Carm., iv
sol LE SIÈCLE D'AUGUSTE.
Métamorphoses pour voir que le sens en était tout à fait perdu. Les légendes les plus vénérables ne sont, dans les récits d'0\ide, que des histoires légères que l'on raconte en souriant. Tous les dieux y ont dépouillé leur majesté. Comment prendre au sérieux, ou ce Neptune qui s'emporte € plus qu'il ne convient à une personne bien élevée ^ >, ou cette Vénus « occupée sans cesse à se parer en secret et à augmenter ses charmes par un peu d'artiflce * »,ou ce Silvain auquel on reproche € d'être toujours un peu plus jeune que son âge^ », ou ce Jupiter dont on nous raconte toutes les équipées amoureuses, et qui se dit gaillardement, quand il va triompher d'une mortelle : « Ma femme ne le saura pas; ou, si elle le sait, que font quelques querelles de plus ou de moins*?* La génération qui s'est amusée de ces récits était peut-être plus incurablement irréligieuse que celle qui applaudissait aux emportements passionnés de Lucrèce. A s'en tenir à ces indices, on est donc tenté de croire que les efforts d'Auguste et des grands génies de ce temps n'ont guère réussi, et que cet essai pour rétablir les mœurs et les croyances anciennes a glissé sur cette société sans y laisser de trace.
1. Ovide, Metam., xii, 583 : Exercet memores plua quam dm- Uter iras. — 2. Metam., x, 533. — 3. Afetam. , xiv, 639 : Silva^ nusque suis semper JuvenUior aniù*. — 4. Aletatu.f il, 423.
Autre aspect du siècle d'Auguste. — Goût sérieux pour la philosophie. — Les ÈpUres d'Horace. — Admiration sincère du passé de Rome. — Sentiment profond de la décadence. — Craiiitps pour l'avenir et ennui du présent. — Dispositions favorables au succès des réformes d'Auguste.
L'apparence est pourtant trompeuse ; en admettant qu'Ovide soit l'image fidèle de la plus grande partie de cette société, il ne la représente pas tout entière. Ce monde est compliqué; quand on l'étudié avec soin, on y découvre des caractères opposés, des tendances qui se combattent et dont quelques-unes pouvaient servir les desseins d'Auguste.
II est d'abord impossible de ne pas être frappé de l'importance qu'a prise alors la philosophie ; elle tient une grande place dans léducation des jeunes gens, et si la plupart d'entre eux la négligent qtiand leurs études sont linies, beaucoup y reviennent dans Tàge mûr. Tant que la vie est dans sa force, on se livre aux plaisirs et aux affaires ; on plaide, on déclame, on conduit des légions, on gouverne des provinces, on écrit des odes ou des élégies; quand le soir s'approche, les pensées deviennent insensiblement plus sérieuses, les grands problèmes se posent. Cet intervalle que les gens du xvii* siècle cherchaient à mettre entre la vie et la mort et qu'ils remplissaient par la religion appartenait plutôt du temps d'Auguste à la philosophie. Properce lui-même, au milieu de son existence dissipée, annonçait que € quand l'âge des amours serait passé, et que la vieillesse aurait semé sa tête de cheveux blancs », il chanterait la nature, comme
206 LE SIÈCLE D*AUGDSTE.
Lucrèce, et chercherait à savoir s'il faut croire aux fables qu'on raconte sur les enfers, ou si nous n'avons plus rien à craindre au delà du bûcher, c Yoilà, disait-il, quelle fin je réserve à ma vie *. » Quand Virgile partit pour ce voyage en Grèce pendant lequel il mourut, il disait qu'à son retour il donnerait trois ans encore à son Enéide, et qu'ensuite il se livrerait tout entier à la philosophie*. Horace, qui vécut plus longtemps que son ami, a pu exécuter ce projet que Virgile avait formé. La philosophie a occupé ses dernières années, elle remplit son œuvre de prédilection, les Épîtres, où l'on trouve cet accent de conviction qui manque quelquefois à ses odes officielles, quand il nous vante sa piété, ou qu'il célèbre les vertus des temps antiques. C'est précisément cette pleine sincérité qui fait le principal charme des Epîtres. Horace, cette fois, n'obéit qu'à lui-même; il ne cède à aucune inspiration étrangère, et l'on saisit dans son œuvre même la marche et les progrès de ce qu'on pourrait appeler sa conversion philosophique, qui ne fut pas amenée comme l'autre par un coup de tonnerre inattendu, mais par les réflexions solitaires et Texpérience de la vie. La philosophie l'avait beaucoup occupé pendant son séjour d'Athènes, et plus tard, malgré les aventures et les dissipations de sa jeunesse, il ne s'en était jamais entièrement détaché. Du temps même de Lalagé et de « la bonne Cinara », il ne partait jamais pour sa maison des champs sans emporter Platon avec Ménandre dans sa valise ^ ; à Rome, sous les portiques ou dans son lit de repos, il s'étudiait lui-même et ne cessait de réfléchir aux moyens de vivre plus sage et plus heureux*. 11 n'était alors qu'un franc épicurien de pratique et de doctrine, très-ami des
1. Prop., m, 5, 23. —2. Donat, Vita Virg., 13. — 3. 5a(., :i, 3, 11. — 4. SaL, i, 4. 433
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plaisirs faciles, fort indulgent pour lui-même et prêt à rire à tout propos des principes sévères des stoïques. Cependant, dès le second livTe des5û^?m-, sa morale s'élève : on n'emporte pas impunément Platon avec soi dans ses voyages, et c'est une lecture dont il reste toujours quelque chose. On remarque alors qu'il a moins de complaisance pour ses défauts * ; le ton de ses préceptes devient plus grave, même dans les sujets et dans les moments où la gravité paraît moins nécessaire. Il ne se contente pas de se moquer des gourmands ; il le prend de plus haut avec eux et leur dit : « qu'un corps appesanti par les excès de la veille fait sentir son poids même à l'âme et rabaisse vers la terre cette portion du souffle divin ^. » A table, avec ses voisins de campagne, il ne cause pas de la fortune d'autrui ou des acteurs en renom, € mais des choses qu'il importe le plus de savoir et qu'on n'ignore pas sans dommage^ ;>. Il se demande si c'est ia richesse ou la vertu qui fait le bonheur, quel est le principe qui forme les amitiés, en quoi consiste le souverain bien ; et ces repas qui se terminent par des entretiens si austères lui paraissent des plaisirs de dieux , 0 noctes cœnœque deum !
Le moment où Horace commence à s'occuper des Epîtres est important dans sa vie : c'est celui où il prend la résolution de se livrer à la philosophie sans partage. Ses amis les plus chers ont vivement combattu son dessein. Il était alors dans tout l'éclat de ses succès lyriques, et de toutes parts on lui demandait de nouvelles odes; il répondait en se comparant au gladiateur qui a reçu son congé et qui dépose ses armes à la porte du temple d'Hercule : c Je dis adieu aux vers et aux autres frivo-
i. Vov et par Dave
•yez les vérités qu'il se fait dire par Dainasippe (Sat., ii, 3 , Dave {Sat. n, 7). — 2. Sat., n, 2, 77, — 3. Sat., u, 6, 71.
lités ; je ne veux plus m'occuper que de l'honnête et du vrai et me mettre tout entier dans cette étude *. » Personne n'en a mieux senti que lui l'importance ; il croit fermement à l'efficacité de la philosophie pour guérir les maladies de l'âme. Eilo a des remèdes infaillibles à tons les maux : le malheureux dont la haine ou l'amour trouble le sommeil n'a qu'à demander de bonne heure de la lumière et un livre ; en lisant les conseils des sages, en appliquant son esprit à des pensées honnêtes, il se délivrera de la haine et de l'amour *. « Il n'y a pas de passion si emportée qu'on n'en devienne maître, si l'on écoute les leçons de la sagesse ^. » On comprend l'ardeur avec laquelle Horace se précipite vers une élude si utile. Ce n'est pas seulement une curiosité d'esprit qu'il veut satisfaire, c'est un besoin de perfection morale qui le tourmente. Le bonheur de ses derniers jours y est intéressé ; il y voit le port où doit se reposer sa vie, et tient à s'y abriter au plus vite ; il ne souffre pas d'en être distrait ou détourné par les autres ou par lui même. Il s'en veut et se gronde, quand son âme éprouve en route quelque défaillance, car il a, comme les dévots, ses moments de faiblesse et de langueur qui l'impatientent et pendant lesquels il trouve qu'il ne vit « ni comme il doit ni comme il veut*. » Mais d'ordinaire son défaut n'est pas d'être tiède. « Si la nuit, dit-il, paraît longue à l'amant qui attend en vain sa maîtresse, le jour au mercenaire fatigué de son travail, l'année au jeune pupille sur qui pèse la dure autorité d'une marâtre, moi aussi j'accuse la lenteur de ces moments importuns qui retardent l'accomplissement de mes espérances, qui m'empêchent d'exécuter
1. Ep.,i, 1, 10. - 2. Ep., I, 2. 35.— 3. Z?/)., i, 1, 39.- i.Ep.,1, 8» 4.
ce qui est également utile au pauvre et au riche, ce que l'enfant ni le vieillard ne négligent pas sans danger*. » Sa confiance dans ces belles études est telle qu'il se ferait un scrupule d'en garder pour lui Sieul le profit. Il propage autour de lui le goût de la philosophie. Lui, qui avait professé longtemps une sorte d'égoïsme raisonné qui le portait à fuir la réputation même, pour éviter les tracas qu'elle amène; lui, qui n'aurait pas accepté dans sa jeunesse la situation d'un chef d'école et l'honneur quelquefois embarrassant d'avoir des disciples, il n'a pas reculé vers la fin de sa vie devant les soucis d'une sorte d'enseignement philosophique ; il a eu des élèves, ou au moins déjeunes amis auxquels il apprenait l'art d'être heureux par la sagesse. Même quand il s'adresse à ce groupe de gens d'esprit, poètes pour la plupart, qui formaient la cour du jeune Tibère, au milieu des conseils littéraires qu'il leur donne, il glisse quelques exhortations philosophiques qu'on ne lui avait pas demandées. « Grands et petits, leur dit-il, c'est l'étude qui nous convient, si nous voulons vivre chers à la patrie et à nous-mêmes*. » Il recommande surtout à toute cette jeunesse qui l'écoute de ne point dillérer à se convertir; il est pressant, convaincu, plein de fougue et de passion, quand il leur montre qu'il faut se hâter : « Pour égorger les voyageurs, les brigands se lèvent avant l'aurore, et vous, quand il s*agit de vous sauver vous-mêmes, vous ne consentez pas à vous éveiller !... Pourquoi retirez-vous avec empressement de votre œil ce qui le blesse, et, quand le mal consume votre àme, remettez-vous à plus tard le soin de la guérir ? C'est être à moitié de la tache que d'avoir commencé : entreprenez d'être sage, mettez-vous à Tœuvre. Celui qui ajourne toujours le moment de bien
\. £/^,l, 1, 20. —± Ep., 1,3,28
BoissicR. — Religion romaine. î, — 1"»
vivre ressemble à ce paysan r^ui attendait pour passer le fleuve que l'eau eût cessé de couler *. n
Cette philosophie à laquelle Horace conviait avec tant d'ardeur tous ses amis n'était plus tout à fait celle de ses premières années; d'épicurien il s'était fait éclectique. La diflérence entre les deux écoles est grande : il n'y en avait pas où Ton tînt plus à respecter l'enseignement du maître que dans celle d'Épicure ; Horace au contraire fait profession de n'avoir point de maître et de ne jurer par la parole de personne*. «Je m'arrête, nous dit-il, partout où le vent me porte. » Mais il n'est pas de ces gens dont parle Cicéron, qui, poussés par le hasard de la tempête vers un système philosophique, s'y cramponnent comme à un rocher^. Ces abris où le vent le jette ne le gardent pas longtemps; « il n'y est, dit-il, qu'un hôte passager ». Il nous raconte que ces voyages aventureux l'ont conduit un jour jusqu'à l'école du Portique, et qu'il s'est fait pour un moment « le partisan et le défenseur rigoureux de la vertu véritable*, n II ajoute à la vérité qu'il s'est empressé de se laisser retomber doucement vers la morale d'Aristippe, et pour nous bien avertir que ce n'était pas une conversion définitive, il a soin de terminer sa première épître par des railleries contre les stoïciens; mais. s'il s'est alors éloigné d'eux, il leur est assurément revenu. L'influence du Portique se fait dès ce moment sentir dans ses vers ; elle est surtout visible dans sa xvi* épître, où il nous donne de l'honnête homme une définition tout à fait digne de l'école de Zenon ; le peuple accorde ce nom à l'homme qui respecte les décrets du sénat et les prescriptions de la loi ; ce n'est pas assez pour le sage, il ne veut pas qu'on ne soit honnête que
1. Ep., I, 2, 3-2. — 2. Ep., I, 1, U. — 3. Cic, Acad., n, 3 : Ad quamcumque sunt disciplinam quasi tempestale delati, ad eam quasi ad saxum adluerescunt . — 4. Ep., i, 1, 17,
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par la crainte du châtiment, on doit l'être par amour pour la vertu ^ Voici un peu plus loin une parole plus stoïcienne encore : « Quand de mille mesures de fèves vous en dérobez une seule, c'est le dommage qui est moindre et non le délit "^ n II semble donc accepter ici le principe, dont il s'est ailleurs tant moqué, que toutes les fautes sont égales. L'épître enQn se termine par un de ces beaux dialogues entre le tyran et sa victime que plus tard Épictète reproduira si volontiers, quand il voudra montrer à ses auditeurs que le sage ne dépend de personne. On n'est certes pas accoutumé à voir rapprocher le nom d'Horace de ceux d'Épictète et de Zenon ; il n'en est pas moins vrai que ce rapprochement est égitime. Celui qui s'appelait lui-même en souriant un pourceau d'Épicure a touché par moments aux doctrines du Portique, et quoiqu'on se fasse de lui d'autres idées, on peut affirmer que lorsqu'il écrivit ses derniers ouvrages, il était plus qu'à moitié stoïcien.
Beaucoup d'autres ont fait comme lui. Dans cette société qu'Ovide nous dépeint si légère, la plupart des esprits distingués, mémo parmi ceux qui étaient le plus engagés dans la vie mondaine, ont fini par se dirigervers la philosophie, et vers une philosophie plus sérieuse et plus élevée qu'on n'est tenté de le croire. Sans doute ce n'était pas encore tout à fait ce que voulait Auguste. La philosophie n'est pas la religion, et elle lui est même très-souvent contraire. Cependant elle arrachait les esprits à la futilité, à l'inditférence des grandes questions, et en les rendant plus graves, elle les disposait à devenir plus religieux. N'oublions pas d'ailleurs que cette philosophie
1. Ep., I, 16, 52. — 2. Ep., I, 16, 55. L'emploi qu'il fait ailleurs du mot voluptas [Ep., I, 2, 55) montre bien qu'il s'était séparé de l'école d'Épicure
à laquelle les gens du monde demandaient le repos de leurs derniers jours était en général le stoïcisme : presque toutes les sectes de ce temps, parties des directions les plus diverses, tendaient alors à se réunir dans l'école du Portique; or cette école, nous le verrons, est celle qui a le plus favorisé la religion, elle a même fini par se confondre tout à fait avec elle, et les stoïciens un peu plus tard sont presque tous devenus des dévots. Nous voilà donc moins éloignés d'Auguste et de ses institutions que nous ne le pensions tout à l'heure.
Ce qui nous en rapproche encore davantage, c*est cf^ besoin que tout le monde semble alors éprouver de revenir au passé de Rome, d'en vanter les vertus, d'en recueillir les traditions, d'en raconter l'histoire. L'empereur encourageait beaucoup ces études patriotiques, mais elles remontaient plus haut que lui. Dans les derniers temps de la république, ceux qui voulaient la sauver se plaisaient à en rappeler les glorieux souvenirs. Auguste eut l'habileté de les faire servir à consolider l'empire. Les partisans du régime ancien et ceux du pouvoir nouveau se trouvaient donc d'accord pour les célébrer. C'est ainsi que le goût de l'antiquité devint une mode générale; ceux même à qui elle convenait le moins, comme Ovide, furent forcés de la subir. D'autres l'acceptèrent volontiers, et parmi ceux qui comblaient d'éloges l'ancien temps, il y en avait beaucoup de sincères. Certes Properce n'avait pas mieux vécu qu'Ovide ; il a pris plaisir à nous dépeindre sa vie dissipée et ses amours faciles*, ces dîners « où il trônait au milieu de femmes légères *», ces beaux jardins des bords du Tibre, où, sous la treille et en bonne compagnie, on buvait du vin de Lesbos dans des coupes ciselées par de
1. Prop., n, 23, 12 : Ah! pereant^ si quos janua clausa juvatt — *. Prop., II, 34, 57 : Ut regnem mixtas ititer conviva pueU^.
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grands artistes, en regardant les barques qui descendaient et remontaient le fleuve ^ C'étaient là ses occupations, il n'en voulut pas avoir d'autres. « Je n'ai pas de goût pour la gloire militaire, disait-il avec une aisance qui eût indigné un vieux Romain ; je ne suis pas propre à porter les armes -. » Cependant, quand l'âge arrive, il éprouve, lui aussi, le besoin de devenir plus grave : il songe à écrire un poëme sur les rois d'Albe^, il commence à s'occuper de Rome et de son passé; il forme, avant Ovide, le dessein de chanter les Fastes*. « Hélas! disait-il, je sens trop combien ma voix manque de force, mais tout le soufile qui s'échappera de cette faible poitrine, je le consacre à ma patrie ^. » Et cette lyre, qui avait paru jusquelà si etTéminée, trouve quelquefois de nobles accents quand elle célèbre les humbles débuts de Rome, « ces cent pâtres dans un pré, qui étaient tout le sénat''», et cette louve de Mars, « la meilleure des nourrices, qui a nourri la grande ville de son lait divin » :
Optima nutricuin nostris, lupa martia, rébus, Qualia crcverurit mœnia lacté tuo' !
Cet enthousiasme, qui a ici un air de parfaite sincérité, et qui devait être communicatif, servait les desseins de ces politiques qui, comme Auguste, voulaient ramener Rome à sa vieille religion. Quand on éprouvait tant d'admiration pour ceux qui l'avaient fidèlement pratiquée, on était porté à la respecter davantage ; on reprenait goût aui légendes antiques en les connaissant mieux,, on trouvait plus de plaisir à des cérémonies dont on savait Torigino
1. Prop., I, U, 3.— 2. Prop.,i, 6, 29. — 3. Prop.,iii, 1.— 4.Prop., IV, 1, 69 : Sacra diesque canam. — 5. Prop. iv, 1, 59. — 6. Prop., IV, 1, U. Centum illi in prato sœpe setialus erant. — 7. Prop., iv, 1,55
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el l'histoire, on se sentait plus recueilli dans ces temples lorsqu'on se souvenait des grands hommes qui étaient venus y prier. Il est permis de croire que, quelque porté qu'on fût vers l'indifTérence et l'incrédulité, on prenait, sans le vouloir, dans ces études de Kancien temps, une disposition favorable à la religion ancienne.
Il y avait donc dans cette société qu'on imagine si sceptique et si futile, parmi tant de raisons d'être incrédule, quelque motif d'être croyant. Sans doute, le sentiment religieux une fois éveillé par cette admiration du passé s'y trouvait souvent en grand péril, mais il y rencontrait aussi quelques aliments qui pouvaient le fortifier et l'accroître. L'homme ne se sent jamais plus rapproché de la religion que lorsqu'il est bien convaincu de sa misère et de son impuissance; la crainte d'un danger, l'inquiétude du lendemain,' la défiance de soi, l'ennui, le découragement, la tristesse, le jettent facilement dans les bras de Dieu. Ce sentiment profond de la faiblesse humaine qui nous dispose à chercher un appui hors de nous, les Romains l'avaient toujours éprouvé : nous avons vu que c'était une des causes de l'empire que la religion prit d'abord sur eux. La prospérité ne les changea pas; dans le cours de leurs victoires inouïes, ils furent rarement présomptueux; l'orgueil n'était guère chez eux qu'une attitude qu'ils aimaient à prendre pour imposer à l'étranger. En réalité ils restaient toujours réservés, prudents, ennemis des hasards et des aventures, craignant les revers jusqu'au milieu de leurs plus grands triomphes, redoutant toujours quelque coup imprévu de la Fortune, et l'adorant sous toutes ses formes pour la désarmer. En lui rendant un culte sous le nom de la Fortune du jour présent (Fortuna hujmce diei), ils voulaient faire entendre qu'ils savaient bien qu'un instant suffit pour renverser les desseins les mieux concertés, et que le succès
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n'est pas dans la main de l'homme. La conquête du monde ne les éblouit pas autant qu'un pourrait le croire. Ils avaient sans doute le vif sentiment de la gloire de leur pays; les œuvres de leurs historiens et de leurs poètes en sont pleines, et à partir d'Auguste il remplaça chez eux les inspirations de la liberté perdue. Mais en même temps que ce spectacle du monde entier aux genoux de Rome les remplissait d'une fierté patriotique, leur esprit sensé et positif leur représentait que s'il est beau de conquérir un si vaste empire, il est difficile de le garder. Ils écoutaient, par-dessus tous ces royaumes soumis, au delà de l'Euphrate et du Rhin, les bruits menaçants de la frontière qui les faisaient beaucoup réfléchir. Ils se disaient que pour maintenir dans le respect toutes ces nations frémissantes, il fallait une prudence et une vigueur qu'ils n'étaient pas assurés de trouver toujours chez leurs compatriotes. L'empire avait fait taire tous les désordres de la rue; était-il parvenu, comme il l'annonçait, à rendre aux âmes leur énergie, à corriger les mœurs publiques, à rétablir le respect de la discipline, le goût de la pauvreté, l'amour du pays, et toutes ces grandes qualités qui avaient donné le monde aux Romains? Les plus clairvoyants ne le croyaient pas. Sous ces belles apparences d'ordre, de sécurité, de force, ils apercevaient un affaiblissement dans les caractères qui les effrayait. Il est remarquable qu'au moment où Rome paraissait si grande, et où il semble qu'on pouvait avoir pleine confiance dans l'avenir, il soit venu à tant de bons esprits la triste pensée que la décadence commençait. Et n'oublions pas que ceux qu'obsédaient ces sombres présages n'étaient pas des mécontents qui regrettaient le gouvernement déchu ; c'étaient les partisans les plus déclarés du régime nouveau. La grande histoire de Tite-Live, ce monument élevé à la gloire d'Auguste et
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de Rome , s'ouvre par une préface mélancolique où les mœurs du temps sont sévèrement jugées, où l'auteur déplore la triste situation d'une société « qui ne peut plus supporter ni les maux ni les remèdes * ». On est fier autour de lui de cette domination immense qui embrasse le monde; il y voit, au contraire, une cause prochaine de ruine : « Ce vaste empire, dit-il, souffre de son étendue même... ses forces ne servent qu'à le détruire*. » Vers le même temps, le poëte Properce s'exprimait de la même façon : « Dois-je parler? disait-il; plaise au ciel que je ne sois qu'un devin menteur ! mais je vois Rome, la superbe Rome, périr victime de sa prospérité^. » Ainsi, malgré l'éclat du règne d'Auguste, avant que Rome eût reçu aucune blessure grave, quelques esprits pénétrants avaient un sentiment vague qu'on était parvenu au faîte, et qu'il ne restait qu'à descendre. C'est le commencement de toutes ces prédictions sinistres qui deviennent dès ce moment si fréquentes chez les écrivains romains. Il faut leur rendre cette justice que les splendeurs de l'empire ne les ont pas aveuglés. Sénèque le père, Pline l'ancien, sont remplis de plaintes éternelles sur la corruption des mœurs, sur l'abaissement des caractères, sur les dangers que court la domination romaine. Lucain pense, comme Properce, c que Rome ne peut plus se supporter ellemême* J. Cette opinion est partagée par Tacite, et c'est de là que lui vient en partie ce ton de ferme tristesse qui donne un intérêt si saisissant à ses ouvrages. Tacite a fait même, dans ses prédictions, un pas de plus que ses devanciers; non-seulement il lui arrive de prévoir « que cet édifice qui s'est formé par huit cents ans de succès et de
1. Tite-Live, Prcefat. — 2. Prœfat., et ailleurs, notamment vu, 29: ... in liane magniiwiinem quœ vix sustinetur. — 3. Prop. , ni, 13, 59. — A. Luc, i, 72 : Nec se Homa fer en».
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courage » pourra s'écrouler S mais il devine, il annonce quels sont les ennemis qui le renverseront. Autour de :ui on redoute plutôt les Parthes ; il pense qu'il faut craindre surtout les Germains : « les Parthes sont gouvernés par un roi ; ils n'ont pas l'énergie que donne aux Germains la liberté ^ » Ne trouve-t-on pas qu'il y avait une certaine grandeur, au milieu de Taffaiblissement graduel de l'empire, à s'en rendre ainsi compte, à ne pas céder aux illusions de la vanité nationale, et, sous ces apparences extérieures de prospérité, à deviner et à suivre les progrès du mal intérieur? C'est une gloire pour cette nation sensée d'avoir possédé un sentiment si net de sa décadence. Quand on voit tant d'écrivains illustres connaître si bien la situation véritable de leur pays, prévoir avec tant de précision et si longtemps d'avance les périls qui le menacent, on ^e souvient de la célèbre pensée où Pascal met l'homme au-dessus de la nature qui l'écrase et qui le tue, uniquement parce qu'il sait qu'il meurt.
Ce n'en était pas moins un motif de secrètes tristesses pour beaucoup d'esprits sérieux, et ce motir n'était pas le seul. Il est aisé de voir, en étudiant ce monde de près, qu'il n'était pas toujours aussi joyeux qu'au premier abord il paraît l'être. Ces dépenses extravagantes, ces débauches insensées, ces recherches de bien-être, ces déhcatesses d'élégance, ces raflinements de luxe, ces excès de tout genre auxquels entraîne une prospérité sans limites, ne sont pas seulement un danger public; ils deviennent aussi, par moments, une intolérable fatigue, et pour ceuxmémes qui ne peuvent plus s'en passer ils fmissent par être aussi pénibles que ruineux. Lucrèce a décrit en vers admirables « cette amertume qui s'échappe de la source
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des plaisirs, et qui, parmi les fleurs mêmes, fait notre tourment *. » C'est un mal qu'ont éprouvé presque toutes les sociétés qui se livrent avec trop d'ardeur aux jouissances de la vie; l'époque d'Auguste n'y a pas tout à fait échappé. Quelques grands écrivains de ce temps en ont été plus profondément atteints, mais des indices qui ne trompent guère nous prouvent que beaucoup d'autres aussi en ont soutfert. Un des symptômes par lesquels le mal se découvre d'ordinaire, c'est ce besoin étrange qu'on éprouve de sortir de soi-même, de se fuir, de quitter les lieux où l'on est, ou tout au moins de se créer une vie d'imagination qui puisse distraire et reposer de la vie réelle. N'est-ce pas précisément ce que faisaient les contemporains d'Auguste lorsqu'ils prenaient tant de plaisir à ranimer les souvenirs antiques, et ne peut-on pas soupçonner que dans ce goût du passé qu'affichaient tant de personnes, il entrait beaucoup de dégoût du présent? Quand Properce rappelle le temps où Rome n'était encore qu'une colline couverte d'herbe, quand il montre les bœufs d'Évandre couchés sur les rampes du Palatin, le peuple se réunissant aux sons de la trompe, et les sénateurs couverts de peaux de bétes délibérant dans un pré *, les gens du monde qui lisaient ces vers devaient éprouver à peu près les mêmes impressions que les salons du XTiii* siècle quand Rousseau venait leur vanter la vie sauvage. Ces tableaux de l'antique simplicité délassaient des gens fatigués des excès du luxe et qui voulaient à tout prix échappera ces tristesses inexplicables que font naître dans l'âme les plaisirs eux-mêmes lorsqu'on en jouit sans contrainte et sans mesure. Quelquefois on ne se contentait pas de voyager par l'imagination ; on quittait réellement sa demeure et l'on se mettait à courir le monde.