‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 69 sur 155 · Orelir, 58:U, et la noie d'Itenreo · texte numérisé non relu

Orelir, 58:U, et la noie d'Itenreo

B01S6IER. — Roliirioii romaine.

Caractère commun de tous les cultes orientaux. — Importance attribuée au prêtre. — Influence des femmes. — Recherche des émotions religieuses. — Purifications et expiations. — Tauroboles. — Mystères.

Ils paraissent d'abord s'accorder dans l'importance qu'ils attribuent au prêtre. Elle était beaucoup moins grande dans la religion romaine que chez eux. Les Romains, on l'a déjà vu, n'admettaient pas que l'homme eût besoin d'un intermédiaire pour s'adresser à Dieu. Caton n*a recours à personne quand il offre à Mars un sacrifice pour ses bœufs ou qu'il immole une truie à Cérès, et il déclare formellement que le père de famille doit sacrifier pour toute la maison. De même c'est au consul que revient le droit de prier pour la république. Les prêtres de l'État (sacerdotes publici) ne sont que ses conseillers, ses aides ou ses suppléants dans les cérémonies qu'il lui faut accomplir. Lorsqu'il s'agit, par exemple, de la dédicace d'un monument public, les pontifes indiquent les rites, dictent la formule, tiennent un des côtés de la porte ; mais celui qui dédie véritablement l'édifice, c'est le magistrat que le peuple a désigné pour le faire : lui seul a le droit d'y inscrire son nom , parce qu'il est seul officiellement chargé d'en faire la remise au dieu auquel on le consacre. Les prêtres n'étant regardés d'ordinaire que comme les gardiens des vieilles coutumes, chargés de les faire connaître aux autres et de les observer euxmêmes, on leur demandait surtout d'être instruits et vigilants ; ils n'avaient pas véritablement un caractère religieux, au sens où nous entendons ce mot aujourd'hui.

Le peuple qui les nommait ne s'inquiétait guère de savoir s'ils possédaient les qualité morales qui nous semblent nécessaires pour remplir ces fonctions. On admettait sans doute en général qu'une certaine gravité de conduite était convenable pour être augure ou pontife ; mais on ne croyait pas qu'elle fût moins utile pour être consul ou préteur ; et même elle ne semblait pas tout à fait indis^ pensable, et l'on s'en est plus d'une fois passé. Quand le candidat était agréable à un parti politique, ce parti ne songeait pas à s'enquérir de sa vie ni de ses opinions avant de le nommer; aussi a-t-on fait très-souvent des choix qui nous surprennent. Tite-Live rapporte qu'à l'époque des guerres puniques, c'est-à-dire au temps où les mœurs étaient encore sévères et les traditions respectées, le pontife P. Licinius choisit pour flamine de Jupiter G. Valerius Flaccus, « parce qu'il avait mené une jeunesse dissipée et légère* ». On ne se fit pas plus de scrupule de nommer César grand pontife, bien qu'il ne crût guère aux dieux, et Cicéron augure, quoiqu'il se moquât de la divination. Après tout, leur incrédulité ne devait pas les embarrasser autant que nous le supposons dans l'exercice de leurs fonctions sacrées. On ne donnait dans les temples de Rome aucun enseignement dogmatique, on n'y faisait pas d'exhortations morales, en sorte qu'un puntife y était moins exposé à mettre ses paroles en contradiction directe avec ses principes et sa conduite. Le culte ne consistait qu'en pratiques extérieures que tout le monde accomplissait par habitude, et, à la rigueur, on n'avait pas besoin d'avoir été toujours un personnage irréprochable ou d'être un dévot convaincu, pour dicter une formule de prière, tigurer à son rang dans une cérémonie ofûcielle ou tenir la porte d'un édifice que l'on consacrait.

i. xxvii, 8 : ob adolescadiam neglegentern luxurwsanupie.

Il n'en était pas de même dans les cultes qui vinrent à Rome de l'Orient. Nous ne les connaissons malheureusement que d'une manière très-imparfaite, mais une des choses qui ressort avec le plus d'évidence des monuments qui nous restent d'eux , c'est le rôle considérable qu'ils assignent tous à leurs prêtres. Lorsqu'un des fidèles de ces religions élève un autel ou un temple à son dieu, H a soin, en général, d'y indiquer le nom du prêtre qui le consacre. On ne manque presque jamais de le mentionner dans les inscriptions tauroboliques ; dans celles qui concernent le culte de Mithra, il est dit expressément qu'il préside la cérémonie *. Quand on voulait être initié aux mystères d'Isis, on se faisait assister par un prêtre auquel on consacrait, toute sa vie, la plus vive reconnaissance et qu'on appelait son père *. Tout semble donc nous indiquer que dans ces diverses religions les fonctions sacerdotales sont devenues plus importantes. Leâ prêtres ne se contentent plus de diriger les pratiques du culte extérieur, ils veulent aussi gagner les âmes; en certaines occasions, ils se servent d'un moyen qui n'a jamais été employé dans les temples de Rome : ils prêchent. Celui qu Apulée jious montre à la fin des Métainurpkoses profite d'un miracle qui a vivement ému les assistants pouf glorifier la déesse qui vient de manifester ainsi sa puissance. C'est un ?ermon véritable qu'il prononce ; il n'y manque pas même les emportements et les cris de triomphe à l'adresse des incrédules : « Qu'ils approchent , qu'ils regardent et confessent hautement leur erreur^ ! n II termine en conjurant celui qui vient d'être l'objet de la protection divine de »e consacrer désormais au service

1. Orelli, 5846. — 2. Apulée, Métam., xi, 25 (édit. Hildebrand). — 3. XI, 15 : Videant irieligiosi, videant, et errorem suum recognoicanL

LES RELIGIONS E f ft A:<f.ÈRES. fet

d'Isîs; on croirait vraiment entendre un prédicateur chrétien dans une prise d'habit : « Si tu veux être en sûreté, inaccessible aux coups du sort, enrôle-toi dans la sainte milice. Viens volontairement placer ta tête sous le joug du ministère sacré. C'est seulement quand tu te seras fait l'esclave de la déesse que tu commencerai a sentir le prix de la liberté K » Ces derniers mots nous font connaître une des différences les plus remarquables qui existent entre les prêtres de Rome et ceux de ces cultes étrangers. A Rome et dans les villes romaines ils ne sont que des magistrats comme les autres, qui'ne songent pas à s'isoler et à se distinguer de leurs concitoyens, qui vivent dans l'agitation des affaires et joignent ordinairement d'autres charges civiles à leurs fonctions sacrées. Au contraire, dans les cultes de l'Orient, ils cherchent à s'éloigner du monde et à vivre à part.' Ils forment une « sainte milice ,, , qui a ses habitudes et ses règles et se fait reconnaître par un costume particulier. On dirait qu'ils mettent leur gloire à se désintéresser de la vie et à se détacher des affections ordinaires de l'humanité. « Ils renoncent à tout et ne veulent avoir SOUCI que des choses divines. Quelques-uns vont j.isqua prendre des breuvages pour se priver eux-mêmes de leur virilité». „ Un ancien auteur nous dit que ceux de 1 Egypte habitent ensemble dans les temples • « Rejetant toute espèce de travail terrestre, ils ont consacré leur vie à la contemplation et à l'étude de la Divinité Leur démarche est lente, leur aspect est grave • ils ne rient jamais et vont tout au plus jusqu'à sourire. Leur mam est toujours cachée dans leur manteau \ », 1| ajoute

L XI, 15 . Da nomen $anctœ huic mUitiœ... et ministerii ^ibi !ugum volunlanum. Ce sont déjà los expression» de la langu" Hi g.eu,e des CInét.en». 2. Servius, ,^n. vi, 661. - 3 Snon le s o..en eue par Porphyre. M.Ule, Fragm. n.t ^r.^., ^ ^ o^

qu'ils couchent sur des branches de palmiers avec un oreiller de bois sous la tête, qu'ils pratiquent des abstinences nombreuses, évitent de boire du vin et de manger du poisson, et qu'à propos des aliments qui sont permis ou défendus, il s'élève souvent entre eux des polémiques très-vives. Les papyrus égyptiens découverts et déchiffrés de nos jours nous ont révélé l'existence d'un véritable cloître dans le Serapeum de Memphis. Des gens pieux s'y enfermaient volontairement et y passaient leur vie sans jamais sortir, ne conversant avec les dévots qui venaient visiter le temple qu'à travers la lucarne de leur cellule. Ils s'appelaient eux-mêmes « les serviteurs de Sérapis », et s'occupaient à rédiger le récit de leurs songes. « Leurs vêtements, dit un poëte, sont sordides, et leurs cheveux, semblables aux crins hérissés des chevaux, ombragent leur tête sinistre *. » Nous avons conservé des pétitions très- nombreuses écrites par un de ces reclus pour implorer la protection du roi Ptolémée et des magistrats de Memphis contre ceux qui le persécutent ; car dans ces lieux qui auraient du être consacrés à la paix et à l'amour, il arrivait qu'on se haïssait beaucoup et qu'on se disputait souvent Les Égyptiens et les Grecs en venaient quelquefois aux mains dans le temple, ou se jetaient des pierres par les fenêtres de leurs cellules". N'est-il pas étrange de trouver déjà des reclus en plein paganisme, plus de cent cinquante ans avant le Christ, dans ces contrées où devait plus tard fleurir le monachisme chrétien? C'est évidemment un fruit naturel du pays. L'Orient était destiné à nous donner dans tous les temps et sous tous les cultes ces spectacles d'exaltation

\. Manéthon, cité par Bninet de Presles.— 2. Tous les détails qui précèdent sont empruntés au mémoire de M Brunet de Presles suris Sérapéum de Memphis.

religieuse. Qu'on lise le traité de Lucien sur la Déesse Syrienne, on y trouve la description d'un temple célèbre que l'on vient visiter de toute l'Asie. Les pèlerins y arrivent par milliers. Avant de partir, ils se rasent la tète et les sourcils ; pendant tout le voyage, ils ne boivent que de l'eau et couchent sur la terre. Ce qui cause cette affluence, c'est la renommée du temple et le désir d'assister aux spectacles pieux qu'y donnent les prêtres. L'un d'eux monte deux fois par an au sommet d'un phallus de trente brasses et y reste sept jours entiers sans dormir. « Le peuple est convaincu que cet homme, de cet endroit élevé, converse avec les dieux, et que ceux-ci entendent de plus près sa prière. Les pèlerins lui apportent, les uns de l'or, les autres de l'argent , d'autres du cuivre. Ils déposent ces offrandes devant lui et se retirent en disant chacun son nom. Un autre prêtre est là debout qui lui répète les noms, et lorsqu'il les a entendus, il fait une prière pour chacun *. » — C'est presque déjà l'histoire de saint Siméon Stylite.

Après l'influence du prêtre, ce qui domine dans les cultes orientaux , c'est celle de la femme. La religion romaine faisait assurément aux femmes une large part. Non-seulement toutes les pratiques religieuses leur étaient communes avec les hommes, mais elles possédaient pour elles des cultes particuliers. Il semble pourtant que cette part ne leur suffisait pas ; un attrait invincible les attirait toujours vers les religions nouvelles : elles ont aidé toutes les superstitions étrangères à pénétrer dans Rome et à s'y établir. Les devins et les prophétesses, poursuivis par l'autorité , étaient sûrs de trouver chez elles un appui secret et puissant*. C'est dans leurs rangs que la société des Bacchanales se propagea d'abord : pendant quelque

|. Luc, la Déesse Syr., 28. — î. Plut., Mariwi, 17

3t>u LES RELIGIONS ÉTRANGÈRgJ.

temps ejles y fiirept seules a^paise^, et mêoae aprè« qu-im^ prêtresse eut imaginé d'y recevoir aussi des hommes, TiJte-Live pou* dit que les femmes continuaient d'y être en majorité *. Quand la Grande Mère de l'Ida, U pre^nière divinité orientale que Rome ait officielleraent accueillie, arriva de Pessinonte, les matrones furent envoyées à sa reiïcootre jusqu'à l'emboM^hure du Tibre : on sait qu'à cette occasion la déesse daigna faire un miracle en favieur de ynne d'ep^re elles. Q'ii^ta Claudia, qu'on soupçonnait de se iDaJ conduire parce qu'elle aimait beaucoup la toilette « et qu'elle paraissait en public avec les cheveux trop habijenient arrangés' ». A l'époque d'Auguste les cultes orientaux s'étaient surtout répandus parmi ces belles adranchies, de mœurs faciles, que les poètes ont chantées. Tout ce monde léger, que rebutait la froide gravité des cérémonies officielles, pratiquait volontiers des religions qui laissaient plus de place aux mouvements passionnés de l'àme. c Préte-moi tes porteurs, dit une d'elles à son amant dans Catulle, je veux aujourd'hui rendre visite à Sérapis^ » La Délie de Tibulle est une 4évote d'Jsis, qui exécute avec soin les ablutions commandées, qui observe les abstinences, qui s'habille de Ijn , et agite scrupuleusernent son sistre quand elle prie la déesse. Mais toutes celles qui fréquentaient si assidûment ces temples n'y venaient pas seulement pour prier. beaucoup s'y rendaient par paprice ou par mode, quelques-unes y allaient chercher fortune. Le lieu était favorable pour donner saps danger un rendez-vous ou nouer une intrigue d'amour. Quand Ovide, dans VArf d'aimer^ énumère les endroits ou l'on peut se pourvoir aisément d'upe maîtresse^ après avoir parlé des théâtres et des portique^, il n'oublie pas les ten^ples, et surtout ceux des

i XXXIX, 15. — 2. QyiiXe.Fa^,, i^..m. — 3. Catulle, tp, ^,

divinités de l'Egypte. Comme les mythologues confondaient Isis avec lo qui avait été la maîtresse de Jupiter, ce souvenir donnait l'espoir au poète que la déesse inspirerait à d'autres les sentiments qu'elle avait elle-même éprouvés pour le maître des dieux*. Aussi Juvénal l'appelie-tnil sans respect « l'entremetteuse de Pharos* ». Le culte juif était aussi en grande faveur chez les femmes qui cherchaient les émoiions religieuses après avoir épuisé les autres; elles jeùnnient rigoureusepient et se gardaient bien de rien faire le jour du Sabbat. On sait que Poppée, au dire de Josèphe, « avait de la piété ^ », et qu'elle fut ensevelie d'après les rites orientaux *.

Les femmes du grand monde, si l'on en croit les moralistes et les satiriques, n'étaient guère moins zélées que les autres pour les cultes de l'Orient. Juvénal les représente recevant chez elles « la confrérie de la violente Bellone (w celle de la Mère des dieux », consultant le« haruspices d'Arménie ou de Comagène, les sorciers chaldéens ou les vieilles Juives, « qui vendent autant de sottipçs qu'on leur en demande, mais à des prix modérés ». Il les monU-e elTrayées par les menaces d'un prêtre et s'imposant les plus rudes pénitences pour désarmer le eii^l : « Elles font casser la glnce en Jiiver pour se plonger t^oià fois ie matin dans le Tibre, et parcourent tout le champ de Mars en se trajnarit nues et tremblantes sur leurs genoux ensanglantés^.» Les inscriptions conlirment la vérité des tableaux présentés par le satirique : il y est très-souvent question d'autels, de statues, de monument» de tout genre élevés par les femmes aux divinités de l'Orient Leur dévotion a déjà quelques-uns des carac-

1. Multos illa facit qmd fuit ipaa Jovi. {0\.,Ars am.y l, 78.) — 1 Juv., VI, 489.-3. Ant. Jud.y XX. 3, tl.— 4. Tac, Ann., \s\, 6. — 5 Juv. VI. 5-23

tères qu*elle doit garder dans ces contrées du Midi. Elles supposent volontiers qu'on aime autant la toilette dans le ciel que sur la terre, et prodiguent les ornements et les bijoux à la déesse qu'elles veulent se rendre favorable. Une Italienne nous dit qu'elle a fait dorer la statue deCybèle et placer sur la tête d'Attis une chevelure d'or et une lune d'argent *. Une Espagnole consacre , en l'honneur de sa petite fille, une statue d'argent à Isis et nous fait avec complaisance l'énumération des diamants dont la statue est ornée. Elle porte un diadème composé d'une grccse perle et de six petites , d'émeraudes , de rubis, d'hyacinthes, des pendants d'oreilles d'émeraudes et de perles, un collier de trente-six perles, avec dix huit émeraudes, et deux pour les agrafes, des bracelets pour les bras et pour les jambes , des bagues pour tous les doigts, enfin huit primes d'émeraudes placées sur les sandales*. C'est, comme on voit, une vraie parure de madone. Du reste, ces cultes se montraient reconnaissants des services que leur rendaient les femmes : elle» y participaient à tous les sacrifices, elles y étaient libéralement admises à toutes les dignités et à tous les sacerdoces : nous voyons, par exemple, qu'elles font souvent les frais des tauroboles et y figurent au premier rang en compagnie des prêtres accourus des pays voisins pour prendre part à ces imposantes cérémonies. Dans les cultes égyptiens le service religieux est accompli par les deux sexes ^. Bellone a une prétresse qui se déchire les épaules avec des fouets, s'enfonce des couteaux dans les bras et se livre ainsi toute sanglante à l'admiration des fidèles*. Le clergé de la Grande Mère contient des joueuses

1. Mommsen, Inscr. Neap., 5354. — 2. Corp. tnscr. lat., il, 3386. — 3. Orelli, 6666 • là c'est un homme qui est sacerdos hidi», ailleurf (6385) c'est une femme. — 4. Tibulle i, 6, 45.

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de timbour [tympanistriœ) à côté des joueurs de flûte, et des prêtresses de divers rangs qui partagent les attributions des prêtres et sont nommées comme eux par les quindécimvirs ^ Si les initiés, dans les mystères de Bacchus, prennent quelquefois le titre de Pères, les femmes obtiennent aussi celui de Mères , et nous voyons l'une d'elles construire un autel pour célébrer l'honneur qu*OQ lui a fait en l'élevant à cette maternité sacrée (oô honorem sacri matratus)^.

Les cultes où les prêtres et les femmes prennent tant d'importance ont d'ordinaire un caractère commun : ils recherchent volontiers les émotions religieuses , ils se plaisent à développer chez leurs adhérents une ardente dévotion. Cette dévotion se manifeste partout d'une manière à peu près semblable : dans toutes les religions, le croyant qui prie avec ferveur souhaite sortir de lui-même, échapper à sa nature mortelle pour atteindre Dieu et se perdre en lui. Les mystiques chrétiens essayent d'y parvenir en surexcitant chez eux l'âme et l'esprit : c'est dans le silence de la retraite, par des eiïorts et des élans de méditation et de contemplation solitaires, qu'ils tâchent de se délivrer des obstacles du corps et de se rapprocher de la divinité. Les païens voulaient plutôt y arriver par la surexcitation des sens. Au lieu de s'enfermer et de s'isoler, ils se réunissaient en grandes foules, ils s'abandonnaient ensemble à toutes les séductions de la nature; ils s'étourdissaient de mouvement , ils s'enivraient de bruit : le son des flûtes et des trompettes, les chants passionnés, l'agitation des danses vertigineuses, les mettaient hors d'eux-mêmes ; ils perdaient le sentiment de leur existence propre, ils échappaient aux conditions de

i. Momnisen, biscr. Neap., 1399. Ailleur«la prêtresse est dite consa- Cerdos du prêtre H 398). — ± ÛreUL U9l

su LES RELIGIONS ÉTRANGÈRES.

)â vie ; ils s'uoissaient au dieu dont ils célébraient ia fête, ils croyaient ]e voir et le suivre, et il leur semblait assister aux aventures merveilleuses qu'on racontait de lui *. Ces aventures sont à peu près les mêmes partout; les détails peuvent varier, mais le fond de la légende sacrée se retrouve dans toutes les religions de l'Orienx : il s'ag' toujours de la mort et de la résurrection d'un dieu, c comme pour enflammer davantage la sensibilité religieuse, dans tous ces récits le dieu est aimé d'une déesse, qui le perd et le retrouve, qui gémit sur sa mort et finit p^r lui rendre la vie. En Egypte, c'est ïsis qui cherche Osiris tué par un frère jaloux; en Phénicie, c'est Astarté ou Ténus qui pleure Adonis ; sur les bords de l'Euxin, c'est la Grande Mère des dieux qui voit mourir le bel Attis dans ses bras. Les fidèles s'associent toujours à la douleur divine; seulement leur façon d'y compatir ciiange avec les pays. Dans la Syrie et l'Egypte elle prend un caractère sensuel et voluptueux, elle s'exprime par dei chants d'amour , au son langoureux des llûtes ; elle est sauvage dans les rudes contrées de l'Asie du nord : là lei prêtres se frappent et se mutilent pour manifester leur désespoir. Mais ])artout, quand le dieu est revenu à la vie, des explosions de joie succèdent aux gémissements et aux larmes, et l'on entend retentir de tout côté les mote mystiques : « Il est retrouvé, nous nous réjouissons '! >

Le culte égyptien était peut-être celui qui s'occupait le plus de donner un aliment à la dévotion des fidèles. Dans aucun autre la divinité n'était censée plus présente et plus visible à ses «adorateurs. On la consultait sang

1. Nulle part cet état extatique n'a été mieux dépeint que dans les Bacchantes d'Euripide — 2. Schol Juv. , vni, 29 : EOpr.xa.aev,

LES ftËLlGÎONS ÉTRANGÈRES. àUS

ce9?€!, on ne faisait rien sans son aveu. A tout momerrt elle révélait sa volonté par des apparitions ou par des songes. « Pas une de mes nuits, dit un dévot d'Isis, pas un seul instant de repos n'a été privé pour moi de la vue de la déesse et de ses saints avertissements *. » Elle indiquait elle-même ceux qui devaient être admis à ses mystères ; elle fixait pour chacun d'eux le jour où elle voulait qu'on fît la cérémonie ; elle lui indiquait le prêtre qui devait l'instruire et l'assister. Elle appelait à elle, elle désignait directement ceux à qui elle réservait l'honneur de la servir. Aussi lisons-nous sur un monument élevé à l'un de ses prêtres qu'il a été choisi « par un jugement particulier de la déesse » pour faire partie d'une association qui lui est consacrée ^ Il se faisait dans ses temples une sorte d'office régulier, ce qui n'avait pas lieu d'abord dans ceux des divinités romaines. Les fidèles s'y rassemblaient deux fois par jour. Le matin, à la première heure, ils réveillaient la déesse (exciiatio) avec des chants pieux que la tlùte accompagnait. Le soir, après lui avoir annoncé solennellement l'heure qu'il était, on lui souhaitait un bon sommeil (salutatio), et le temple se fermait jusqu'au lendemain. Dans ces cérémonies se produisaient souvent des spectacles sinmiliers, mais proj»res à réveiller la piété des fidèles. C'étaient des femmes qui, les cheveux épars, imploraient la protection « de la sainte mère Isis », ou la remerciaient des faveurs qu'elle leur avait accordées ; c'étaient quelquefois des pénitents qui se croyaient coupables envers elle et venaient faire devant sa statue l'aveu public de leurs fautes pour en obtenir le pardon \ Une peinture très-curieuse d'Hercula- Dum, interprétée par Bœlliger, nous fait assister à l'un

1. Apul.-e, Métam., xi« ». » f, OreUi. 602? - 3 Ovide, De Pontû, I. 1, ÔL

de ces offices d'Isis. Devant le temple, deux groupes de fidèles à la figure extatique et passionnée, &ous la conduite d'un prêtre, chantent les louanges de la déesse ; du haut des marches l'officiant, les mains enveloppées dans une sorte de voile, tient une urne avec précaution et la présente aux assistants *. C'est l'eau lustrale qu'il leur fait ainsi adorer; l'eau du Nil est sacrée pour un Égyptien : à ses yeux, elle représente la fertilité et la vie, comme la plaine ardente et aride du désert lui paraît l'image de la mort. Il était naturel aussi que, chez un peuple si préoccupé de ce qui suit l'existence, elle devînt le symbole du bonheur éternel et de la vie qui ne finit pas. C'est l'origine de cette formule qu'on lit sur la tombe des Égyptiens pieux : « Qu'Osiris t'accorde l'eau qui rafraîchit ! » Les Chrétiens , qui la trouvaient conforme à leurs aspirations, se l'approprièrent, et sur leurs plus anciennes sépultures on trouve souvent ces mots : « Que Dieu donne le rafraîchissement à ton âme ! »

Quand on croit être toujours en présence d'un dieu, si l'on se fie en sa protection, il est naturel aussi qu'on redoute beaucoup sa colère. Plus la dévotion devient ardente, plus elle rend scrupuleux, plus elle nous alarme sur la conséquence des fautes que nous pouvons commettre. Il y avait même alors quelques esprits rigoureux qui prétendaient qu'une fois commises, elles ne pouvaient plus être expiées* ; mais ce n'était pas l'opinion ordinaire, et toutes les reUgions se flattaient d'avoir des moyens sûrs d'en obtenir le pardon. Rien ne fut plus utile au succès des cultes étrangers qui s'établirent à Rome ; ils avaient toute sorte d'expiations et de purifications à l'usage des pécheurs effrayés. EUes consistaient ordinai-

1. Bœttiger, Isisvesper. Cette dissertation a été reproduite parMillin dans le Magasin encyclopédique, 181Û. — t. Serv., /En., vii, 597.

rement en sacrifices répét<^s , en pratiques bizarres et souvent pénibles, en libéralités faites aux temples et aux prêtres. Les abstinences étaient aussi considérées comme un moyen de désarmer la colère céleste. On évitait de manger de certains animaux qu'on regardait comme impurs; aux approches des fêtes, on s'imposait des jeûnes rigoureux; on s'y préparait surtout par une continence sévère. Cette prescription , à laquelle Délie et Corinne ellesmêmes ne refusaient pas de se soumettre, impatientait beaucoup leurs amants : Ovide et Tibulle s'en plaignent avec amertume, mais on leur répondait que les ordres des dieux étaient formels. C'était, disait-on, pour ne pas les avoir respectés que Laocoon avait été puni de mort avec tous les siens *, et l'on ajoutait qu'au contraire les gens qui s'étaient toujours conservés chastes voyaient directement les dieux'. Ces religions, dont le naturalisme était le fond, devaient, ce semble, faire une lui de se conformer à la nature. On voit pourtant naître chez elles un principe contraire : elles ordonnent quelquefois de lui résister, elles font un mérite à l'homme des privations qu'il s'impose , elles recommandent l'abstinence et le jeûne, elles proclament qu'il est agréable aux dieux qu'on dompte le corps et qu'on le punisse. Voilà pourquoi les galles, prêtres errants de la Mère des dieux, se mutilent comme les origénistes et se déchirent la chair avec des fouets comme les flagellants. Quand les prêtres de Bellone s'étaient frappés aux bras et aux cuisses avec leurs couteaux, ils prenaient leur sang dans leur main et le buvaient. Ce sang avait à leurs yeux une vertu purifiante; ils croyaient , en le buvant , se laver des fautes qu'ils avaient commises*.

1. Serv.,.4:n., il. 201.-1 Serv., ^n., ii. 6(H. — 3. Tertullien, ApoL, y.

3g8 lés keLïgions étrangères.

Là ir^me croyance se retrouve dans les rîtds ciétéferés des tawoboles : c'étaient des sacrifices soîentiefs en Thonneur de la Mère des dieux et d'Attrs, son amant. On ignore à quel moment et dans que! pays ils ont pris hatssance : la première fois qu'il en est qtrestion, c'est dans une inscription du règne d'Hadrien (133 ans après J. G.) qni a été trouvée aux environs de Naples *. Gù y voit « qu'une femme, Herennia Fortunata, avait accompli pom» la seconde fois le sacrifice du taurobofe pat les soins du prêtre Ti. Claudius. » L'usage était assurément plus ancien, et comme presque toutes les autres superstitions de cette époque , il devait être originaire de TAsre *. Nous savons que le midi de l'Italie avait des rapports nombreux avec FOrient, et que Pouzzoles était un des ports les plus fréquentés des marchands dô l'Egypte et de la Syrie. Ce pa^s, traversé si souvent par les étrangers

1. Mommsen, Imcr. Neap.y 2602. On ne ïait ri lés^ taVroboié^ remontent beaucoup plus haut; il serait pourtant fort utile de te savoir pour connaître quelle fut, sur ces sacrifices, i'induence du Christianisme. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est que la croyance à la vtu*tu purifiante du sang était assez ancienne dans le cult^ (fë Cybèle. Lucnfin dit que les galles agitient leur chevelure ensanglantée (Pfcars., i, 566): c'était sans doute leur propre sang qu'ils répandaient sur leurs cheveux; de là on arrive assez facilment à cette habitude de se faire arroser par le sang du taureau. On ne sait pas non plu» si tes rites du taurobole n'ont pas subi avec le temps quelques altérations. 11 est assez naturel de le soupçonner. Les plus anciennes inscriptions portent ces mot* : Taurobolinni fecit, tandis qu'on lit sur les plus récentes • Accepit ou percepU tauroboiiwn. Ne peul-on pas croire que eettie diflerenee dans les termes indique quelque variété dans les cérémonies? Toute celte question de l'origine du taurobole est fort obscure; la découverte d'inscriptions nouvelles pourra seule féclairer. — t. L'origine asiatique du taurobole est admise par tout le mondb. Diodore de Sicile (ni, 59, 8) dit qu'à Pessinonte les Phrygiens font en l'honneur de la Mère des dieux des sacrifices tout à fait grandioses. N'y a-t-il pas dans ce passage quelque allusion aux taureboles ? Il est pourtant assez surprenant, si le taurobole vient de U Phrygie, qu'on n'ait pas encore trouvé d'inscription taurobolique en Asie, et que ceUei qu'on rencontre en Grèce soient assez récente».

et famili irisé d'avance par ses relations avec toutes ces religions bizarres, fit un bon accueil au rite nouveau. Il est pratiqué dès le second siècle dans le Samnium et la Campanie, à Formies, à Venafre, à Bénévent. De l'Italie méridionale, le taurobole passe en Gaule ; c'est à Lyon qu'on l'y rencontre pour la première fois. Lyon était déjà un grand centre industriel , une de ces villes de passage que visitaient des gens de tout pays : on y a retrouvé la tombe d'un armateur de Pouzzoles, d'un marchand de Carthage et d'un négociant arabe. Dans la Gaule, le taurobole semble avoir pris plus d'éclat, plus de solennité et un caractère officiel qui, en général, lui est resté. Répandu dès lors dans tout l'empire, il fut un des moyens dont usa le plus volontiers le paganisme mourant pour ranimer la dévotion de ses fidèles.

Quoique nous ne connaissions pas exactement tous les détails de ces fêtes, nous en savons assez pour nous rendre compte du grand etTet qu'elles devaient produire. Elles étaient sans doute fort coûteuses, car nous voyons souvent qu'une corporation ou qu'une ville tout entière 8*unit pour en payer les frais. Quand c'est un particulier qui subvient à la dépense, il a grand soin de s'en faire honneur et de nous dire « qu'il a fourni tout l'argent qu'exigeaient les préparatifs et les victimes * ». Une cérémonie aussi chère, on le comprend, ne pouvait pas être renouvelée tous les jours; elle n'avait lieu que dans dos occasions importantes. D'ordinaire, c était la déesse ellemême qui la réclamait par des songes ou des oracles *. Deux fois à Lyon elle s'accomplit par suite des prédictions de l'archigalle Pusonius Julianus*. Elle attirait.

1. Orelli, 2332 : ciitn suis hostiis et apparamentii omnibus. —

2. huer. Seap., 2602 : imperio deœ. Orelli, 6033 : jussu ipsius. —

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