Sén., Epùt., 100 et 5Î, n
APRES ACGUSTK» H
Le stoïcisme s'en était lougtetnps passé. C'était un système logique et serré, mais qui avait la réputation d'être sec et obscur : on craignait toujours de s'engager dans ce qu'on appelait les broussailles des stoïciens *. Quelquesuns d'entre eux, comme Cléanthe et Chrysippe, avaient bien prétendu composer une rhétorique, mais Cicéron prétend qu'il suffisait de la lire pour devenir incapable d'ouvrir la bouche -. Avec Fabianus et ses disciples, le stoïcisme devint éloquent. Il fut bien forcé de se soumettre aux nécessités nouvelles , de se faire insinuant et persuasif, de chercher à entraîner les âmes encore plus qu'à commander aux intelligences. Cest ainsi que Sénèque, contrairement à l'ancien esprit de sa secte, a pu être à la fois le plus grand orateur et le plus illustre philosophe de son temps.
Ce mouveoMînt philosophique ne se ralentit pas sous Tibère, malgré la dilficulté des circonstances. On était alors dans un de ces moments de fatigue et de faiblesse qui suivent ordinairement les grands siècles littéraires. Au lieu de Salluste ou de Tite-Live, on avait Paterculus et Yalère-Maxime ; Horace et Virgile étaient remplacés par de froids versificateurs de l'école d'Ovide, qui chantaient les plaisirs de la chasse ou les complications du jeu d'échecs. La philosophie se préserva seule de cet alTaiblissement des intelligences. Ses écoles étaient pleines; X,.. y venait écouter des sages de tous les pays qui, en grec et en latin, enseignaient la vertu. Le pythagoricien Sotion recommandait l'abstinence des viandes ; il essayait, comme il le disait dans son langage pathétique, de faire renoncer les hommes à la nourriture des lions et des vautours. Le stoïcien Attale, qui eut l'honneur d'exciter contre lui la colère de Séjao, apprenait à se» élèvei
t, Cic. Acad., ii, 35 : dumeta sloicot-um... — 2. De fin., iv, 3,
lî LA PHILOSOPHIE ROMAINE
à supporter la torture, à braver la misère, à croire « qu'avec un peu de pain et de bouillie on pouvait être aussi heureux que Jupiter *. » Le cynique Démétrius, qui arriva un peu plus tard à Rome *, attirait surtout Tattention des jeunes gens par l'étrangeté de ses manières et l'énergie de sa parole. C'était un caractère fougueux qui aimait à se retremper dans la lutte et les souffrances. Une vie calme lui semblait une eau dormante [mare mortuum^), et il disait qu'il n'y a rien de plus malheureux que de ne jamais connaître le malheur*. Il voulait qu'on remerciât les dieux quand ils nous frappent, et Sénèque raconte qu'il l'avait entendu faire cette belle prière : « Dieux immortels, je n'ai qu'un sujet de plainte contre vous, c'est de ne m'avoir pas fait connaître plus tôt votre volonté. J'aurais eu le mérite de prévenir vos ordres, je n'ai que celui d'y obéir. Vous voulez me prendre mes enfants , c'est pour vous que je les ai élevés. Vous voulez quelque partie de mon corps, choisissez. Le sacrifice est petit : tout vous appartiendra bientôt. Toulez-vous ma vie ? prenez-la. Je ne balance pas à vous rendre ce que vous m'avez donné, mais j'aurais mieux aimé vous l'offrir. Je me serais empressé d'aller au devant de vos désirs, si je les avais connus. Pourquoi me prendre ce que vous n'aviez qu'à me demander ^ ? » Ces sentiments énergiques valurent à ce « déguenillé ^ » l'honneur d'assister Thraséa mourant. Jusqu'à la lin il
1. Sén., Epist., 110, 18. — 2. Philostrate prétend qu'il n'y vint que sous Néron; mais nous voyons qu'il y était déjà du temps de (aligula (Sén., De ben.y vu, n). — 3. Sén., EpUt., 67, 14. — i. Sén., De pnvid.^ 3, 3. Il semblait par moments chercher la mort avec autai\t d'ardeur que les chrétiens couraient au-devant du martyre. Vespasien , s'apercevant qu'il ne cessait d'attaquer le pouvoir pour attirer ses rigueurs, lui dit : « Tu voudrais bien qu'on te tuât; mais je n'ordonnerai pas la mort d'un chien qui aboie. » (Dion, Lxvi, 13.) — 5. Sén., Deprovid., 5,5.-6. Sén., £;?«(., 62,3: lUe seminudtu.
8*entretint avec lui d'immortalité et recueillit ses dernières paroles. Ces philosophes étaienl censés appartenir à des éooles difTérentes, mais en réalité toutes les écoles se confondaient alors ; elles se réunissaient dans une sorte de stoïcisme atFaihli qui, négligeant la métaphysique, ne voulait plus s'occuper que de morale *. La philosophie, dans cette phase nouvelle, devait perdre en originalité et en profondeur; elle ne se mit plus en peine d'inventer on de soutenir des systèmes. Sénèque le reconnaît dans un passage où il me semhle définir avec une grande netteté quel fut le rôle de l'école nouvelle. « Les remèdes de l'àme, dit-il, ont été trouvés avant nous ; il nous reste à chercher de quelle manière et quand il faut les employer '. » Il ne s'agit donc plus de rien créer de nouveau ; on se contente, d'appliquer d'une façon plus profitable les préceptes indiqués par les anciens sages. Pour atteindre à cette utilité pratique, qui est la seule gloire qu'on recherche , on simplifie tout, afin d'être mieux compris; on devient pressant, on se fait pathétique, on tache d'émouvoir, dentraîner les âmes, au lieu de se contenter de les éclairer. Il règne entre toutes ces sectes une émulation singulière pour faire connaître à l'homme ses devoirs, pour lui rappeler sa dignité, pour le relever et le soutenir dans ses épreuves, pour le raffermir contre les souiïrances de la vie, pour lui apprendre à braver lexil, la misère et la mort. Cet enseignement, il faut l'avouer, venait à propos sous Tibère.
Ce qui fait le principal intérêt pour nous de ce mouvement philosophique, c^est qu'il a produit le plus grand
1. Sènii'fie fait remarjuer que Sextius, qui se donnait po«ir un pytha-oiicien, n'était en réalité (ju'nii stoïcien, mngnus vir, et, iicet negil, stoicus {Episl., 6-4, 2), Déjà, du temps de Cicéron, Antiocluis d'Ascalon avait amené l'Aeadémie à se confondre souvent avec 1« Portique (Cic, De nat. deor., I, 7). — 2. Epist., 64, 8.
U LA PHILOSOPHIE nOMAlNÈ
philosophe de Rome. Sénèque a grandi dans ce milieu ; il faut s'en souvenir et l'y replacer, si Ton veut bien le comprendre. Son père souhaitait en faire un orateur pour qu'il devînt un homme dÉtat; on le conduisit de bonne heure chez les rhéteurs et il prit goût à leurs leçons. Il parut au barreau avec tant d'éclat, que Caligula, qui se piquait d'éloquence, fut jaloux de sa réputation et voulut un moment le faire mourir ; mais la philosophie, à laquelle on ne le destinait pas, l'attira bien plus que la rhétorique. Il est probable qu'on ne la lui avait fait apprendre que pour compléter son talent d'orateur; il s'y livra pour elle-même, et elle devint bientôt sa principale étude. Ce jeune homme pâle et maladif, qui fut mourant dès sa naissance, se portait à tout avec une ardeur fébrile. La parole du pythagoricien Sotion le transportait. 11 arrivait le premier à l'école d'Attale, et, non content d'en sortir après les autres, il accompagnait le maître pour jouir plus longtemps de ses leçons*. En l'entendant attaquer les erreurs et les vices des hommes, il se prenait à pleurer la misère du genre humain, a Quand devant moi, disait-il plus tard, Attale faisait l'éloge de la pauvreté et montrait combien tout ce qui dépasse le nécessaire est un poids inutile et accablant, il me prenait fantaisie de sortir pauvre de son école ; lorsqu'il se mettait à censurer nos plaisirs, à louer les gens dont le corps est chaste et la table sobre, qui fuient non-seulement les voluptés coupables, mais même les satisfactions superflues, je me promettais de combattre ma gourmandise et de régler mon appétit '. » Il n'était pas de ceux qui allaient chez les philosophes pour se divertir un moment et entendre prononcer de belles paroles ; il voulait appliquer leurs préceptes, diriger sa vie d'après leurs leçons. Après avoir