‹ La religion romaine d'Auguste aux AntoninsChapitre 78 sur 155 · Sén., Epx.<it., 98. 13.-2. Epist · texte numérisé non relu

Sén., Epx.<it., 98. 13.-2. Epist

Fabianus, qui nous est mieux connu que son maître, grâce à Sénèque le père, qui nous parle souvent de lui. Fabianus était un détiamateur qui, vers le milieu du règne d'Auguste, se fit dans les écoles une grande réputation. On accourait l'entendre quand il devait plaider quelqu'une de ces causes imaginaires sur lesquelles s'exerçait alors l'éloquence des rhéteurs. Converti plus tard par Sextius à la philosophie, il ne cessa point de déclamer; il donnait seulement le plus de place qu'il pouvait dans ses plaidoyers aux analyses des passions et aux lieux communs de morale. « Toutes les fois, dit Sénèque, que le sujet comportait quelque attaque des mœurs de son temps, il ne manquait pas d'en profiter *. » Tout lui servait de prétexte pour moraliser. C'est ainsi que dans un de ces procès supposés où il est censé défendre un enfant déshérité par son père, il trouve moyen d'introduire des invectives éloquentes contre la guerre et de railler spirituellement le luxe de ses contemporains. « Les maisons, dit-il, qui devraient être construites pour la sûreté des habitants, deviennent aujourd'hui pour eux une cause de péril. Elles sont si élevées, elles empiètent tant sur la voie publique, qu'on ne peut plus trouver d'abri quand elles croulent, ni de salut si elles brûlent. Pour satisfaire un luxe extravagant, on va chercher au bout du monde toute sorte de bois et de marbres. On prodigue dans les constructions le fer, l'airain ou l'or... On en est même venu à vouloir imiter, dans ces maisons étroites et sombres, des montagnes et des bois, des rivières et des mers. Je ne puis pas croire que ceux qui le font aient jamais vu des forêts véritables, des campagnes vertes de gazon que traverse un torrent impétueux ou que baigne un fleuve pai-

1 Sén., Nat. quœst., vu, 32, 3. -~ 2. Seneca rhetor, Controv., U. préf. (p. 115, édiu Bursian).

APRÈS AUGUSTE. f

sible, qu'ils aient jamais monté sur quelque falaise pour contempler les flots tranquilles ou troublés, quand le vent les agite jusqu'au fond de l'abîme. Comment pourraient-ils trouver quelque plaisir à ces imitations en miniature, s'ils connaissaient la réalité ? » Et la morale qu'il tire de tous ces tableaux, c'est qu'il faut aimer la pauvreté. « 0 pauvreté, que tu es un bien peu connu* ! » Le résultat de l'enseignement de Fabianus fut considérable. Les philosophes romains s'étaient en général contentés jusque-là de réunir un groupe limité d'adeptes ; ils s'adressaient à des esprits déjà préparés, à quelques convertis dont il fallait soutenir le zèle, à des élèves auxquels on achevait d'apprendre les secrets de la doctrine. Dans ces études amies de l'ombre, comme on disait (umbratiiia studio), on fuyait la foule, on évitait les grandi éclats de parole, on se contentait de distribuer à des amer choisies une instruction sévère et scientiûque. En entrant dans les écoles des rhéteurs, la philosophie changea naturellement de méthode. Fabianus avait conservé comme philosophe les habitudes qu'il avait prises comme déclamateur. Lorsqu'il parlait dans un de ces combats de rhétorique qui étaient alors à la mode, il admettait le public à ses exercices : un avis faisait savoir quel jour, à quelle heure il devait parler, et la foule des lettrés se réunissait pour l'entendre. Sénèque nous apprend qu'il convoquait aussi le peuple quand il voulait traiter quelque question philosophique *. Ces deux enseignements n'étaient donc pas distincts chez lui, et il leur donna sans doute le même caractère. Devant cette foule indifférente et mal préparée il ne pouvait pas s'exprimer comme il l'eût fait en présence de quelques disciples choisis ; il devait nécessaire-

1. Sén., Controv., 9 (p. 120).— t. Sén., Epist., 52, n : dmerebat populo Fabianiu.

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ment ?e mettre à la portée de tous, ne point pénétrer. dans le fond des questions, de peur d'effaroucher les ignorants, se tenir à la surface, insister sur ces préceptes de morale pratique qui intéressent tout le monde, et, comme il s'adressait le plus souvent ou à des ennemis qu'il fallait convaincre, ou àdes tièdes qu'il fallait réchauffer, il était forcé de donner à ses paroles un ton persuasif et pénétrant, d'employer les tours et les artifices réservés jusque-là pour l'éloquence. Ce n'était plus un enseignement, c'était une prédication. Fabianus a-t-il introduit à Home cette manière nouvelle de propager la philosophie? est-ce lui qui, au lieu d'enseigner ses doctrines dans des écoles fermées, imagina ces grandes réunions où toute la jeunesse pouvait venir? Il est naturel de le croire, puisque nous ne connaissons personne qui Pait fait à Rome avant lui. Ce qui est sûr, c'est qu'il y obtint de très-grands succès. Il avait, selon Sénèque, une physionomie douce, une façon de parler simple et sobre. C'était une sorte de Bourdaloue, qui cherchaità produire son effet par le développement régulier de la pensée plutôt que par l'éclat de quelques détails heureux, comme c'était alors l'usage. « On l'écoutait avec une attention respectueuse ; mais parfois l'auditoire, saisi par la grandeur des idées, ne pouvait retenir des cris d'admiration*. »

La philosophie avait donc alors deux manières de se répandre, la direction et la prédication. On pouvait préférer l'une ou l'autre, s'adresser à la foule ou à quelques élus, frapper de grands coups sur le public ou diriger discrètement quelques consciences choisies, mais des deux façons il fallait être persuasif, et, pour persuader, il était bon d'être éloquent. L'éloquence, une fois entrée dans la philosophie», s'imposa bientôt à toutes les sectes.

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