‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 44 sur 155 · Ceorg., il, 400 pt fq · texte numérisé non relu

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VÉnéide. — En quoi elle servait les desseins d'Auguste. — VÉnémê est un poëme religieux. — Opinion des critiques anciens. — Sujet véritable de l'Enéide. — Caractère d'Énée.

Il n'y a plus de ces regrets dans V Enéide. Virgile cesse dès lors de se retourner vers les opinions d'Épicure *, il est tout entier à d'autres croyances. IJ Enéide a bien évidemment été composée sous l'inspiration directe d'Auguste. L'empereur fut de bonne heure dans la confidence du poète; il connut d'avance les plus beaux morceaux de son œuvre, et quand il était éloigné de Rome et qu'il De pouvait pas les entendre lire par l'auteur, il le priait de les lui envoyer*. On peut en conclure que ce poëme, auquel il prenait tant d'intérêt, était entièrement conforme à sa pensée. Ovide l'appelait « votre Enéide », en écrivant à l'empereur^; ce dut être en effet le livre de prédilection d'Auguste, celui qui répondait le plus à ses intentions et qui servait le mieux ses réformes.

Tous les sentiments qu'il voulait inspirer aux Romains s'y retrouvent. C'est d'abord le patriotisme le plus vif : jamais Rome n'a été célébrée avec autant d'enthousiasme, jamais peut-être elle n'a été plus sincèrement aimée que par ce poëte, dont la famille n'était romaine que depuis

1. On s'est trompé lorsqu'on a^cru trouver des traces d'épicurisme dans certains passages de VÉnéide. Quand larbas paraît douter que la foudre ait été envoyée par Jupiter (iv, 2(6); quand Didon affirme que les dieux restent tranquilles dans les »ieux et ne s'occupent pas à troubler les amours df^s mortels (iv, 379), Virgile fait parler à ses personnages le langage de leurs passions, il ne soiige pas à exposer ses principes philosophiques. — 2. Macrobe, Sat., I, 24, 11. —3. TVw/., Il, 533.

quelques années. On en serait surpris si l'on ne savait pas avec quelle facilité Rome faisait accepter sa domination par les Gis de ceux qu'elle avait vaincus et combien elle transformait vite en citoyens dévoués les étrangers qu'elle adoptait. \J Enéide devait aussi faire aimer les vertus antiques et surtout cette simplicité de mœurs qu'Auguste tenait tant à répandre. Virgile en donne le goût par les tableaux qu'il en trace. Est-il rien qui soit plus fait pour séduire que cette charmante création du vieux roi Évandre î Elle appartient tout entière au poëte. Les traditions le représentaient comme un fort méchant homme qui avait tué son père ; il est chez Virgile le type accompli des bons princes de l'âge d'or et du siècle de Saturne. Il habite une cabane d'où l'on voit les bœufs paître dans les herbages du forum *. C'est le chant des oiseaux qui l'éveille le matin ', et il n'a d'autre garde que deux gros chiens lorsqu'il va voir Énée ^. On sait les belles et simples paroles qu'il lui adresse quand il le reçoit dans son palais rustique : Fénelon noa». dit qu'il ne pouvait pas les lire sans pleurer.

Mais Virgile aida surtout Auguste dans les efforts qu'il fit pour restaurer l'ancienne religion romaine. U Enéide est avant tout un poëme religieux ; on s'expose à le mal comprendre si l'on n'en est pas convaincu. Ce caractère avait beaucoup frappé les savants de l'antiquité : Virgile était pour eux ce qu'était surtout Dante pour les Italiens du XV* siècle, « un théologien qui n'ignore aucun dogme*. » On citait ses vers, on s'appuyait de son nom, quand on discutait quelque question embarrassante qui concernait les pratiques du culte ou le droit pontifical. !1 avait dit, dans ses Géorgiques, qu'il est permis de

1. /£n., VIII, 360. — 2. VIII, 456. — 3. viii, 461. — i. Theologuê Dantes nullius dogmatis exper$.

t3t VIRGILE.

mener baigner les troupeaux dans les fleuves pendant leg jours de fête. Yarron pensait au contraire qu'on n'en avait pas le droit, parce qu'il ne faut pas déranger les Nymphes un jour de repos *. Entre les affirmations de Varron et celles de Virgile, les savants restaient indécis et l'autorité du poëte balançait celle du grand théologien. Nous trouvons sans doute qu'il est souvent question de la religion romaine dans VÉwide; il est aisé, même aux moins instruits de ces matières, de voir que le poète a tenu à y faire entrer le nom de tous les dieux et le tableau de toutes les cérémonies auxquelles on pouvait donner raisonnablement une origine ancienne. Mais les Romains, qui connaissaient leur religion mieux que nuus, l'y retrouvaient bien plus encore. Des expressions que nous ne remarquons pas leur rappelaient à tout moment des croyances ou des usages que le temps leur avait rendus chers. Quand Yirgile disait qu'on oiïre aux dieux quatre bœufs de choix, eximios t auras y ils savaient bien que c'étaient les termes mêmes du rituel qu'employait le poëte*. Ce gâteau fait d'un blé consacré, farre pio, qu'Énée donne à ses Lares ®, leur était aussi très-connu : c'était celui que les Vestales étaient tenues de préparer de leur main et dont Servius nous a laissé la recette*. Lorsque la belle nymphe Cymodocée, un de ces vaisseaux d'Énée que Cybèle avait changés en déesses de la mer, se présente à son ancien maître pour lui révéler les dangers qu'il court, elle le trouve ignorant ses périls et tranquillement endormi sur le navire qui le porte : « Énée, réveille-toi », lui dit-elle, JH^nea^ vigila. Ce mot, qui nous semble si simple et ne nous arrête pas, faisait souvenir les Romains d'une des plus imposantes cérémonies de leur

1. Georg., i, 271 et la note de Servius. — 2. Macrobe, Sat., m, 5, 6. — 3. ^n., V, 745. — 4. Servius, B\icol^ Vlli, 82.

VIRGILE. t33

culte national. Quand on était sur le point de commencer une guerre, le général auquel elle était confiée s'en allait dans la Regia^ agitait les boucliers sacrés et la lance de Mars en disant : « Mars, réveille-toi », Mm^s, vigila *. Les remarques de ce genre sont importantes : elles nous montrent que Yirgiie avait devant les yeux les rites et les formules de la religion de son pays et qu'il tenait à les reproduire. Mais les commentateurs, comme c'est leur habitude, vont beaucoup plus loin. Énée est pour euï un pontife, et ils se donnent une peine infinie pour nous montrer que toutes ses actions les plus indifférentes, les plus naturelles, sont toujours conformes aux prescriptions du rituel. Au premier livre, après la tempête, les Troyens jetés sur une côte inconnue tirent de leurs vaisseaux un peu de blé avarié par la mer; ils l'écrasent entre deux pierres et le font cuire comme ils peuvent. Il n'est pas question de levain dans le récit de Virgile; les malheureux, que la faim presse, ne songent pas à s'en procurer. Mais Servius ne veut pas croire qu'ils s'en passent parce qu'ils n'en ont pas : ils le font volontairement, nous dit-il, parce qu'ils se souviennent que c'est ainsi que le flamine doit manger son pain '. Ce qui est plus plaisant encore, c'est qu'après avoir fait d'Énée un pontife, ils se trouvent entraînés à faire aussi de Didon

1, Senr., jEn.^ viil, 3. Cependant quelques difficiles trouvaient que Virgile s'était quelquefois trompé. On lui reprochait surtout d'avoir fait immoler par Énée un taureau à Jupiter, quand il s'arrête dans la Thrace et y fonde une ville; or, selon Ateius Capilo et Labéon,les lumières du droit pontifical, c'était presque un sacrilège. « Voilà donc, dit plaisamment un des personnages deMacrobe, voilà votre pontife qui ignore ce que savent môme les sacristains ! » Mais on peut répondre, selon Macrobe, que précisément le sacrifice en question n'est pas accepté des dieux, et qu'ils forcent bientôt Énée, par des présages redoutables, à s'éloigner de ce pays. Ainsi, en supposant que la science nontificale d'Énée soit en défaut, la réputation de Virgile reste sans ^che — 2. Serv., ^n., i, 179.

Î3i VIRGILE.

une prêtresse. Si Tun est le modèle accompli du flamen^ l'autre doit l'être de la fîanwiica, quoique à vrai dire leur mariage ait été assez sommaire et qu'ils se soient passés des cérémonies sacrées de la confari^eatio*^.

Ces exagérations ridicules n'empêchent pas qu'au fond l'opinion des commentateurs ne soit juste. Virgile est peut être un peu moins préoccupé de la religion romaine qu'ils ne le supposaient; il est pourtant certain qu'il y songe très souvent. En réalité le but que poursuit son héros et qui lui fait braver tant de périls est entièrement religieux. Le poëte a grand soin de nous dire, dès le début de l'ouvrage, qu'Énée banni par le destin vient porter ses dieux en Italie *. La patrie elle-même, par la voix d'Hector, les lui a confiés pendant la nuit fatale de Troie ; il doit les établir dans le séjour que le destin lui réserve. Cette ville qu'il va fonder est moins une demeure pour lui qu'un asile pour ses Pénates errants. C'est ce qu'il répète à tous ceux qui l'interrogent sur ses projets. « Je ne demande, leur dit-il, qu'un petit abri pour mes dieux », dis sedem exiguam rogamus^. Et ce n'est pas là une manœuvre de proscrit et de suppliant, qui se fait modeste, qui ne veut pas paraître exiger beaucoup, de peur de ne rien obtenir ; c'est l'expression exacte de la vérité. Virgile y est revenu plusieurs fois, et il ne l'a redit avec cette insistance que parce qu'il craignait que le succès de son œuvre ne fût compromis s'il n'en montrait pas très nettement le dessein.

Ce dessein n*a pas toujours été bien compris : il est pourtant facile à saisir. Il suffit de réfléchir un moment pour reconnaître que le sujet de VFnéide ne pouvait pas être l'arrivée en Italie et le triomphe d'une race étran-

1. Serv., ^n., iv, 2G3. — 2. ^n., i, 6 : mferretque deos laiiQ. — 3. /En. y vil, 229.

gère, mais seulement rintroduction de quelques dieux nouveaux. Le poëte tenait avant tout à composer une œuvre qui fût patriotique et nationale, et l'on ne pouvait à ce moment passer pour un patriote zélé qu*à la condition de faire l'éloge des aïeux. Ces aïeux dont on était tenu de célébrer les vertu* étaient surtout les Latins et les Sabins, qui, parleur mélange, avaient formé la nation romaine. Leur nom était alors dans la bouche de tous les moralistes ; c'est chez eux qu'on allait chercher des exemples pour faire rougir les contemporains, c'est leur gloire qu'on était fier d'opposer à toutes les forfanteries des Grecs. La moindre offense qu'on se fût permise à leur égard aurait été ressentie par tout le monde comme une insulte personnelle. Pour être national et devenir populaire, un poëme devait nécessairement vanter le courage et célébrer les victoires de ces vieilles races italiques qui avaient laissé d'elles un si grand souvenir : or, par une étrange contradiction, dans ce poëme, qui se prétendait national, Virgile allait être forcé de montrer les Italiens vaincus et soumis par des étrangers; et, pour mettre le comble à l'outrage, il se trouvait que ces étrangers étaient précisément les habitants des contrées amollies de l'Asie Mineure pour lesquels Rome ne déguisait pas son mépris. 11 était d'usage qu'on ne leur épargnât aucune raillerie, et, pour être sûr d'amuser un momi nt la populace du forum, on n'avait qu'à se moquer d eux. On disait de quelqu'un qu'on regardait comme le plus méchant des hommes : « C'est le dernier des Mysiens. » On ne pouvait rien imaginer au delà. C'étaient des proverbes qu'on répétait partout et que Cicéron reproduit avec complaisance, « qu'on pouvait tout se permettre sans danger sur im Carien, et qu'un Phrygien battu devenait meilleur * d.

l. Cic, Prc Flacco, 27,

Virgile a cédé lui-même une fois à ces préjugés populaires. Dans un des passages de son poëme qui semblent écrits avec »e plus de verve, un Italien, après avoir fait un magnifique éloge des mœurs rudes et honnêtes de son pays, oppose à ce tableau celui des vices des Phrygiens : « Vous autres, leur dit-il, vous avez des vêtements qui brillent des couleurs du safran et de la pourpre. Les loisirs paresseux vous plaisent; vous aimez à perdre le temps à des danses. Vous portez des tuniques aux longues manches, des mitres aux bandelettes flottantes... Entendez-vous les tambours et les flûtes de la déesse de l'Ida qui vous appellent à ses fêtes? Gardez-vous de toucher aux épées, laissez le fer aux braves ^ » Ces efféminés étaient pourtant, d'après la tradition que suivait Virgile, les conquérants du Latium et les véritables ancêtres des Romains. C'était la grande difficulté du sujet qu'il avait choisi; mais il a vu le péril, et voici comment il a su l'éviter. 11 n'a pas représenté l'entreprise des Troyens comme une de ces invasions dans lesquelles un peuple entier vient s'établir sur une terre voisine, exterminant ceux qui l'occupent et fondant une nation nouvelle avec des éléments tout à fait étrangers. S'il avait fait ainsi, il aurait blessé l'opinion publique et soulevé contre lui la colère des patriotes. Il a montré au contraire ces envahisseurs absorbés par les peuples qu'ils ont vaincus, et finissant par perdre dans ce mélange leur existence et leur nom. Au xii* livre, Junon, forcée de consentir à la mort de Turnus, demande à Jupiter des compensations. Elle veut que le Latium reste ce qu'il est, qu'il ne^erde ni sa langue, ni ses usages, et qu'il soit bien accepté d'avance que Rome ne devra sa fortune qu'au courage des Italiens*.

l. /En.y IX, 614. — 2. xii, 827 : Sit romana potens itala oirtut§

propago.

vîugilè. 23?

Quant aux Troyens, perdus dans la masse de leurs alliés nouveaux, ils disparaîtront*. Troie, toute victorieuse qu'elle paraît, est destinée à périr encore, et cette fois pour ne plus renaître ^ Il est donc entendu que rélément phrygien doit se fondre dans l'élément latin, que ce mélange n'altérera pas la nationalité italienne, et que Rome peut continuer à faire honneur de sa grandeur et de sa gloire à ceux qu'elle aime à regarder comme ses véritables aîeux. Mais alors que sont venus faire en Italie Énée et ses compagnons, et pourquoi les destins prennent-ils tant d'intérêt à leur entreprise? Ils sont venus apporter leurs dieux. C'est là Tunique mission qu'Énée ait reçue du ciel. 11 la connaît, et dans cette fusion d'où Rome doit sortir il distingue aussi nettement que s'il avait entendu les paroles de Junon quelle fst sa part et celle des Italiens. Il sait que la gloire des armes appartient à Latinus et à son peuple, et se réserve seulement pour lui et les siens ce qui concerne les dieux et leur culte. C'est ce qu'il apprend à Latinus lui-même, dans ce vers qui me semble expliquer tout le dessein de V Enéide :

Sacra deosque dabo; gocer arma Latinus habeto*.

Ce partage n'avait plus rien qui choquât les descendants des vieux Latins; le patriote le plus scrupuleux pouvait y souscrire sans répugnance. On reconnaissait généralement que rOrient était le pays le plus religieux du inonde. Les Romains eux-mêmes ne faisaient pas difficulté d'admettre qu'un de leurs plus anciens cultes, celui des Pénates, leur venait de là : ils le croyaient originaire

1. xn.836 : Sub^dent TmcH. — 2. /En., xu, 828 : occideritqut sinas cum nnmin^ Troja.— 3. xn, 102.

de Samothrace, et quand ils passaient auprès de l'île sacrée, ils ne manquaient pas, par reconnaissance, de se faire initier à ses mystères. Au temps où Virgile écrivait, c'est encore dans ces contrées de l'Asie qu'on allait chercher d'autres croyances pour rajeunir le polythéisme épuisé. Le poëte était donc sûr d'éviter tous les reproches en n'attribuant d'autre conséquence à la victoire des Troyens que l'introduction de quelques cultes nouveaux : c'est aussi ce qu'il a fait. Dès lors il ne peut plus y avoir de doute sur le caractère véritable de son ouvrage : s'il est vrai qu'Énée n'apporte avec lui que ses dieux en Italie et qu'il n'ait d'autre dessein que de les y établir, lepoëme qui chante sa pieuse entreprise ne peut être qu'un poëme religieux.

Il me semble que tout paraît s'expliquer dans ce poëme, que les difficultés disparaissent ou s'atténuent, quand on se pénètre du dessein véritable de l'auteur. Par exemple, beaucoup d'admirateurs de Virgile se sont quelquefois reproché de prendre trop d'intérêt à Turnus et de faire en secret des vœux pour lui. Il est sûr qu'au point de vue humain, sa cause paraît la plus juste. « Je vois en la personne de Turnus, dit Voltaire, un jeune prince passionnément amoureux, prêt à épouser une princesse, qui n'a point pour lui de répugnance. Il est favorisé dans sa passion par la mère de Lavinie, qui l'aime comme son fils. Les Latins et les Rutules désirent ardemment ce mariage, qui semble devoir assurer la tranquillité publique. Au milieudecesdouces espérances, lorsqu'on touche au moment de tantde félicités, voici qu'un étranger, un fugitif, arrive des côtes d'Afrique. Il envoie une ambassade au roi latin pour obtenir un asile; le bon vieux roi commence par lui offrir sa fille qu'on ne lui demandait pas. De là suit une guerre cruelle... Turnus, en combattant pour sa maîtresse, est tué impitoyablement par Énée. La mère de Lavinie,

au désespoir, se donne la mort; et le faible roi latin, pendant tout ce tumulte, ne sait ni refuser ni accepter Turnus pour gendre, ni faire la guerre ni la paix. Il se retire au fond de son palais, laissant Turnus et Énée se battre pour sa fille, sûr d'avoir un gendre, quoi qu'il arrive ^ » Pour éviter tous ces défauts. Voltaire propose un autre plan qui serait, dit-il, une source de beautés nouvelles. Dans ce poëme qu'il imagine, la situation des personnages est tout à fait changée. Le héros surtout n'a plus cette attitude déplaisante que lui a donnée Virgile : au lieu d'être le ravisseur de Lavinie, il en devient le vengeur. Ce qui est assez curieux, c'est que ces scrupules sont beaucoup plus anciens que Voltaire. On était déjà choqué, du temps de Tite-Live, qu'Énée vînt conquérir sa femme avec une armée, et cette façon de s'imposer pour gendre à Latinus par la force semblait peu délicate. On opposait au récit qui le montre aux prises avec les Latins une tradition moins brutale qui supprimait au moins le combat. Au moment où les deux armées allaient en venir aux mains, et quand les trompettes étaient sur le point de sonner, le vieux Latinus, par une inspiration soudaine, se présentait entre les combattants; il appelait à lui le chef ennemi, lui demandait son nom, l'interrogeait sur ses desseins, et, après avoir entendu ses explications, se déclarait satisfait et acceptait l'alliance qu'on venait lui oiïrir. < Le traité, dit Tite-Live, fut aussitôt conclu entre les deux chefs, et les deux armées se saluèrent l'une l'autre *. » Voilà, il faut le reconnaître, une façon très-simple de tout arranger. Par cet heureux accommodement on parvient à faire de ces contemporains sauvages de la guerre de Troie des gens qui savent vivre. Virgile connaissait assurément cette tradition, mais quoi-

t bissni sur lepoetne épique, 3. — 2. Tile-Live, i, i.

UO VlftGtLÈ.

qu'elle eût bonne apparence, il n'a pas cru devoir Tac* cejjter; il n'a pas éprouvé le besoin de changer la légende ordinaire. Il n'en était pas choqué et n'y trouvait rien qui pût nuire à la considération de son héros. Quand on se souvient que V Enéide est un poëme religieux, on est forcé d'avouer qu'en effet le droit est du côté d'Énée. Ce droit n'est pas tout à fait celui que sanctionnent les lois humaines, qui résulte d'une longue possession ou repose sur des titres écrits; c'est celui qui vient de la volonté divine, exprimée par la voix des devins et les réponses des oracles, appuyée sur l'autorité des prêtres. « L'Olympe m'appelle », dit quelque part Énée *; et il dit vrai : il arrive en Italie muni d'ordres réguliers de» dieux. Cette terre, que Turnus et les Latins lui disputent sous prétexte qu'elle leur a toujours appartenu, elle lui estdonnée par le ciel; il en a la preuve en bonne forme. Depuis son départ de Troie, les oracles se succèdent sans interruption pour lui apporter les ordres de la destinée ; tous les dieux ne semblent occupés qu'à diriger sa course. Virgile a bien raison de dire, quand son héros commence son voyage, qu'il livre sa voile aux destins * : ce sont les destins qui le mènent, sans qu'il sache bien où il va ; ils le conduisent vers le pays où il doit s'établir, et le remettent dans sa route toutes les fois qu'il s'en est écarté. Voilà quels sont ses titres de propriété sur le royaume et sur la fdle de Latinus. Le droit humain les trouvera peut-être insuffisants, la raison pourra être blessée de voir qu'il s'en contente; mais les religions ont leur façon particu- Uèio d'entendre le droit et la justice, et elles ne sont pas fâchées de Contredire la raison et de l'humilier.

C'est ce qui explique aussi que l'entreprise, étant toute religieuse, ne Boit pas entièrement conduite pfiir les

i. ^n., vm, 533 : ^yo poscor Olympo. — 2. /£n., iii. 9.

moyens ordinaires. Les dieux ont choisi tout exprès celui qui en doit être le héros, et leur choix, il faut l'avouer, ne semble pas toujours le meilleur de ceux qu'on pouvait faire. Pour assurer le succès d'une guerre difficile et la mener rapidement, il fallait un homme d'action ; Énée est trop souvent un mélancolique et un contemplateur. Dans les circonstances les plus graves, la vue de quelques tableaux le jette en des rêveries sans fin, et l'on a besoin de lui rappeler que le temps presse et qu'il ne faut pas s'oublier à ces spectacles *. Il se trouve mêlé à des événements qui contrarient à chaque instant sa nature, et les dieux semblent lui avoir imposé comme à plaisir une tâche qui lui répugne. Cet homme qu'on précipite dans des combats furieux est un ami décidé de la paix ; ce coureur d'aventures adore le repos. A chaque pas qu'il fait dans sa course errante, il espère être arrivé au terme, il veut s'arrêter et s'établir. Il faut que les dieux le chassent sans cesse par des oracles menaçants, par des apparitions, par des maladies, et il a les larmes aux yeux quand il reprend son voyage vers cette Italie « qui fuit toujours devant lui». Il envie le sort de tous ceux qui sont fixés et tranquilles : « Heureux le peuple dont les murailles s'élèvent! » s'écrie-t-il envoyant qu'on bâtit Carthage*. « Vivez heureux ! dit-il tristement à Andromaque, vous dont la fortune est faite et le repos assuré ^! » Une fois même, en Sicile, il est tenté de ne pas aller plus loin, et il songe à résister ouvertement aux destinées *. On voit qu'il ne se résigne qu'av«c la plus grande peine à devenir un héros ; une vie modeste et calme lui conviendrait mieux que toutes ces grandes aventures que le sort lui prépare. Il a reçu du ciel une mission (pii lui pèse. H la

4. VI, 37 : Non hoc ista sibi tempus $pectacula poscit. — i. /En., I, 437 — 3. ui, 493. — 4. v, 703.

BoissicR. — Religion ronia'ue. I. — \~J

subit avec tristesse. Il travaille pour ses Pénates, auxquels il faut bien donner une demeure sûre, pour son fils qu'il ne doit pas priver de ce royaume que le destin lui promet, poHF sa race qu'attend un si glorieux avenir. Sa personnalité s'efface devant ces grands intérêts; il obéit malgré ses répugnances et s'immole aux ordres du ciel. C'est à ces signes que se reconnaît le héros d'une épopée religieuse. Son peu de goût pour le rôle qu'on lui impose ne fait que mieux ressortir son obéissance. 11 peut nous sembler qu'un autre que lui serait plus propre à le remplir; mais qui sait si son insuffisance même n'a pas été pour les dieux une raison de le préférer? Leur volonté est plus manifeste, leur force paraît mieux, leur triomphe leur appartient davantage, quand l'instrument dont ils se servent est moins proportionné aux résultats qu'ils en tirent. Leurs desseins, d'ailleurs, ont quelquefois de ces caprices que l'homme ne peut pas pénétrer. — N'est-ce pas à peu près ainsi que pour un janséniste convaincu la grâce procède par des chemins inconnus et qu'elle appelle qui elle veut, sans paraître se préoccuper des goûts ou des aptitudes de l'élu qu'elle a choisi ?

On adresse généralement beaucoup de critiques au caractère d'Énée; il n'y en a qu'une qui me semble tout à fait méritée : il manque d'unité, il est composé d'éléments divers qui ne sont pas toujours bien fondus ensemble. 11 y a d'abord chez lui le héros épique, qui fait de grands exploits et qui s'en vante, qui dit fièrement à l'ennemi qu'il vient de frapper : « Tu meurs de la main du grand Énée * » , qui prend plaisir à lui annoncer que son cadavre sera la proie des oiseaux dévorants ', et qui même, après la mort de Pallas, va jusqu'à préparer par représailles un sacrifice humaine Tout ce côté héroïque et homérique

i..-En., X, 830. — 2. x, 557. — S. XI, 91

du personnage nous surprend un peu ; pour devenir un foudre de guerre, il faut qu'il se fasse singulièrement violence. Nous trouvons que ces colères furieuses et ces cruelles jactances lui sont aussi peu naturelles que cet éclat extraordinaire de jeunesse et de beauté que sa mère lui communique un moment pour séduire Didon ; ce sont des qualités d'emprunt, dont il se pare à l'occasion, sans pouvoir se les approprier tout à fait, et qui conviennent mal à sa figure. Il est mieux dans sa nature et nous plaît davantage quand il n'emprunte plus rien aux souvenirs d'Homère et qu'il se contente d'être ce qu'il est en réalité, le héros d'un poëme religieux. 11 n'a plus alors de ces attitudes provocantes*, de ces airs insolents, de ces violences ou de ces cruautés qui lui viennent de l'imitation d'Achille ou d'Ajax; il est modeste dans ses paroles, comme il sied à « un échappé du gloive des Grecs* », il sympathise aux douleurs humaines, il ne compte pas sur la fortune^; il sent qu'il porte le poids d'une triste destinée; le passé lui rappelle des pertes cruelles, l'avenir lui garde d'amères douleurs. Cependant ces malheurs immérités n'ébranlent pas sa résignation et ne lui arrachent jamais un cri de révolte. A chaque coup qui le frappe, il tend les bras au ciel. Il est plein de respect pour tous les dieux, même pour ceux qui le maltraitent. Jamais il ne lui arrive de se plaindre de Junon, qui le poursuit d'une haine implacable, et au moment même où elle vient de soulever les enfers contre lui, il immole en son honneur la laie blanche avec ses trente petits. Il a près de lui ses Lares, qu'il prie le matin en s'éveillant*. Il sait toutes les prescriptions de la loi religieuse, et même dans les circonstances les plus graves il

1. VIII, 538 : Quas panas mihi, Turne, dabi»! — 2. i, 597 • rel- Uquias Danaum. — 3. xii, 436. ~ 4. v, 745.

ÎU VIRGILE.

n'en omet aucune. Au milieu de Troie en flammes, quand il s'agit de sauver ses dieux domestiques qui n ont brûler, il est pris tout à coup d'un scrupule : il songe qu'il vient de se battre, qu'il a du sang aux mains, qu'il ne lui est pas permis de toucher ses dieux avant qu'il se soit purifié dans une eau courante, et il les confie à son père *.

Ce qui le préoccupe surtout, ce sont les oracles, les présages, les signes de toute sorte par lesquels se révèle la volonté divine. Le destin tient assurément une grande place dans Homère. Ses héros font beaucoup d'usage des devins; ceux d'entre eux qui sont condamnés à être vaincus et à périr ne l'ignorent pas et le rappellent quelquefois; mais en général ils l'oublient et se conduisent tout à fait comme s'ils n'en savaient rien. Ce fonds de fatalité semble rester chez lui obscur et lointain. Il s'en échappe par moments des reflets sinistres qui assombrissent l'action ; heureusement ce ne sont que des éclairs, et sur le premier plan se développe librement l'activité des personnages livrés sans arrière-pensée à la fièvre de la vie et oubliant dans les passions du présent les menaces de l'avenir. Énée, au contraire, est tout à fait dans la main des dieux et tient toujours les yeux fixés sur cette force supérieure qui le mène. Jamais il ne fait rien de luimême. Quand les occasions sont pressantes et qu'il importe de prendre un parti sans retard, il n'en attend pas moins un arrêt du destin bien constaté pour se décider. Il semble que lorsque Évandre lui olfre l'alliance des cités étrusques, dont il a tant besoin, il devrait remercier avec effusion un hôte si obligeant et s'empresser d'accueillir ses propositions. Il s'en gai de bien, et reste les yeux baissés avec le fidèle Achato, jusqu'à ce que les

dieux lui aient fait clairement savoir ce qu'il doit faire *. Il faut que la terre tremble, que le ciel s'enflamme, que le bruit des armes retentisse dans l'air pour qu'il accepte un secours dont il ne peut guère se passer. Mais une fois que le ciel a parlé, il n'hésite plus. Ses désirs, ses préférences, sesafl-ections, se taisent; il se sacrifie et s'immole sans se plaindre aux ordres des dieux. C'est ce qui est surtout visible au quatrième livre. Quand on le lit avec soin, on s'aperçoit que Virgile n'a pas semblé tenir à nous dépeindre les sentiments véritables de son héros pendant ce séjour à Garthage, où Didon lui fait quelque temps oublier l'Italie et les destinées. Sans doute il ne voulait pas nous trop découvrir ses faiblesses ; il hésitait à le montrer dans une situation qui ne répondît pas à sa sévérité ordinaire. Il laisse pourtant entrevoir que cet amour était plus sérieux et plus profond qu'on ne devait l'attendre d'un si grave personnage. Pour savoir ce que Didon en avait fait en quelques semaines, il suffit de se rappeler dans quel costume le trouva Mercure quand il vint par l'ordre de Jupiter le rappeler à son devoir. « Il portait un cimeterre étoile de diamants; sur ses épaules resplendissait un manteau de pourpre, présent de Didon, qui l'avait travaillé de ses mains, mêlant des filets d'or au riche tissu -. » C'était déjà un prince tyrien. Cependant, au premier mot du céleste envoyé, tout l'elfet qu'avaient produit sur son cœur les charmes de la reine et la beauté de Carthage s'efîace : il brûle de s'en aller ardct abire fuga \ Si cette impatience nous blesse, c'est que nous ne sommes pas assez pénétrés du dessein du poète. Quand on y réfléchit, on trouve que la conduite d'Énée, qui serait choquante dans un poeir.e ordinaire, convient au héros d'une épopée religieuse. 11 a pu ou-

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