CHAPITRE SEPTIÈME
Nous venons de voir la philosophie se rapprocher de plus en plus de la religion. Les stoïciens la définissaient déjà la science des choses divines et humaines, donnant ainsi un double but à ses travaux. A partir du il* siècle, ce sont surtout les choses divines qui l'attirent, c Ceux-là, disait-on, méritent seuls le nom de sages qui ont les yeux tournés vers le ciel *. > On n'étudie plus l'homme et la nature que pour mieux connaître Dieu ' ; on ne cherche plus Dieu, comme autrefois, dans la contemplation des grands spectacles du monde ou par un effort de la pensée ; on espère le découvrir plus sûrement par l'interprétation des légendes et des pratiques pieuses des divers cultes. Quelqu'un demandait à un personnage important de cette époque en quoi consistait la sagesse; il répondit : « C'est la science des prières et des sacrifices*. » Arrivée à ce point, la philosophie change entièrement de caractère et les philosophes ne sont plus que des théologiens.
On ne commet pas un anachronisme, comme on pourrait le croire, quand on parle de théologiens et de théologie à propos des religions antiques : ce sont des mots que les écrivains anciens ont souvent employés. D'ordinaire ils entendaient par thcologi les vieux auteurs, véritables ou fabuleux, comme Hésiode et Orphée, qui avaient
1. Macrobe, Sùmn. Scip., !, 8, 3, — î. Plularque, De dêfutn éinc., 410. — 3. Fhilosirate, VHa ApolL, iv, 40.
lit LA THÉOLOGIE ROMAINE.
composé des poëmes sur les dieux ou laissé des formule» de prières*. Ils appelèrent aussi de ce nom ceux qui plus tard essayèrent de débrouiller les légendes sacrées et d'en tirer quelque récit vraisemblable. Ce travail fut accompli sans critique. En Grèce, dans ce pays des fables, les légendes avaient germé en abondance, elles s'étaient singulièrement modifiées et embellies en passant d'une ville à l'autre. Un auteur moderne les compare au bananier qui d'une seule racine pousse tout un labyrinthe d'arbres. Les théologiens anciens ne surent pas toujours retrouver cette racine unique d'où toutes les fables étaient sorties, et s'arrêtant à des diversités de détail qu'il fallait négliger, ils se crurent en présence de dieux distincts toutes les fois qu'on racontait d'eux des histoires différentes. C'est ainsi qu'ils comptaient trois Jupiters, quatre Apollons, cinq Vulcains, trois Dianes, cinq Bacchus et un nombre infini d'Hercules *. Comme ils étaient crédules et qu'ils accueillaient sans méfiance les récits les plus merveilleux, on les opposait ordinairement à ceux qui s'occupaient d'étudier le monde et ses lois et qu'on appelait physici : ceux-là cherchaient à tout expliquer par des moyens naturels. Quand les theologise demandaient quels sont les dieux qui ont le droit de lancer la foudre, les physici se moquaient d'eux et leur répondaient que c'était le choc des nuages qui produisait le tonnerre l II arrivait plus souvent encore qu'on donnait au mot de théologie une signification plus étendue : il désignait d'une manière générale toutes les études qu'on faisait sur les dieux et sur leur culte*. En ce sens, on peut affirmer
1. Serv., /En., vi, 645. S. Aug., De civ. Dei, xvin, U. Macrobe, Sat., I, 23, 21. — 2. Cic, De nat. deor., m, 21. Serv , ^n., viii, 56-4. — 3. Serv., ^n., i, 42. — A. Aristote emploie le mot feoAoyetv dans le sens d'étudier la nature divine {De mundo, 1). Il avait compose un ouvrage intitulé ©ioÀoyoûixeva, qui paraît avoir contenu une explication des religions populaires. — Macrobe, Sat., i, 18, 1.
qu'il n*y a pas de nation au monde qui n'ait eu sa théologie, car il n'y en a pas qui n*ait éprouvé le besoin de se rendre compte de ses croyances et de mieux connaître ses dieux. Nous allons voir que les Romains n'y ont pas plus échappé que les autres.
Éloignement naturel des Romains pour la théologie. — Comment
ils furent amenés à s'en occuper. — Travaux accomplis sur la religion romaine par les jurisconsultes et les grammairiens. — École de Varron. — Caractère et importance de cette école.
Il semble d'abord que de tous les peuples anciens aucun ne devait être aussi mal disposé que les Romains pour la théologie. C'était leur opinion qu'il fallait obéir à la loi religieuse comme à la loi civile, sans hésiter et sans discuter; ils pensaient que les pratiques du culte doivent être exactement accomplies parce que les ancêtres l'ont voulu et qu'il n'est pas besoin d'en donner d'autre raison *. Pour des gens ainsi décidés à croire sans preuve et à prier par tradition, toutes les recherches théologiques sont inutiles; elles peuvent même devenir dangereuses : il est à craindre qu'en regardant la religion de trop près, en l'examinant d'une façon trop curieuse, le respect qu'elle doit inspirer ne s'aiïaihlisse. La meilleure manière, pour qu'aucun doute ne s'élève sur l'efficacité de ces pratiques qu'on est résolu à maintenir, c'est d'y songer le moins possible. L'esprit se trouble, la foi se perd quand on veut trop réfléchir à ces questions délicates, c Avec vos belles
1. Cic, De nat. deor.,\n, ''1 : A te enim philosopha rationem ëcàpere debeo mligionis, majoribiis autem noslris etiam nulla ralione reddita credeie.
BoissiER. — ReliÉ;ion romaine. U. — g
explications, disait le pontife Cotta aux stoïciens, vous ne réussissez qu'à rendre douteuses les choses les plus certaines *.» C'est ce que devaient penser les hommes d'État de Rome, et naturellement cette opinion les éloignait beaucoup de la théologie.
11 ne leur fut pas possible pourtant de s'y soustraire. La place que la religion tenait dans la vie publique et privée des Romains attirait forcément l'attention sur elle ; elle touchait à trop d'intérêts graves pour qu'on pût se dispenser de l'examiner de près. Les prescriptions multipliées de la loi religieuse n'excitaient pas seulement des scrupules dans l'âme des fidèles, elles pouvaient donner naissance à de nombreux procès ; il fallait donc les interpréter, les éclaircir : ce fut l'œuvre des jurisconsultes*. Les raisons ne leur manquaient pas pour pénétrer dans ce domaine qu'on voulait tenir secret et fermé. Ils ne pouvaient pas étudier les conditions de la propriété sans savoir ce que les dieux se réservaient et ce qu'ils voulaient bien abandonner aux hommes. 11 leur fallait d'abord exactement définir ce qu'on entendait par le sacré et le profane : c'était une des questions les plus controversées de la jurisprudence romaine. Quand un bien était transmis par héritage, il était important de connaitre les obligations que la nécessité de maintenir les sacra privata faisait peser sur les héritiers. Gicéron nous apprend qu'à ce propos lesjurisconsultes soulevaient des difficultés innombrables ^. Ils s'étaient aussi fort occupés de la célébration des fériés : comme la violation de la loi du repos n'était
i. Cic, De nat. deor,, ni, 4 Voyez aussi ce passage, qui nous a été conservé par Laetance (H, 3) '. Non sunt ista vulgo dispulandat ne susceptas publiée retigiones disputatio talis exstinguat. — 2. Voyez, sur le droit pontifical et la façon dont il s'est sécularisé en passatit des pontifes aux jurisconsultes, Bouché-Leclercq, les Pontifes, Uvre u.— 3 De leg., 11, 19.
pas seulen.ent une faute religieuse qui devait être expiée par des sacrifices, et qu'on la punissait aussi d'une amende *, ils se croyaient le droit de chercher quelles étaient les occupations permises ou défendues les jours de fête. La nomination d'un magistrat n'étant valable que si les auspices avaient été régniièrement consultés, ils en prirent occasion d'étudier les auspices. On savait enfin qu'un arrêt était nul s'il avait été rendu un jour où il était interdit de le faire; de là des commentaires sans fin sur le calendrier pour distinguer les (lies f asti ^ nefasti ou iritprcisi. Le> jnri:^consulics ne devaiep.t pas s'en tenir là; ces excursions qu'ils se permettaient sur le terrain de la théologie éveillaient leur curiosité, et en traitant ces questions où la religion est mêlée au droit, la tentation devait naturellement leur venir de Tétudier pour ellemême. Il est bien difficile que, dans ce grand ouvrage en neuf ou dix livres que Trebatius avait intitulé De religionibus, il ne se fut jamais demandé quelles étaient Irs attributions ou la nature de ces divinités dont il rencontrait sans cess(' les noms dans les anciens rituels, et nous savons que Scœvola, en partageant les dieux en trois classes, avait imaginé tout un système de théologie qui obtint à Home un très-grand succès.
Après les jurisconsultes, ce furent les grammairiens qui s'occupèrent le plus de la religion romaine. C'était leur métitT d'élucider les textes obscurs, et les livres pontificaux étaient remplis de passages auxquels on ne pouvait plus rien entendre. Les Romains, avec leur njmarquable eïprit de conservation, répétaient fidclenient des prières qu'ils ne comprenaient plus; les grammairiens essayèrent de les leur rendre intelligibles. L'un des plus illustres, ^£lius Stilo, composa un ouvrage sur le chant
i. Macrobe, Sat., i, 16, 10.
lié LA THÊOLOGJK ROMAINE.
des Saliens ; mais il paraît qu'on en avait tellement perdu le sens de son temps, qu'il ne lui fut pas possible de bien l'expliquer*. Pour arriver à se rendre compte de la valeur des mots, il est bon de connaître les usages qu'ils désignent. C'est ainsi que les grammairiens furent amenés par leurs travaux philologiques à s'occuper du culte et qu'ils finirent par embrasser la religion tout entière. Ils avaient à leur service non-seulement les livres sacerdotaux de Rome, mais aussi ceux de l'Étrurie. Ces livres, qui exercèrent une grande influence sur la religion romaine, furent traduits en latin et commentés par toute une école savante *. Ils se composaient surtout, comme ceux de Rome, de préceptes minutieux sur la façon de prier les dieux ; ils enseignaient « quels jours, par quelles victimes, dans quels temples il fallait leur faire des sacrifices^», et quels sont les signes qu'ils nous donnent de leur volonté dans les phénomènes naturels. Mais les fragments qui en restent nous montrent qu'à tout ce détail de pratiques pieuses il se joignait quelquefois des vues plus élevées. Les Étrusques avaient essayé de mettre dans leur vaste Panthéon une certaine hiérarchie : à côté du Dieu suprême ils établissaient un double conseil de divinités puissantes. Ce n'est, disaient-ils, qu'après avoir pris l'avis des Di superioreset involuti que Jupiter se permet de lancer sur la terre les foudres qui détruisent et qui tuent*. Ils avaient été frappés aussi de la difficulté d'accorder ensemble la puissance et la liberté des dieux avec la notion d'une destinée immuable et souveraine. S'il est vrai que
1. Varron, De ling. lat., vu, 2. — 2. Servius {/En., i, 2) cite une phrase d'une de ces traductions. Parmi ceu.x qui les commentèrent on connaît Caecina et Tarquitius Priscus, mentionnés par Macrobe , Julius Aquila etUmbricius Melior, qui sont cités par Pline. — 3. Tite- Live, 1, 20 : quih\LS hostiis, quitus diebuStOdquœ templa sacra fièrent. — 4. Sénèque, Qucut. nat., u, 41.
!e destin soit le maître de tout et que rien ne puisse changer ses arrêts, si tout ce qui arrive aux hommes est fixé d'avance par une loi fatale, les dieux ne peuvent leur accorder aucune faveur et il devient inutile de leur adresser des prières ou de leur faire des sacrifices. Pour sortir de cet embarras et sauver autant qu'on le pouvait la puissance des dieux, les théologiens de l'Étrurie avaient admis qu'il est possible de diflerer de dix ans l'accomplissement des destinées * : c'est toujours un répit, et il n'est pas sans intérêt de prier les dieux pour obtenir dix ans de plus de prospérité ou de vie. Après les Étrusques, Rome connut les Grecs. Les savants de la Grèce à qui ces études religieuses plaisaient beaucoup, et qui s'étaient déjà fort occupés des cultes de leur pays, s'exercèrent aussi sur celui des Romains *. La lecture de Denys d'Halicarnasse permet de soupçonner quel esprit ils durent apporter à ce travail. Il est probable qu'ils insistaient beaucoup sur les ressemblances réelles et qu'ils inventaient au besoin des ressemblances imaginaires entre les usages religieux des Homains et les leurs. Il plaisait à leur vanité de prendre ainsi une sorte de revanche de leur défaite, de faire croire que ce peuple qui les avait soumis leur devait tout et qu'il tenait d'eux sa religion aussi bien que sa littérature. On est surpris que les Homains aient été si complaisants pour des opinions qui auraient dû blesser leur patriotisme. Ils apportaient dans ces travaux religieux une abnégation qu'il n'est pas aisé de comprendre. Jamais ils n'ont réclamé avec assez d'énergie en faveur de l'originalité de leur culte; ballottés sans cesse entre les systèmes des Étrusques et ceux des Grecs,
1. Serv.,/£n., viFi, 398. — 2. Quolques-uns de ces Grecs qui s'étaient occupés des léfc'endes religieuses de l'Italie sont cités par Plutarque iQuœat. roin., et Parall.).
ils ne faisaient aucune difficulté de reconnaître que leurs croyances les plus anciennes n'étaient qu'un emprunt de l'étranger, et ils étaient toujours prêts à en dénaturer le caractère véritable pour les plier aux théories de ceux qu'ils regardaient comme leurs maîtres *.
Si l'étude des théologies étrusques et grecques égara plus d'une fois les savants romains, il faut reconnaître aussi qu'elle donna une grande impulsion à leurs recherches. Il y avait à Rome, vers la fin de la république, toute une école de théologie savante dont Varron était la gloire. Le mouvement se continue sous l'empire dans la même direction. Le jurisconsulte Trebatius Testa, l'ami de Gicéron et de César, le grammairien Yerrius Flaccus, dans son livre sur Saturne, étudient les ancienaes pratiques religieuses des Romains ; les deux illustres rivaux, Ateius Capito et Antistius Labeo, commentent avec ardeur le droit pontifical ; Hygin, le bibliothécaire d'Auguste, et son disciple Julius Modestus, s'occupent des dieux et des fériés; Masurius Sabinus, sous Néron, écrit un ouvrage célèbre sur les fastes ; sous la dynastie des Sévères, Sammonius Serenus recueille encore pieusement, dans son traité des choses cachées {Rerum recondita?'um lihi'i)^ les plus vieilles formules des rituels. C'est ainsi que la tradition de Yarron et de son grand ouvrage des Antiquités sacTfes s'est perpétiiée jusqu'à la fin chez les jurisconsultes et les grammairiens de l'empire.
De toute cette école il ne nous reste presque rien, et c'est un grand dommage. Sans doute il lui est arrivé plus
i. Voyez, par exemple, avec quelle facilité ils se sont laissé con- Taincre que les Pénates, les dieux les plus romains de tous, n'étaient pas différents des grands dieux de l'Étrurie qui forment le conseil de Jupiter, ou qu'il faut les confondre avec les Gurèles de la Crèt*; lU les Dactyles de Sainothrace. Arnobe, m, 40 et 41. Macrobe, Sat. Ul, 4, 7. Servius, /£n., m, 148».
d'une fois de se tromper grossièrement; mais il faut avouer aussi qu'elle avait entrepris un travail très-difficile. Cette antiquité religieuse qu'elle essayait d'éclaircir était pleine d'obscurités. Quand les vieilles divinités de Rome ne s'étaient pas précisées en se confondant avec quelque dieu grec, elles échappaient très-souvent à toutes les prises de la critique. Qui pouvait dire au juste ce qu'était cette Dea Dia si fêtée par les Arvales? On ne connaissait pas mieux la divinité en l'honneur de laquelle les Luperques accomplissaient tous les ans, au mois de févrîer, leurs étranges cérémonies*. Reconnaissons que les savants romains firent de leur mieux pour se diriger au milieu de ces ténèbres. Lorsqu'ils ignoraient la nature véritable d'un de ces dieux antiques et qu'ils voulaient la savoir, ils cherchaient d'abord à découvrir l'étymologie du nom qu'on lui donnait ; ils ne négligeaient pas d'exV miner le costume sous lequel l'antiquité l'avait représenté : l'arc ou l'épée qu'il tenait dans la main, la couronne qu'il portait sur la tète, leur fournissaient des renseignements utiles sur ses attributions. Si les rituels romains ne pouvaient rien leur apprendre, ils s'adressaient à ceux des pays voisins dont la religion avait la même origine que celle de Rome, ils consultaient les livres sacrés de Préneste ou de Tibur*. Il n'y avait véritablement pas autre chose à faire; cette méthode est en somme la même dont la science se sert aujourd'hui et qui a produit de si beaux résultats. Malheureusement, si la méthode était juste, elle fut d'ordinaire mal appliquée : les étymologies étaient souvent ridicules, les recherches
1. Serv., /ffn., viii, 3i3. -1 Les débris de ce travail théolo-i.iue se retrouvent épars dans Servius et dans Macrobc ; c'est avec l-vs citations qu'ils font des anciens grammairiens qu'oa peut reonsliluer la méthode dont ce» grammairiens se gervaient.
faites sans critique , les documents entassés au hasard. Mais les erreurs qu'a commises cette école de théologie sav^înte ne doivent pas faire oublier les services qu'elle â rendus. Sa plus grande originalité est de s*être développée en dehors de tout esprit sacerdotal. Elle n'est ni dévote, ni même croyante. La seule passion qui l'anime, avec la curiosité, c'est le patriotisme. Elle croit servir la patrie en étudiant la religion nationale, mais cette religion lui est au fond assez indilTérente. Je ne crois pas qu'on trouve ailleurs une théologie qui fasse aussi bon marché des croyances qu'elle entreprend d'expliquer et prenne moins les intérêts des divinités dont elle s'occupe. Les jurisconsultes ne séparent si soigneusement le sacré du profane que pour restreindre la part que les dieux s'étaient faite dans les biens de la terre. Ils emploient toutes les subtilités de leur art à rendre l'obligation du repos plus légère, à trouver des subterfuges qui permettent de jouir paisiblement d'un héritage sans accomplir les sacrifices que la loi religieuse imposait aux héritiers [hœreditas sine sacris], Varron professe que la religion est une institution des politiques, et il ajoute que cette institution ne leur fait pas grand honneur. 11 en voit les défauts et il les montre; s'il la défend, ce n'est pas qu'il la trouve bonne, mais elle est utile : ^n vrai Romain, il fait tout céder à cette considération *. La vérité a ses droits, sans doute, mais il ne convient pas toujours de la dire au peuple, et il n'est pas mauvais qu'il soit quelquefois trompé , expedit homines falli in religione *. 11 faut avouer que les théologiens ne parlent pas
1. Il est si rempli de celte préoccupation de l'utile, qu'il l'attribue aux anciens Romains eux-mêmes. Sait-on pourquoi ils ont construit des temples? C'est, selon lui, pour empêcher les maisons d'être contiguës, ce qui favorise beaucoup les incendies. Serv., /£n., il, b\%. ^ 2. S. Aug., De civ. Dei, IV, 27.
ainsi d'ordinaire; c'est ce qui explique comment cette école de théologie a pu fleurir et arriver à son plus grand éclat dans un temps d'indifférence et d'incrédulité. Yarron a trouvé ses contemporains sceptiques et ne les a pas rendus croyants. Ses ouvrages n'étaient pas de nature à les convertir ; s'ils inspiraient un grand respect pour les institutions du passé, ils apprenaient à n'y être fidèle que pour la forme, à les examiner sans scrupule et à en parler librement quand on se trouvait entre gens du monde. Ils ont eu, en somme, pour résultat d'éveiller chez les esprits curieux le goût des recherches religieuses; ils ont formé une génération de gens habitués à discuter leurs croyances, et qui, ne voulant j)lus s'en tenir sur elles « à ce que leur avaient dit leur père et leur mère * », se trouvaient mieux disposés à écouter ce qu'en disaient les philosophes.
Syslèm<^s imaginés par les philosophes pour inlerprétor les religions populaires. — L'évhcmi^i-isme. — i»ouri|uol il est bien accueilli des Romains. — École .sloïcierine. — Etlorts qu'elle l'ail pour se répHMiIre. — De qiu-lle manière file accepte les ili«'ux et les légendes de la mythologie. — Aflinités naturelles de la théologie des stoïciens et de la religion romaine. — Son succès à Kome pendant tout l'empire.
Quelque intéressants que soient pour nous les travaux entrepris par ces historiens, ces jurisconsultes, ces érudits do toute sorte, à Home comme en Grèce, la véritable théologie ne dut sa naissance qu'aux philosophes. La
i. Apulée, De magia. 39 : Ue diis immortalibus patri et inutri p'edere.
philosophie s'était de bonne heure apph'quée aux religions populaires; qu'elle fût bien ou mal disposée pour elles, elle voulait les connaître, et, pour y arriver plus sûrement, elle chercha d'abord à résoudre le problème de leur origine. D'où venaient tous ces dieux qu'adorait la foule? Qui les avait d'abord imaginés? Où avait-on pris les éléments des récits qu'on faisait sur eux ? Questions délicates et obscures, auxquelles chaque école répondait à sa manière.
L'un des plus anciens systèmes inventés pour rendre compte de la naissance des dieux et de leurs légendes fut celui qu'on appela l'évhémérisme. Évhémère, qui lui donna son nom, n'en était pas véritablement le créateur, mais il l'avait répandu dans un ouvrage d'une lecture agréable et qui fut très-populaire. C'était un roman où il racontait qu'ayant reçu de Gassandre, roi de Macédoine, une mission officielle, il s'était embarqué dans un port de l'Arabie Heureuse et que le vent l'avait poussé vers une île inconnue, d'une fertilité merveilleuse. Au milieu de l'île s'élevait le temple de Jupiter Triphylien, orné d'admirables sculptures et rempli d'olTrandes entassées par la piété des fidèles. Ce qu'il renfermait de plus curieux, c'était une colonne d'or toute couverte d'inscriptions en caractères hiéroglyphiques comme ceux de l'Egypte. Évhémère, se les étant fait exphquer par les prêtres, fut très-surpris de voir qu'elles contenaient l'histoire d'anciens rois du pays, et que ces rois n'étaient autres que les dieux qu'on adorait dans tout l'univers. Ce sont ces récits qu'Évhémère était censé transcrire dans son ouvrage. Il prétendait y montrer que tous les dieux avaient commencé par être des hommes auxquels, de gré ou de force, on avait décerné l'apothéose. Jupiter est un conquérant qui, pour s'assurer de l'obéissance des peuples vaincus, s'en était fait adorer; Saturne, uii
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roî trop débonnaire, qui s'est laissé détrôner par ses enfants; Uranus, un prince très-savant en astronomie, qu'on a fini par confondre avec ce ciel qui était l'objet de ses études, etc. Toute la mythologie était ainsi expliquée ou travestie. Évhémère prenait plaisir à réduire les dieux de l'Olympe et les personnages des légendes aux proportions les plus vulgaires. Cadmus devenait un cuisinier du roi de Sidon, qui s'était sauvé avec une joueuse de flûte; Ténus n'était plus qu'une prostituée ordinaire « qui força les femmes de Cypre à trafiquer comme elle de leur beauté, pour qu'on ne pût pas dire qu'elle était seule impudique et libertine * ».
L'évhémérisme, qui fit une grande fortune en Grèce, obtint aussi beaucoup de succès chez les Romains. Il devait leur plaire par sa simplicité et cette apparence de ])récision historique qu'il recherche. Ce qu'il y a de prosaïque et de grossier n'était pos fait pour choquer des gens qui avaient si peu de goût naturel pour la poésie. lis ne parurent même pas s'apercevoir des danger^i qu'il faisait courir au sentiment religieux. Comme ils étaient tout à fait détachés des dogmes et peu soucieux des légendes, ce qu'on racontait des dieux leur était assez indi fièrent, pourvu que le culte n'en reçût aucune atteinte. C'est sans doute sous rinfiuence de l'évhémérisme qu'on fit de Picus, de Fautuis, de Saturne, de Janus, de toutes ces divinités obscures de l'Italie, des princes qui avaient régné sur le Latium, qu'on les unit entre eux par des liens de parenté ou d'afi'ection, et qu'on leur créa toute une histoire. Ennius, qui fut en toute chose un grand initiateur, traduisit le roman d'Évhémère; dès lors le système fut tout à fait connu des
1. Voyez, sur le roman d'Évhéinère, Chassang, Histoire du rûmant p. 150.
m LA THÉOLOGIE ROMAINE.
Romains et, à ce qu'il semble, accepté d'eux sans contestation. Caton, parlant d'Acca Larentia, une de ces déesses dans lesquelles on avait personnifié la profondeur féronde de la terre qui reçoit les semences et les fait germer, nous raconte avec le plus grand sérieux que c'était une courtisane qui avait bien réussi dans son commerce, et qu'elle laissa son héritage au peuple romain *. 11 sait de quels domaines se composait sa fortune et les énumère ; il ajoute qu'eu reconnaissance on lui éleva un tombeau magnifique et qu'on rhouora par des fêtes qui se renouvelaient tous les ans. La même tendance évhémériste domina dans toute l'histoire primitive de Rome telle que l'imaginèrent les premiers chroniqueurs; tout y. prit un air incroyable de précision ; on ne parut pas distinguer les fabkîs les plus merveilleuses des récits les plus certains, et l'histoire de Romulus et de ses successeurs y fut racontée du même ton que celle des guerres puniques *. Le grand savant Yarron avait aussi accepté beaucoup de ces fables d'Évhémère, quoiqu'il inclinât plutôt vers d'autres explications. C'est ainsi que, pour rendre compte de l'apparition des géants après le déluge, il racontait que les hommes, elTrayés par l'approche des eaux, s'étaient réfugiés sur les montagnes; les plus pressés avaient pris les meilleures places. Gomme ils s'étaient établis le plus haut, ils parurent les plus grands. Ils vainquirent les
1. Macrobe, Sat., i, 10, 16. — 2. 11 semble que les livre» pontificaux eux-mêmes ne se soient pas préservés tout à fait de cettp influence. La légende rapportait que Picus, un ancien dieu ou un ancien roi du Lalium, avait été aimé de Circé et qu'il l'avait dédaignée; pour se venger, l'enchanteresse le changea en l'oiseau qui porte son nom et que les Italiens regardaient comme un oiseau prophétique. Les pontifes, qui voulaient rendre cette histoire plus vraisemblable, disaient que Picus était un augure qui avait chez lui un pic qui lui révélait l'avenir . de là était venue la confusion. Serv., ^M., vu, 9, la
LA THÉOLOGIE ROMAIiNË. m
autres, grâce à leur position, et les vaincus les adorèrent *.
Il n'était pourtant pas possible que ce succès de Tévliémérisme se soutînt toujours. A mesure que la société se rapprochait de la religion, il lui devenait difficile de se contenter de cett-e façon de comprendre l'origine des dieux qui détruisait tout le charme de la mythologie et mettait à la place de ces fables poétiques qui avaient enchanté tant de générations un réalisme grossier. Les âmes religieuses se tournèrent alors vers un autre système qui pouvait mieux s'accorder avec la piété véritable : c'était celui qu'avaient imaginé les stoïciens.
On se fait quelquefois de la doctrine stoïcienne une opinion qui n'est pas tout à fait exacte. On la juge d'après la sévérité de ses principes, qui paraissent convenir à si peu de personnes, ou l'attitude hautaine de ses sages, et l'on suppose que c'était une philosophie aristocratique qui ne s'adressait qu'à l'élite de l'humanité ; en regardant de plus près, on trouve au contraire qu'elle a fait beaucoup d'efforts pour se répandre. Elle a été plus avide de popularité qu'on ne le croit; elle n'a pas dédaigné la conquête des plus humbles et s'est mise à leur portée. Sa morale pouvait rebuter d'abord par son austérité : elle l'enseigne dans de petits livres remplis de fables et de récits dramatiques. Sa doctrine était souvent embrouillée, obscure : elle cherche à la rendre vivante par des allégories et des exemples, en choisissant ses héros parmi ces persoimages légendaires que tout le monde connaît. Elle est animée surtout d'une ardeur singulière de prosélytisme. Ses sages, suivant une expression piquante de Gicéron, « cherchent partout de l'ouvrage ' ». Ils ne prêchent plus seulement la vertu, comme autrefois, dans les
i Scrv , .En., ui, 578. — 2. Tusc, m, 34.
m LA THÉOLOGIE ROMAINE.
maisons des riches; ils parlent aux ignorants, ils vivent au miileu de la foule. Horace les dépeint courant les rues, se baignant avec les pauvres, forcés d'écarter avec leur bâton les enfants qui les poursuivent*. On les rencontre partout : un négociant ruiné qui va se jeter à l'eau en trouve un tout à point au bord du Tibre qui lui démontre qu'il a tort de se tuer *. Ils s'adressent à tout le monde : dans la maison de Crispinus, une des lumières de la secte , le portier lui-même est stoïcien, et il se charge d'endoctriner les esclaves du voisinage ^. Mais ce qui montre plus encore que toutes ces plaisanteries d'Horace le désir qu'éprouvaient les stoïciens d'attirer à eux le peuple et les concessions qu'ils étaient prêts à lui faire dans l'espoir de le gagner, c'est la peine qu'ils se sont donnée pour accorder la philosophie avec les religions populaires.
On a fait remarquer avec raison que ce travail était rendu plus facile au stoïcisme par ses doctrines mêmes. Elles se résument, comme on sait, dans un panthéisme naturaliste * : « Nos amis, disait Sénèque, pensent qu'il n'y a dans la nature que deux principes : la matière et la cause. La matière est de soi inerte et ne peut rien produire sans recevoir du dehors une impulsion. La cause, c'est-à-dire la raison, donne une forme à la matière, la dirige comme elle veut, et tire d'elle les œuvres les plus variées^. > Cette cause qui anime le monde et le rend fécond, pour les stoïciens, c'est Dieu. Ils se le figurent d'orduiaire comme un feu subtil, ou plutôt, selon leurs expressions, u comme un feu artiste qui marche par une
1. Horace, Sat., i, 3, 134. — 2. Hor., Sat., il, 3, 35. — 3. Hor.,
Sat., n, 7, ib. — 4. Voyez, sur ces doctrines des stoïciens, le travail de M. Ravaisson dans les Mémoires de l'Acad. des Inscr., nouvella série, xxi (1857), et Zeller, Philos, der Griechen, m, 1, 288 et sq. — 5. Séoèque, Epist,, 65, 2.
Toie certaine à la production des choses * ». Ce feu, qui
est le Dieu unique, ne peut pas se séparer de la matière ni rien produire sans elle, mais avec elle il produit tout. Il s'insinue dans toutes ses parties et les pénètre; il circule à travers toute la nature c comme le miel court dans les cellules d'un rayon ». Il est l'ame de l'univers, et de lui découle partout la vie. C'est cette ditiusion de l'âme universelle à travers le monde qui permet aux stoïciens de redescendre sans trop de peine des hauteurs de leurs spéculations aux religions du peuple, et de passer du monothéisme aux mille divinités de la fable. La première concession qu'ils font aux opinions communes est de donner à leur Dieu unique, à leur feu artiste, à leur âme du monde, le nom populaire de Jupiter. C'est donc Jupiter, c'est-à-dire, d'après une étymologie très-forcée, le principe de la vie ', qui se répand dans tous les éléments pour les animer; et ils ajoutent que la parcelle de Dieu que chacun d'eux contient donne naissance à un dieu diiïérent. c La partie divine, disent ils, qui pénètre la terre, est adorée sous le nom de Cérès ; celle qui pénètre la mer, sous le nom de Neptune, etc. ^. » Voilà la porte ouverte au polythéisme, et successivement tous les dieux de la mythologie y passent. Ce sont d'abord le soleil et les astres : est- il possible de nier que la divinité soit présente dans ces grands corps célestes qui accomplissent leurs évolutions avec une si admirable régularité? Un croit ensuite la retrouver dans ce qui sert aux besoins de l'homme, comme le vin et le blé, € car tout ce qui est avantageux au genre humain révèle une bonté divine ». Ce (Tmcipe admis, il est naturel d'appeler dieux aussi
i. Cic, De nat. deor., u, 22: ignem artificiosum ad gignendum progredientem uia. — 2. Ils faisaient venir ZeO; de î^tjv. — 3. Cic, iJe nat. dfor., u, 28 ' Deus pertineiis per naturam cujusquerei, per terras Ceres, per maria x\eptunus...
tî8 LA THEOLOGIE ROMAINE.
les hommes qui passent pour avoir rendu d'importants services à leurs semblables, comme Castor, PoUux, Esculape ou Hercule. En réalité, leur âme était une émanation de l'âme universelle, et, comme ils dépassèrent tout le monde en courage ou en vertu, on peut penser qu'il y avait en eux plus de divin que chez les autres. Enfin il n'y a guère de raison de refuser les mêmes honneurs à ces abstractions divinisées, comme la Foi, la Liberté, la Concorde, la Victoire, c dont les effets, disaient les stoïciens, sont si puissants, qu'on ne saurait les comprendre si l'on n'admettait qu'il y a quelque Dieu en elles *■ )) . C'est ainsi que, de complaisance en complaisance, ils arrivent à s'accommoder entièrement de toutes les croyances populaires.
Au fond, l'entente était loin d'être complète entre eux et le peuple. Sur un point très-grave ils différaient tout à fait de lui. Ces dieux divers, créés ainsi par la diffusioo de l'âme universelle à travers le monde, ils les regardaient comme inférieurs au Dieu des dieux, comme ses serviteurs et ses ministres'. Ils disaient qu'ils ont commencé d'exister et qu'ils doivent finir, qu'ils se perdront un jour dans Jupiter, qui seul est immortel. C'est ce qu'ils exprimaient d'une autre façon quand ils enseignaient qu'à des époques déterminées Dieu absorbe la matière qui lui sert de substance, pour la tirer encore de lui-même et la créer de nouveau \ N'était-ce pas reconnaître que toutes ces divinités qu'on avait imaginées par complaisance pour les opinions de la foule n'étaient
1. Voyez, sur toutes ces créations successives de dieux, Cicéron, Denat. deor., ii, 15 et sq. — 2. Sénèque, Fragm.^ 26. — 3. Diog. Laeite, vu, 137. A propos de cette opinion, Plularque se fâche contre les stoïciens qui croient que Jupiter est entretenu et nourri par la mort des autres dieux {Advenus stoicot, p. 1075).
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en réalité que des divisions établies arbitrairement dans la divinité unique, qu'elles n'avaient ni existence distincte ni personnalité véritable; que c'étaient, en un mot, comme dit Cicéron, des éléments de la nature, mais non des figures de dieux, rerum naturas esse, non figuras deorum * ? Ce n'est pas ainsi que se les représentait le peuple. Il arrivait donc que le sage et la foule, en employant les mêmes mots, n'entendaient pas les mêmes choses ; tandis que le dévot ordinaire, quand il priait Minerve ou Junon , croyait s'adresser à une personne divine ayant son existence propre et distincte, le stoïcien ne la regardait que comme une émanation de l'âme universelle et rendait hommage au Dieu unique dans une de ses fonctions particulières. La différence était grande, et l'accord qu'on avait voulu établir entre les doctrines des philosophes et les opinions populaires ne reposait que sur un malentendu. Mais les stoïciens semblaient faire beaucoup d'efforts pour qu'on l'oubliât. Dans la pratique, ils approuvent tous les préjugés, toutes les superstitions de la foule. Ils trouvent sage qu'on prenne les auspices, ils conseillent de consulter les oracles, ils donnent toute sorte d'arguments philosophiques pour légitimer la divination. Ils expliquent les légendes les plus absurdes par des allégories physiques: la mutilation de Cœlus, les malheurs de Saturne, la guerre des géants, la naissance de Minerve ou de Bacchus, toutes ces fables, qui affligeaient les esprits sérieux et faisaient sourire les incrédules, deviennent pleines de raison. Ils justifient tous les récits d'Homère qui indignaient Platon; les querelles des dieux dans l'Olympe, les injures qu'ils se disent, les combats qu'ils se livrent, leur paraissent des allusions ingénieuses i la nature et à ses lois, et ils mettent tant de bonne
i. Gie., De nat. deor., m, H.
BoissiER. — Religion romain». H. — 9
volonté à rendre raison de tout, qu'ils finissent pal* découvrir un sens très-jprofond jusque dans Tinégalité des pieds de Vulcain *. On peut dire que rien ne les rebute et qu'ils sont prêts à tout accepter. Ghrysippc, ayant aperçu à Samos une peinture peu décente qui représentait les amours de Jupiter et de Junon, loin d'en être scandalisé, prétendit y voir une allégorie de la matière qui reçoit en elle la raison séminale ou créatrice {\6yov airtpiiccrtxâv) pour devenir féconde *. Ces complaisances impatientaient ceux qui, comme Gicéron, trouvaient qu'on avait tort d'autoriser toutes les folies populaires, mais elles mettaient à l'aise beaucoup d'esprits modérés qui ne demandaient que d'avoir un prétexte pour conserveries croyances de leurs premières années.
Ce fut la raison qui donna partout tant de succès aut explications stoïciennes sur les dieux et leurs légendes; mais on avait de plus, à Rome, un motif particulier pour les bien accueillir. Il se trouvait que ces doctrines du stoïcisme et la religion primitive des Romains avaient des analogies singulières qui ont été fort remarquées par îa critique moderne et n'avaient pas entièrement échappé aux savants de l'antiquité ^. Nous avons dit de quelle façon les Romains des premiers temps se figuraient la divinité. Elle était restée pour eux une force vague et mystérieuse qu'ils croyaient entrevoir derrière tous les phénomènes de la nature. Ils l'adoraient isolément dans ses manifestations diverses, ce qui avait donné naissance à une multitude de dieux; mais ils répugnèrent longtemps à repré-
1. Il y «n avait qui voyaient dans les trois têtes de Cerbère une allusion aux trois parties dans lesquelles les stoïciens divisaient la philosophie. Voyez, sur ces allégories physiques, Zeller, PtiUos. der Grlechen, m, 1, 300 et sq. — 2. Orig., Contra Gels., iv, 48. — 3. Sénèque, Epist.y 110, i : mefmneriê majores noitro», qui crediderunt, stoicos fuiiêô.
lentér ces dieux avec une forme précise, sous des traits distincts, et il semble, par le nom qu'ils leur donnent [numina), qu'ils n'ignoraient pas tout à fait que ce n'étaient que des actes différents d'une même volonté. Le Romain a un sentiment très-vif de la présence de la divinité dans le monde. Il ne peut traverser un bois touffu où de vieux chênes répandent une mystérieuse obscurité sans se sentir saisi d'une terreur religieuse et se dire : « Il y a quelque chose de divin ici , » rmmen inest ^ I II isole cette révélation particulière de la puissance divine qui remplit tout, et lui rend un culte; mais, en l'adorant, il se garde bien de trop l'individualiser. S'il lui donne un nom, il l'appellera, pour ne pas se compromettre, Stve deus sive dea (que tu sois dieu ou déesse), ce qui ne préjuge rien, ou plus souvent le Génie, Genius loci. Le génie, c'est cette partie divine qui est en chaque chose, par tequelle elle existe {yboaa.i), et comme la vie circule |>artout dans le monde, il n'est rien qui n'ait son génie. Il y en a non seulement pour la nature animée, les bois, les prés, les fontaines, les sites agréables on sombres, mais aussi pour les êtres abstraits qui n'ont qu'une existence de raison, comme les royaunies, les provinces, les villes : on rend un culte, dans une ville, au génie des ilivers quartiers et des différentes associations; on adore, dans une armée, le génie de la légion, de la cohorte et de la centurie. L'homme aussi a son génie, pour lequel il tst plein d'égards (indulgere genio). Sous l'influence de