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BoiSâiER. — Reli;rion romaine. II. — 1
théâtre pour faire rire le public*, et, du temps d'Horace, quand ils paraissaient dans les rues avec leurs accoutrements étranges, les enfants venaient leur tirer la barbe *. Ils ne pouvaient donc pas, au moins dans les premières années, s'adresser directement au peuple, qui ne les aurait guère écoutés. Leur enseignement fut d'abord renfermé dans les maisons des riches et des grands seigneurs, où ils trouvaient des auditeurs plus bienveillants et mieux préparés. C'est donc pour la société distinguée de Rome que leurs leçons étaient surtout faites; mais il ne faudrait pas croire que rien n'en ait pénétré dans les rangs inférieurs. L'histoire nous montre que ces grands mouvements d'idées qui naissent dans un cercle restreint de savants et de lettrés n'y restent pas et qu'ils finissent toujours par se répandre dans le peuple, qui se charge d'en tirer les conséquences pratiques. Le théâtre grec, que les poètes romains imitaient fidèlement, était tout imprégné de philosophie : il en passa nécessairement quelque chose sur la scène de Rome. Le public, en écoutant les aventures de Télamon et de Chrysès, entendait discuter sur la nature des dieux ou exposer le système du monde ^. La comédie discourait des droits des pères et des enfants, des rapports de la femme avec le mari, du serviteur avec le maître. Elle résumait toute la morale des écoles grecques dans des pensées vives et brillantes qui ne s'oubliaient pas. Devant ce peuple grossier et violent, elle vantait la douceur, la modération, l'humanité; elle s'attendrissait pour les misérables et les faibles. C'est dan» une pièce de Plaute qoe Rome enten-
1. Laberius fait dire à Tun de tes personnages : « Suis-moi dans les latrines pour prendre un avant-^ût de la doctrine des cyniques. » Compitaiia, 3, édit. Ribbeck.) — 2. Sot., I, 3, 133. — 3. Voyez les fragmente de Télamon d'Ennius, et ceux du Chrytè» de PftCUTÏus, dans ies Heliquim tragicorum lëti$iorum de Ribbeck.
Àl>RÊS AUGUSTE. â
dit pour la première fois un esclave dire à un homme libre : « Je suis homme comme toi, « Tarn ego homo sum quam tu *. Il n'est pas possible que ces enseignements aient été tout à fait perdus, et le peuple, en quittant le théâtre, ne devait pas seulement en rapporter chez lui un peu de littérature, comme le disait Varron', mais aussi quelques principes de philosophie, qui sans doute ne lui furent pas inutiles.
La philosophie ne parvint à s'établir tout à fait à Rome qu'avec Cicéron; jusque-là sa situation y avait été fort incertaine. Ce sol lui était contraire, et elle n'était pas arrivée à y prendre racine. C'est lui « qui lui fit obtenir le droit de cité dans ce pays où elle n'était encore qu'une étrangère^ ». Il parait surpris lui-même du succès qu'avaient obtenu ses traités philosophiques, et nous dit qu'ils furent mieux accueillis qu'il ne croyait*. Les circonstahces s'étaient en effet chargées de lui préparer des lecteurs : c'étaient tous ces hommes d'État que le gouvernement de César éloignait comme lui des affaires, et qui venaient se reposer de leur désœuvrement dans la lecture de ses ouvrages^; ils y trouvaient résumées avec un éclat merveilleux les découvertes que la sagesse grecque avait faites pendant plusieurs siècles de méditation. Cicéron leur présentait à la fois tous les résultats de ce long travail. C'est ce qui explique comment ses livres, les premiers qu'ait donnés au public la philosophie romaine, la contenaient déjà tout entière*; c'est ce qui fait qu'après lui, au moins pour les théories
1. Asinar., ii, 4, 83.— 2. Sat. Mempp., De gloria (Riese, p. 144). — 3. C'est l'éloge que Cicéron donne à Caton {De fin., ni, 12); il lui convient bien mieux à lui-même. — 4. De div., u, t. De nat. deor.y I, 4. — 5. De d\v., n, 2 : m nostris libris adquiescunl. — 6. C'est ce que dit S. Au^istin {Contra Acad., i, 8) : Cicero a quo in laiina lingua philosophia inchoata est et perfecta.
importantes et les principes fondamentaux, il restait si peu de progrès à faire. Cicéron croit à l'existence de Dieu, et l'établit sur le consentement de tous les peuples: • Il n'y a pas de nation si sauvage, dit-il, qui, même quand elle ignore quel dieu il faut avoir, ne sache au moins qu'il en faut avoir un *. » Ce dieu a créé l'homme et lui a donné toutes les qualités dont il est orné ' ; il Ta composé d'un corps périssable et d'une âme immortelle : « l'âme de l'homme, c'est l'homme même ^ » ; aussi devons-nous surtout avoir souci d'elle. Le corps est une prison qui l'enferme et la retient, et elle ne commence à vivre que lorsqu'elle en est délivrée. « C'est donc ce que nous appelons la mort qui est le commencement de la vie*. » Tous les hommes étant composés des mêmes éléments, créés par le même Dieu et pour la même fin, sont tout à fait semblables entre eux^, et il n'en est pas (Cicéron n'excepte pas le» esclaves) qui, ayant pris la nature pour guide, ne puisse arriver à la vertu. Leur origine commune leur fait un devoir de s'entr'aider. « La nature prescrit à l'homme de faire du bien à son semblable quel qu'il soit, par cette seule raison qu'il est homme comme lui®. » Sans doute la vengeance, quand on est oiïensé, n'est pas tout à fait interdite, à la condition d'être modérée ', mais l'oubli des injures vaut mieux : « N'écoutons pas ceux qui viennent nous dire qu'il faut en vouloir mortellement à ses ennemis et que ces haines violentes indiquent qu'on a du cœur; au con-
i. De Ug.t I, 8. — 2. De leg., 1,9: Hominem generavit et ornavit DeiLS. — 3. De rep., vi, 17. — A. T'use, i, 31 : Tum denique vivemus, nam hiBC quidem vita mors est. — 5. De leg., i, 10 : Nihil est enim unum uni tara simile, tam par, quam omnes inler nosrnetipsos sumus. — 6. De offlc., m, 6 : Hoc natura prœscribit ut homo homini, quicnmque sit, ob eam ipsam causam quod u homo sit, cormiltum veliU — 7 /?« offic.f l. 7.
traire, rien n*est plus digne d'éloge, rien ne confient mieux à une âme généreuse que la douceur et le pardon *. )) Les droits de la guerre eux-mêmes ont leurs limites. « C'est un devoir d'épargner après la victoire ceux qui n'ont pas été cruels pendant le combat*. » Le sage doit s'unir à ses semblables par un lien de charité, et par ses semblables entendre tous les hommes^ ; il faut qu'il n'enferme pas ses affections dans les murailles de la petite ville où il est né, mais qu'il les étende au monde entier, « et qu'il se regarde comme un citoyen de cette grande cité qui contient toute la terre * ».
Ces idées ont été pendant deux siècles le fond sur lequel a vécu la philosophie romaine. Elle n'y a guère ajouté, et Ton retrouve en germe dans Cicéron presque tous les principes que développent Sénèque et Marc- Aurèle. Seulement ils les présentent d'une autre façon, ils leur donnent un air plus vivant et les exposent d'un ton plus convaincu. Ce ne sont plus des thèses brillantes que l'auteur semble avoir choisies pour exercer son éloquence et dont il ne songe à tirer aucun profit pour lui-même : on sent qu'elles ont eu des conséquences pratiques et qu'elles sont entrées dans l'usage de la vie. C'est ainsi que, tout en conservant pour l'essentiel les idées de leurs prédécesseurs, ils paraissent les avoir renouvelées. L'aspect nouveau qu'elles prennent chez eux vient des événements qu'a traversés la philosophie de l'empire et de la manière dont elle était alors enseignée.
La philosophie romaine, on le sait, gagna beaucoup à la ruine du régime républicain; non-seulement l'activité des esprits que n'occupaient plus les aflaires publiques se
i. De offïc., I, 25. — 2. De offic, i, 11. et m, 11. — 3. De leg., I, 23 : Societatem caritatis coierit cum suis, omnesque natura con^ junclos biiiis duxerU. — 4. De ieg., i, 23 : «e cwem tolius inundi quasi umus urbus agnoverit.
porta volontiers vers elle, maïs elle prit une importance qu'elle n'avait pas encore pour la conduite de la vie. Tant que l'ancien gouvernement fut dans sa force, les citoyens avaient pour se diriger une sorte d*enseignement domestique de principes et de traditions laissés par les aïeux : la grande règle, pour être honnête, consistait à. agir conformément aux anciens usages, more majorum. La philosophie trouvait donc la place occupée et ne pouvait pas avoir pour le plus grand nombre d'application pratique. Elle n'était alors que ce qu'elle est chez nous, un plaisir délicat ou un exercice utile de l'esprit. Cicéron lui-même parut d'abord étonné que Caton prétendît en faire autre chose. « Il l'avait étudiée, disait-il avec une surprise profonde, non pas pour exercer son intelligence, mais pour vivre d'après ses préceptes *. » Les choses changèrent quand vint l'empire. Les vieilles tradition» achevèrent peu à peu de se perdre, et en se perdant elles laissèrent une grande incertitude dans la morale publique. D'après la belle expression de Lucrèce, tout le monde cherchait à tâtons le chemin de la vie. Il fallut bien faire alors comme Caton, demander à la philosophie une direction qu'on ne trouvait plus ailleurs. C'est ce qui explique le grand développement qu'elle prit à l'époque d'Auguste. On nous dit que l'empereur écrivit un ouvrage pour exhorter -à l'étudier*, et tous les hommes distingués de son temps, historiens ou poètes, jurisconsultes ou hommes d'État, Horace comme Labéon, Pollion comme Tite-Live, s'en sont occupés avec ardeur. Vitruve affirme même que sans la philosophie un architecte n'est pas complet ^ Non-seulement le nombre de ses adeptes s'était accru, mais l'esprit dans lequel on
i. Pro Murena, 30 : neque disputandi causa, ut magna pars, sed ita vivendù — 4. Suél., Aug., 85. — 3. l, 1, 7 : Philosophia perficit Vrchitectun^
s'occjpait d'elle était autre; on ne l'étudiait pas seulement comme une agréable curiosité, on voulait en tirer une direction pour la vie. C'est pour répondre à ce besoin qu'elle renonça de plus en plus aux subtilités dogmatiques et se fit, autant qu'elle put, pratique^ humaine, appliquée.
Les sages qui la dirigèrent de ce côté ont laissé peu de réputation; c'était naturel : ils agissaient plutôt sur leurs contemporains qu'ils ne travaillaient pour l'humanité. Leurs ouvrages étaient surtout faits pour leur temps, ils ne lui ont pas survécu. Sextius le père est un des philosophes qui paraissent avoir exercé à ce moment la plus grande influence. Tout ce que nous savons de lui, c'est qu'il était de bonne maison et qu'il pouvait aspirer aux fonctions publiques. César voulut en faire un sénateur, mais il refusa de l'être *. La philosophie était pour lui une profession; il n'en voulut pas d'autre. Par là il se distinguait de ces hommes d'État qui, comme Cicéron ou Brutus, écrivaient des traités de morale à leurs heures de loisir; lui, avait fait de l'enseignement philosophique la seule occupation de sa vie. Ses livres, écrits en grec, étaient, comme nous les appellerions aujourd'hui, de véritables ouvrages de direction. Ils ressemblaient sans doute à ces traités de Port-Royal dont M"^ de Sévigné disait qu'il n'y a rien de meilleur « pour se soutenir le cœur ». C'est le témoignage que lui rend Sénèque. « Quand je viens de le lire, nous dit-il, je suis disposé à braver tous les périls. Je m'écrie volontiers ; Que tardes-tu, fortune? viens m'attaquer, me voilà prêt à te recevoir * 1 » Autour de Sextius et de son fils il se forma une école qui jeta d'abord un certain éclat *. C'est d'elle que sortit Papirius