte à l'empereur vivant : Caligula et Domitien avaient exigé qu'on les adorât, mais les bons princes se gardaient bien d'imiter leur exemple. Tant qu'ils étaient en vie, on se contentait d'adorer leur génie dont l'image était placée à côté de celle des princes divinisés; encore les empereurs sages étaient-ils fort attentifs à ne pas permettre qu'on leur prodiguât trop cet honneur *. Après leur mort, le sénat leur décernait offi-
1. Capitolin, M.-Aur., 18. — • 2. Pline, Paneg. yil. -—3. Pour lui élever une statue auprès de celle des divif Trajan voulait qu'on lui
cielloment Tapothéose, et leur culte se répandait dans l'univers. Les hommages que la divinité nouvelle recevait de tout le monde étaient les mômes, mais les gens éclairés ne se faisaient pas d'elle la même idée que le vulgaire. En général, le vulgaire pensait que les Césars étaient des dieux comme les autres ; il leur attribuait la même puissance, et supposait qu'elle se révélait de la même manière, par des apparitions et des songes. Les gens éclairés, au contraire, mettaient une certaine différence entre eux et les autres divinités : c'était pour eux quelque chose comme les héros ou demi-dieux des anciens Grecs. E» somme ils ne leur accordaient pas plus de privilèges que les stoïciens n'en attribuaient à leur sage après sa mort. La philosophie du Portique enseignait que le ciel était le séjour et la récompense de ceux qui avaient bien vécu. Sénèque parle « de cette coupe empoisonnée qui a transporté Socrate de la prison dans le ciel* ». Il était naturel qu'on y plaçât, en même temps que les sages, les princes qui avaient gouverné honnêtement un grand pays et qui avaient su se conserver vertueux dans ces positions élevées où la vertu court tant de risques. L'apothéose pour beaucoup de gens ne voulait pas dire autre chose. Le mot divus dont on se servait pour désigner l'empereur divinisé n'avait pas tout à fait la même signification que (leus. Quoique dans l'origine il n'y eût entre ces deux termes aucune différence, l'usage finit par en créer une : on se servait du premier pour faire entendre que le prince était parmi les bienheureux à qui leur vertu avait mérité le ciel. C'est le nom dont plus tard on appela les saints dans l'Église chrétienne ; il devait avoir déjà parmi les
demandât la permission, et il dit lui-même qu'il l'accordait rarement (Pline, Epist., x, 8 et 9. édit. Keil.) Voyez aussi Paneg., 52, 1 . Epist., 67, 7.
païens un sens analogue. Ainsi, lorsque après la mort d'un prince le sénat lui avait accordé les honneurs divins, il pouvait bien être un dieu véritable pour le vulgaire, mais iesgenséclairés le regardaient plutôt comme un saint que comme un dieu, et par ce détour les hommages qu'on lui décernait n'avaient rien de blessant pour la dignité divine. Le décret du sénat était une sorte de canonisation qui par certains côtés produisait les mêmes effets que celle que l'Église prononce après une délibération solennelle. Les amis de Marc-Aurèle, nous venops de le voir, plaçaient sa statue parmi leurs dieux pénates et rendai ntun culte à sa mémoire ; c'est à peu près ainsi que Joinville établit dans la chapelle de son château un autel à saint Louis, son bon maître, « où l'on devait chanter toujours en l'honneur de lui». Germanicus, en parlant à ses soldats, leur montre le divin Augubte s'intéressant, du haut du ciel, à la conduite de ses armées et aux destinées de son empire. Ce langage n'est pas très-di lièrent de celui de saint Ambroise, lorsque, sur la tombe de Théodose, il affirme que le grand empereur chrétien habite le séjour de la lumière et se glorifie de fréquenter l'assemblée des saints; lorsqu'il nous fait voir Gratien qui vient le recevoir, qui rembrasse,qui oublie sa mort cruelle en accueillant celui qui l'a si glorieusement vengée *. On comprend que de cette manière et avec ces restrictions les gens éclairés et religieux pouvaient accepter l'apothéose et adresser leurs prières à l'empereur divinisé, quand il avait été honnête, sans se fair(3 Irop de scrupules. Quant aux indifférents et aux incrédules, ils se mettaient encore plus à l'aise avec elle. Pline l'ancien trouve « que c'est une vieille manière de témoigner aux gens sa gratitude * »,
1. s. Ambr., Oration^s, 39 : Manet ergo in lumine Theodosiu» et sanctorum cœtibus gloriatur. —'i. Pline, iJust. nal., il, 7,18,
une sorte de compliment banal qui ne tire pas à conséquence ; aussi, quoiqu'il nie l'immortalité de l'âme et qu'il doute de Texistence des dieux, il n'hésite pas à nous représenter Vespasien « le plus grand des princes qui aient jamais régné sur le monde», s'acheminant vers le ciel avec toute sa famille. Nous savons que certains philosophes adoraient Platon S et que le poëte Silius Italicus rendait un culte à Virgile. Virgile et Platon étaient des écrivains religieux, dont il était naturel de faire des saints du paganisme; ce qui est tout à fait surprenant, c'est devoir Lucrèce, le violent ennemi des superstitions populaires, dans son admiration pour l'incrédule Épicure, le proclamer dieu : Deus ille fuit, deus, inclute Memmi. Évidemment ce n'est pour lui qu'une très-violente hyperbole, destinée à faire comprendre et partager l'excès de son enthousiasme.
Il est donc vrai de dire que lous les gens qui vivaient alors sous la loi romaine, à tous les degrés de la société, ont témoigné une grande complaisance pour l'apothéose impériale, et que cette complaisance leur coûtait moins que nous ne sommes tentés de le croire. Les seules résistances sérieuses qu'elle éprouva lui vinrent des Juifs et des Chrétiens. Les Juifs avaient horreur d'adorer un homme. Us ne permettaient pas aux légions de traverser Jérusalem avec leurs enseignes, parce qu'elles portaient /'image de l'empereur vivant et de ses prédécesseurs divinisés. Les Chrétiens n'étaient pas moins résolus. C'était d'ordinaire devant la statue du prince qu'on traînait leurs martyrs, et ils aimaient mieux mourir que de lui otTrir de l'encens, « Je n'appelle pas l'empereur un dieu, disait TertuUien, parce que je ne sais pas mentir et que je ne veux pas me moquer de lui... Je n'ai qu'un maître, qui