SPIRITISME ET CHRISTIANISME
En 1848, le petit village de Hydesville, aux Etats- Unis, était en grand émoi. Dans la maison habitée par le Dr John Fox, sa femme et ses deux filles, d'étranges phénomènes se déroulaient chaque nuit : coups violents frappés sur les murs, déplacements de meubles, vaisselle brisée avec fracas, le tout sans cause apparente. La fille aînée du docteur ayant eu l'idée de frapper dans ses mains en invitant le bruit mystérieux à répondre, celuici s'exécuta. Une conversation s'engageait avec l'interlocuteur invisible. Et l'on apprenait que le vacarme était produit par l'esprit d'un homme assassiné et enterré à 'l'intérieur de la maison. Telle fut l'attaque brusquée par laquelle, à notre époque, les désincarnés firent irruption dans le monde des vivants.
La nouvelle des événements survenus à Hydesville se propagea en Amérique, avec une rapidité foudroyante. Chacun voulut, à son tour, causer avec les morts. En peu d'années, le spiritisme ralliait là-bas plus de 500.000 adhérents. De l'Amérique, il passait en Angle-
terre. De l'Angleterre il débarquait en Allemagne d'où il se répandit sur la France. Chez nous, il rencontrait son premier théoricien et son premier Grand Pontife, Allan Kardec, auteur du Livre des Esprits (1857).
Depuis ce temps, le spiritisme n'a cessé de gagner du terrain. Il a su intéresser à son sort des savants de renom. Il a ses revues attitrées. Il tient ses congrès périodiques. C'est par millions que se chiffrent aujourd'hui ses adeptes.
La guerre enfin vient de lui imprimer une impulsion extraordinaire. Aux familles atteintes dans leurs affections les plus chères, il offrait un moyen facile de retrouver les disparus et de converser avec eux. Dans l'affolement de leur douleur, à tous les degrés de la hiérarchie sociale, des milliers de femmes, épouses, mères, soeurs, fiancées ont cherché avidement la consolation suprême. Même chrétiennes et malgré les avertissements énergiques de l'Eglise, elles consultent lès voyantes, elles interrogent les tables, elles prennent part aux séances clandestines. Elles grossissent la foule de tous ceux qui, captés par l'attrait malsain du merveilleux, ou poussés par la curiosité et le snobisme, s'adonnaient déjà à des pratiques semblables.
Grisé par le succès, le spiritisme n'assigne plus de
bornes à ses ambitions. Il vise à remplacer les religions existantes. Il se flatte de contenir, à l'état de germe et de promesse, Tunique religion de l'avenir..
C'en est assez, semble-t-il, pour qu'un catholique éprouve le besoin de se faire une opinion motivée sur ce singulier mouvement. Et c'est pourquoi je crois opportun de traiter un sujet auquel les circonstances donnent un regaii. d'actualité brûlante.
A parler franchement, je l'aborde sans aucun enthousiasme. Des heures que j'ai consacrées à poursuivre les fantômes des vivants et des morts, je rapporte l'impression d'une tristesse profonde. Il est triste de constater qu'après dix mille ans de civilisation et vingt siècles de christianisme, l'homme moderne recule vers ces temps lointains où la pensée religieuse était dominée par la hantise des revenants. Il est triste de saisir sur le vif l'un des signes — entre plusieurs autres — de ce détraquement des âmes qui sévit aux périodes troublées, quand par ailleurs la foi est chancelante et que l'intelligence elle-même hésite à exercer la plénitude de son contrôle et de ses droits.
Mais puisque, poussé par le désir d'éclairer et d'instruire, je me résous à entretenir mes lecteurs du spiritisme, je considère comme un devoir de conduire la dis-
cussion avec tout le sérieux et toute l'impartialité qu'on est en droit d'attendre d'un adversaire loyal. Passer outre, avec un sourire de pitié, aux étranges révélations des médiums, rejeter en bloc et sans examen les faits qui étayent ces révélations : le procédé est facile. Il est par trop scabreux. On donne à croire que le catholicisme n est pas en mesure de rétorquer les arguments qu'on lui oppose et qu'il préfère se tirer d'embarras par une volteface méprisante. On risque en outre de froisser et d'enraciner dans leurs idées plusieurs âmes qui, après tout, peuvent être de bonne foi.
Ce procédé ne sera pas le nôtre. Nous laisserons le spiritisme s'expliquer tout à son aise. C'est là une licence que nous ne saurions lui refuser sans injustice. Nous enregistrerons donc ses espérances, ses doctrines, ses expériences. Nous n'en serons que plus à même, ensuite, de porter sur l'ensemble et le détail de l'édifice qu'il rêve de construire, une appréciation équitable et objective.
Et tout d'abord, que faut-il entendre par ce mot : Spiritisme? Il nous est indispensable de le savoir. Et comme la compréhension d'un système d'idées ou de croyances est grandement facilitée par l'emploi de la méthode comparative, il est tout indiqué que nous rap-
prochions les enseignements spirites de ceux de notre Eglise. Cette confrontation sera fort suggestive. Elle nous introduira dans le vif du débat. Elle nous permettra surtout de répondre déjà à cette autre question primordiale et pratique : peut-on professer le spiritisme et rester catholique?
A nombre de personnes, sans doute mal informées, il paraîtra bien hardi d'attribuer au spiritisme un enseignement quelconque. Pour la grande majorité de ceux qui en ont entendu parler, le spiritisme est simplement un ensemble de démarches, plus ou moins bizarres, à l'aide desquelles on se flatte d'entrer en communication avec les morts. D'autre part, l'Eglise n'a jamais entendu se prononcer sur l'impossibilité des rapports des vivants avec l'au-delà : âmes des défunts, esprits infernaux ou angéliques. Il ne semble donc pas, à envisager le problème sous cet aspect, qu'il y ait opposition absolue entre le catholicisme et le spiritisme. Manière de voir superficielle. D'abord, même si Ton adopte le point de vue étroit et insuffisant que Ton vient de signaler, la divergence éclate entre les deux croyances. De tous
temps, l'Eglise a prohibé tout commerce spontané de ses fidèles avec les êtres d'outre-tombe. Elle l'a prohibé parce que, pour des raisons que je dirai plus tard, la manifestation des âmes séparées aux mortels est un fait rare, exceptionnel. Il ne dépend pas de la volonté de l'homme de le produire. Il y faut l'ordre formel ou la permission expresse de Dieu. Elle l'a prohibé encore parce que l'au-delà n'est pas seulement peuplé d'âmes saintes ou d'esprits de lumière. Il l'est aussi d'esprits ténébreux capables d'entraîner les hommes dans les voies de la perdition. Bref, l'univers invisible peut, parfois, prendre l'initiative de se faire connaître à nous. En aucun cas il ne nous est, à nous, ni permis, ni loisible de l'évoquer au gré de nos désirs et moins encore de nos caprices.
Tout autre est l'attitude des spirites. A les entendre, le commerce des vivants avec les morts — car, à proprement parler, le spiritisme ne connaît ni anges, ni démons, il ne connaît que les « désincarnés » — est normal. Il est aussi naturel et aussi habituel que peut l'être l'entretien d'un vivant avec un autre vivant. Et sous le bénéfice de vagues précautions dictées par la prudence, il ne peut être nuisible. Que dis-je, il est utile et bienfaisant. Ainsi les barrières maintenues par
le christianisme entre le monde des mortels et celui des morts, s'abaissent. Les deux univers communiquent de plain-pied. Ils se relient sans la moindre solution de continuité.
Nous le constatons : dès le premier pas. le spiritisme s'écarte du catholicisme. Mais ce premier pas, à son tour, nous met sur la voie d'oppositions à la fois plus profondes et plus graves.
Si, en effet, les « désincarnés » conversent avec leurs frères terrestres, ce n'est point pour l'unique plaisir de renouer avec eux les relations brusquement interrompues par la mort. Leurs visées sont plus hautes et plus désintéressées. Ils reviennent parce qu'ils ont une mission à remplir auprès de nous. Ils causent parce qu'ils ont d'importants messages à nous transmettre. Ils revendiquent nettement la fonction de prophètes. Ils sont les annonciateurs d'une révélation nouvelle. Ils se mêlent à nous pour dévoiler enfin, après des siècles d'attente, de recherches anxieuses et vaines, le secret de la destinée. Telle est l'essence du spiritisme moderne. Il est, il prétend être une doctrine intégrale, achevée sur le but de la vie. Doctrine appuyée, non sur des raisons abstraites ou des déductions philosophiques, mais sur l'affirmation de témoins oculaires. Volontiers les spirites s'approprie-
raient les paroles des apôtres de la primitive Eglise : ce que nos yeux ont vu, ce que nos oreilles ont entendu, voilà ce que nous prêchons à qui veut nous écouter.
Avant d'aller plus loin et de pénétrer les arcanes de cette révélation qui doit, on nous le promet, révolutionner l'histoire religieuse des temps nouveaux, on me permettra de remémorer, au bref, ce que nous croyons, nous, disciples de l'Eglise catholique.
Nous croyons que l'âme humaine est composée d'une âme spirituelle et d'un corps charnel. A la mort, l'âme, affranchie de toute attache à la matière, revêt les caractères d'un pur esprit, jusqu'au jour où, par un miracle de la puissance divine, elle sera derechef unie à son corps. Nous croyons qu'à l'instant où elle quitte la terre, l'âme est fixée pour jamais sur son sort dans l'audelà. A qui pratiqua le bien, le ciel s'ouvre, et c'est l'union directe avec Dieu, au sein d'une béatitude éternelle. A qui mourut pécheur sans repentance, l'enfer réserve ses supplices sans fin. A qui s'éteint, la conscience souillée de fautes légères, le purgatoire offre ses flammes purificatrices. En tout cas, la décision qui intervient à notre heure dernière est irrévocable. De là résulte, pour nous, la gravité de la vie présente. Le chrétien, dominé par la certitude de ce jugement sans
appel, sans lendemain qui, bientôt, tranchera définitivement sa destinée, travaille, de toutes ses énergies, à faire son salut.
Ce salut, par ailleurs, nous croyons qu'il ne se réalise pas dans un milieu, une atmosphère, des conditions purement naturelles. Dieu convie l'homme à se dépasser lui-même. Il l'élève, par sa grâce, à l'ordre surnaturel. Dès l'aurore de son existence terrestre, l'homme dévia de ce but transcendant par une faute mystérieuse que nous appelons péché originel. Il n'a pu se réconcilier avec le ciel et recouvrer sa dignité première que par l'intervention spéciale d'un Sauveur. Ce Sauveur, c'est le Christ, Fils de Dieu, Verbe incarné qui a payé de son sang notre rachat. Mort sur la Croix et ressuscité, il institua, pour continuer à travers les âges son oeuvre salvifique, l'Eglise, gardienne infaillible de la Vérité révélée, dépositaire unique des pouvoirs spirituels. Quiconque, sciemment, rejette la doctrine de l'Eglise, se soustrait à son autorité et refuse de s'abreuver aux sources de sa vie, court le risque d'être damné.
Et que cette conception de la destinée humaine soit la vraie, la raison peut s'en convaincre. L'édifice catholique n'est pas construit en l'air. Dieu a parlé, et pour prouver l'authenticité de son message, il a paraphé ce-
lui-ci du signe qui trahit l'intervention personnelle de la toute-puissance divine : le miracle. Sans doute, le miracle n'éclaire pas le contenu du dogme catholique. Il démontre que les propositions de notre foi ont réellement Dieu pour auteur.
Voilà, en peu de mots, ce que nous croyons. Et si je n'entre pas dans le détail, c'est parce que je suppose connue la merveilleuse synthèse de nos croyances, formulée dans nos symboles et expliquée dans les plus humbles de nos catéchismes.
Or j'ai le regret d'observer que, de tous ces points, il n'en est pas un seul, si l'on excepte l'affirmation générale de la survivance, qui ne soit battu en brèche et catégoriquement nié par ce que l'on dit être la révélation spirite.
Non, la Révélation catholique et la Révélation spirite n'emploient pas le même langage et ne manient pas les mêmes idées. Notre Dieu et les Esprits de l'audelà se contredisent. Une fois pour toutes, il faut le proclamer loyalement.
Nous croyons, ai-je dit, que l'être humain se compose de deux éléments distincts : l'un, matériel, et qui ne survit pas; le second immatériel, et qui survit. Les « désincarnés », parlant de l'autre bord de la tombe.
ont bouleversé cette économie. D'après eux, trois éléments constitueraient notre être : le corps matériel, l'âme spirituelle et, entre deux, une troisième réalité qui prend le nom de périsprit, corps fluidique ou corps astral. Ce corps astral, sur la terre, est comme le cadre, le châssis sur lequel se modèlent les organes du corps charnel. Quand ce dernier tombe en poussière, l'astral se dégage peu à peu de lui, mais reste irrévocablement attaché à l'âme avec laquelle il forme un tout indissoluble. Tellement indissoluble qu'à y regarder de près on se demande si, d'après les spirites, la partie de nous-mêmes admise à bénéficier de la survivance n'est pas une substance hybride qui n'est, en fait, ni tout à fait esprit, ni tout à fait matière. Equivoque regrettable car elle marque une sérieuse régression sur le progrès séculaire du spiritualisme. Quoi qu'il en soit, le corps astral accompagne l'étincelle intelligente dans l'au-delà. Il reproduit les traits du corps matériel. Il flotte, il se meut à l'aise à travers les espaces, semblable à ces comètes dont nous contemplons le vol hardi au sein des abîmes du ciel. Le spiritisme écarte donc l'idée d'âme séparée. Et dans sa terminologie le mot « esprit » ne signifie nullement réalité immatérielle, il signifie : corps astral animé.
Nous croyons qu'à la mort l'âme humaine récolte pour toujours le fruit de ses actions, bonnes ou mauvaises. Les « désincarnés » s'inscrivent en faux contre cet article de notre credo. Il n'y a, disent-ils, ni ciel, ni enfer, ni purgatoire. Point de ciel : Dieu est si haut et si loin qu'il n'a jamais été et ne sera jamais contemplé par aucun regard. Voir Dieu! espérance illusoire. Ceux qui, jadis, l'ont professée ici-bas, sont déçus et troublés lorsqu'ils parviennent dans l'autre monde. Point d'enfer : l'enfer, épouvantait monstrueux, incompatible avec les notions les plus élémentaires de la justice et de la bonté divines. Point de purgatoire, enfin, au sens propre du terme, puisque le purgatoire est, pour nous, le vestibule du paradis.
Et qu'y a-t-il, en définitive, pour remplacer la solution chrétienne du problème des fins dernières et de la rétribution des actes? Il y a la doctrine de la transmigration, de la réincarnation et des vies successives.
En effet, vous et moi, nous pensons tout bonnement que notre existence actuelle est unique, c'est-à-dire, qu'elle n'a été précédée et qu'elle ne sera suivie d'aucune autre existence, terrestre ou planétaire. Détrompons-nous : il n'en est rien. Nous avons déjà vécu, sur la terre ou ailleurs, des milliers et peut-être des millions
de fois, dans le passé. Nous vivrons encore des milliers et peut-être des millions de fois, dans l'avenir. Les Esprits des, morts dépeignent l'histoire de l'humanité comme un gigantesque élan vers une perfection dont l'échéance fuit toujours. « Voyageuse éternelle, l'âme doit monter de sphère en sphère vers le bien, vers la raison infinie, acquérir de nouveaux grades, croître en science, en sagesse, en vertu. » Ce mouvement s'accomplit en deux temps, répétés avec une désolante uniformité. Au cours d'une existence terrestre, le corps astral enregistre l'empreinte de tous les actes, louables ou répréhensibles, de son suppôt humain. Après la mort, l'esprit désincarné prend soudain conscience de toutes ses existences antérieures. Il totalise le présent avec le passé, et juge de son état actuel. Il le peut d'autant mieux que l'éclat et la densité de son corps fluidique correspondent exactement au degré de progrès où il est parvenu. Les esprits inférieurs sont lourds, obscurs et voguent pesamment dans le noir. Les esprits élevés sont légers, brillants et baignent dans la clarté. Pendant un certain temps, Tesprit reste suspendu dans l'éther. Puis, comprenant la nécessité où il se trouve d'expier ses fautes et de réaliser une nouvelle ascension, il se réincarne. Et il choisit, à cet effet, le corps, l'am-
biance les plus propices à sa purification ou à l'accroissement de son capital moral. De là vient l'inégalité des conditions sociales, des caractères individuels, des aptitudes, des joies et des peines de la vie. Ensuite le rythme recommence, à perpétuité. Seul un très petit nombre d'esprits, à force de replonger dans la matière et après avoir égrené un immense chapelet d'existences sont affranchies — on ne sait pourquoi — de la loi universelle. Toutefois, il leur arrive de s'y soumettre encore, par pure bienveillance. Ils se réincarnent, non pour acquérir un plus haut degré de perfection, mais pour venir en aide, par leurs conseils et leurs exemples, à la foule qui remonte, péniblement, le plan incliné du progrès sans fin. La mort n'assigne donc plus, à la vie morale, un terme absolu, une échéance irrémissible. Elle est un simple chaînon, et une simple charnière dans l'assemblage total des existences inlassablement renouvelées. Inutile à chacun de s'inquiéter outre mesure sur les lendemains de la tombe. Les plus criminels peuvent se rassurer. Un jour viendra où, par le jeu en quelque sorte mécanique de la loi de réincarnation, ils seront purs comme le cristal et lumineux comme des soleils.
Plus d'âme immatérialisée, plus de ciel, plus d'enfer. Est-ce tout? Non, ce n'est pas tout, et le spiritisme,
enfin, va nous dévoiler son intime pensée. Certains esprits supérieurs, c'est-à-dire plus évolués, daignent, nous venons de l'apprendre, s'intéresser à la marche des esprits imparfaits. Or, parmi ces esprits supérieurs, le plus éminent, celui dont l'éclat, la beauté, la grandeur remportent sur tous les autres, est celui qui s'incarna, ou plutôt se réincarna dans le corps physique de Jésus- Christ. Jésus est le chef de toute la lignée des Esprits. Et cela revient à dire qu'il n'est pas Dieu. Le témoignage des désincarnés serait, assure-t-on, formel à cet égard. La conception d'un Dieu Trine et Un n'entre pas dans la perspective du spiritisme. Le Christ n'était nullement le Verbe fait chair. Mais il fut l'envoyé de Dieu. Il reçut la mission d'enseigner au monde les deux grandes vérités de la paternité divine — qu'est-il donc, ce Père dont on ne verra jamais les traits? — et de la fraternité humaine. Il apprit aux hommes à s'aimer les uns les autres, à ne se point haïr et à s'entr'aider. Sa doctrine était sublime comme l'était son caractère. Mais parmi tant de prérogatives, celle qui fonde, à nos regards de catholiques, l'autorité de son message, lui manque. Il est dépouillé, à tout jamais, de sa divinité. L'ordre surnaturel, sapé par la base, s'écroule : l'Incarnation, puisque Jésus n'est pas Dieu; la Rédemption,
car si la victime du Calvaire n'est qu'un homme, le sacrifice de la Croix n'a plus de sens; le péché originel, puisque, dans la trame des existences successives, il est impossible et d'ailleurs superflu d'insérer une faute collective de l'humanité terrestre.
Et si Ton objecte que notre foi repose, au point de vue rationnel, sur les signes évidents de la puissance divine, les spirites nous répondront qu'ils ne connaissent pas de miracles et qu'ils se flattent d'expliquer, en dehors de toute intervention directe de Dieu, les faits prodigieux de l'Evangile, de l'Histoire de l'Eglise et de la vie des Saints. Cette explication, je ne saurais la livrer dès maintenant. Nous ne serons en mesure de la comprendre qu'après avoir passé en revue les phénomènes que le spiritisme prétend invoquer pour établir sa foi dans la révélation des morts. Qu'il me suffise aujourd'hui de rappeler que pas un seul miracle n'a trouvé grâce devant les adeptes de la religion nouvelle. Depuis la résurrection du Christ jusqu'aux guérisons de Lourdes, en passant par les voix de Jeanne d'Arc, tout s'éclaire, le plus élégamment du monde, par les merveilleuses facultés des esprits désincarnés et des médiums.
Existe-t-il une opposition doctrinale plus déclarée !
Spirite ou catholique, il faut choisir. Point d'échappatoire possible : aucun moyen ne se présente de dissiper la contradiction.
Et nous voici conduits à poser une question que d'aucuns, à l'heure actuelle, estiment assez troublante. Notez, nous insinue-t-on parfois avec une timidité qui trahit le malaise de l'âme, notez combien la situation est délicate. S'il ne s'agissait que de mettre en parallèle deux systèmes philosophiques, nous nous garderions de nous émouvoir. Ce n'est pas la première fois que, sur le champ de bataille des idées, les systèmes s'entre-choquent et s'entre-détruisent. Mais il s*agit de tout autre chose. Il s'agit de deux révélations qui, l'une et l'autre, se réclament d'une autorité extérieure à ce monde, et pourtant s'excluent sur tous les points. Est-il admissible que de la même source dérivent deux pensées contradictoires ? Est-il admissible que l'au-delà nous livre deux conceptions de la destinée humaine aussi inconciliables que les sons de deux claviers différemment accordés? A priori, il est absolument certain que de ces deux révélations, il y en a une qui est fausse. Est-ce la nôtre? Est-ce celle du spiritisme?
Posé sous cette forme, le dilemme, en effet, ne laisse pas d'être quelque peu impressionnant. Nous verrons tout-à-1'heure ce qu'il en faut penser. Mais puisque nous avons entrepris la tâche d'exposer la doctrine spirite, nous devons, tout d'abord, demander à ses adeptes comment eux-mêmes se tirent de ce pas difficile. Car., on le devine sans peine, ils ne pouvaient éluder la question. Il leur fallait, non seulement se mettre en règle avec la logique, mais encore, et surtout, rassurer les âmes attirées vers lui et qui, néanmoins sentaient vaguement ou découvriraient le danger du terrain où elles s'engageaient à leur suite. La solution est-elle habile ? On en jugera. A coup sûr, elle est inattendue, et elle achèvera de nous édifier sur les tendances avérées du mouvement.
Le spiritisme se présente, ni plus ni moins, comme le continuateur et le restaurateur du christianisme authentique. Sur ce point encore, écoutons-le avec patience.
Nous apprenons donc qu'il n'y a eu au monde qu'une seule et unique révélation, celle des esprits de l'espace. On la retrouve, identique et immuable, dans les sanctuaires de la vallée du Nil comme dans les temples de l'Inde brahmanique. Elle affleure chez les peuples sauvages comme chez les peuples civilisés. Ses dogmes fon-
damentaux, nous venons de les rappeler : la survivance des âmes enveloppées de leur corps subtil, la réincarnation ou métempsychose, et par-dessus tout, la compénétration familière du monde visible et du monde invisible. Seulement il est arrivé ceci : cette doctrine, trop élevée ou trop profonde pour être comprise par le vulgaire est demeurée l'apanage exclusif de quelques rares privilégiés. Mystes d'Isis et d'Osiris, d'Adonis, de Thammouz, de Déméter et de Coré, adeptes des sectes hindoues, se la transmirent d'âge en âge, gardant, sous la menace de châtiments terribles, leur impénétrable secret. Ils l'ont gardé longtemps, si longtemps et si jalousement que peu à peu la race élue des initiés se clairsema. Et tandis que le flambeau de la vraie sagesse se cachait et rougeoyait, à demi éteint, dans des réduits cachés des temples, la foule, devenue proie des superstitions grossières, donnait à chaque religion classique l'aspect officiel et formaliste qu'elles présentent à la curiosité des érudits. En réalité, toutes ces religions sont des corps sans âmes La vraie religion est la religion des esprits désincarnés.
Or, de cette loi de dualisme qui fait le fond de lliistoire universelle des religions, le christianisme n'est qu'une illustration plus récente.
Le Christ, on nous l'a dit, était un esprit supérieur qui consentit à revenir parmi nous pour rappeler aux hommes la vraie voie du salut. Il continuait donc la tradition des grands Initiés. A étudier l'Evangile dans la lumière de ce principe, nous découvrons les choses les plus extraordinaires. Jésus vivait en communication incessante avec les esprits de l'espace. Il les évoquait à son gré. Il les matérialisait. D'eux et d'eux seuls il tenait sa doctrine. Et cette doctrine, s'il est permis d'employer l'expression, était à double face. Aux masses ignorantes, Jésus se contentait d'annoncer le royaume de Dieu, régi par le dogme de la paternité divine et le précepte de la fraternité humaine. Mais pour ceux qui l'approchaient de plus près, disciples et amis, il avait un enseignement plus spécial, un enseignement ésotérique. Il dévoilait le mystère du progrès par la réincarnation.
Et quand Jésus eut regagné le plan astral, ses disciples, à son exemple, continuèrent à entretenir des rapports constants avec les morts. Les premières communautés chrétiennes, avec leurs prophètes, avec leurs prédicateurs, avec les apparitions qui s'y produisent, sont des réunions d'initiés, nous dirions aujourd'hui des réunions spirites. En ce temps-là, l'Eglise naissante, bien loin de déclarer coupable et illicite le commerce avec
l'au-delà, était comme imprégnée de l'influence des morts. On conversait librement avec eux. La flamme mourante de l'occultisme, que n'avaient pu maintenir vivace les sanctuaires du Nil, de l'Euphrate et du Gange, brillait d'un nouvel éclat.
Mais un jour arriva où les succès de la politique inspirèrent au christianisme le dessein d'asservir le monde entier à son despotisme intransigeant. Pour atteindre ce but, il fallait faire peser sur les âmes le joug d'une autorité inflexible. Alors surgirent ces dogmes tyranniques qui ont fini par assurer au catholicisme la domination qu'elle exerça jusqu'au seuil des temps modernes.
De l'esprit Jésus on fit un Dieu, et l'on inventa de toutes pièces le dogme de la Trinité afin que ce Jésus pût être à la fois Dieu et homme. A ce même Jésus il fallait donner une raison de sa venue sur la terre : on imagina le péché originel, l'Incarnation et la Rédemption. Plus tard, lorsque la vague barbare balaya de ses hordes sauvages le monde occidental, on comprit que pour mater les envahisseurs, il fallait les terroriser : et l'on brandit le dogme de l'Enfer éternel. Et comme il était nécessaire, à tout prix, de fermer la bouche aux esprits de l'au-delà qui n'auraient certainement pas manqué de protester contre tant d'abus de pouvoir, on con-
damna le commerce des vivants avec les morts. Ceux qui osèrent outrepasser à cette défense furent déclarés héiétiques et souvent payèrent leur audace des plus épouvantables supplices. Aussi, d'âge en âge, l'Eglise, selon les besoins de sa politique ambitieuse, entassa dogmes sur dogmes et acheva d'ébaucher cette construction doctrinale dans laquelle les spirites, sans ménagement, dénoncent un amas de sottises et un tissu d'absurdités !
Pendant des siècles et des siècles, le catholicisme a su tenir les peuples en lisière; il a su étrangler la voix des prophètes de l'invisible. Enfin, surtout à partir de la Renaissance, une réaction s'est produite. Réaction dangereuse. Ce n'est pas en vain, affirment les spirites, que Ton abuse de la crédulité humaine. Pour avoir trop exigé en ce sens, l'Eglise encourt la responsabilité de la redoutable poussée de matérialisme dont le monde est aujourd'hui victime. Le matérialisme procède du désespoir où les âmes religieuses ont été précipitées par l'intransigeance des dogmes catholiques. Plutôt que de professer un symbole où tout est défi à la raison, on préféra ne plus croire à rien.
De cette crise effrayante, comment l'humanité allaitelle sortir ? C'est alors que les esprits de l'espace eurent
pitié de nous. L'état de défiance et de désaffection que l'intelligence moderne avait adoptée à l'égard de l'Eglise leur parut propice. Sans doute les hommes se traînaient dans les bas-fonds du matérialisme ; qu'à cela ne tienne, les esprits iraient les y chercher. Et c'est pourquoi les premières manifestations du monde invisible ont revêtu un caractère parfois si étrange, mais exactement adapté aux besoins des temps. A un siècle épris de faits positifs, concrets, il fallait donner des preuves sensibles, impressionnantes, de la réalité de l'audelà. Mais maintenant que le terrain est bien préparé, les désincarnés parlent, et leur message est identique à celui qui, jadis, chantait à la pensée et au cœur des initiés de Thèbes, de Babylone et des pagodes indiennes, l'hymne de l'évolution universelle. Le spiritualisme authentique sort de son tombeau. Et cette fois il ne mourra plus.
En somme, le catholicisme est coupable d'avoir fait dévier le christianisme de sa direction primitive. Depuis deux mille ans il entrave le progrès de l'humanité terrestre et des humanités astrales. De là vient la haine que lui voue le spiritisme. En tant qu'institution, le catholicisme doit disparaître, avec ses dogmes, son culte, sa hiérarchie, son organisation politique. Sur ses ruines, le
christianisme occulte doit triompher. Quant aux catholiques, ils n'ont qu'un seul parti à prendre : délaisser leur religion et embrasser le spiritisme, sinon, ils s'exposent, dans l'au-delà, aux pires déconvenues, et leur entêtement les prédestine à parcourir, plus tard, un nombre illimité d'existences malheureuses. En revanche les spirites sont moins rigoureux à l'endroit des autres cultes. Volontiers ils envisagent un état de choses tel, que les religions du monde entier, à condition d'emprunter leurs croyances fondamentales à la révélation nouvelle, pourraient conserver leur physionomie propre. C'est reprendre, à nouveaux frais, l'idée lancée, d'ailleurs sans succès, par le Parlement des Religions, tenu à Chicago, il y a une vingtaine d'années.
Serai-je obligé de réfuter, l'une après l'autre, chacune des assertions qui composent ce lourd pamphlet contre l'Eglise, pamphlet introduit, d'ailleurs, par la vue la plus fantaisiste et la plus invérifiable qui ait jamais été produite sur le développement religieux de l'humanité ? Ce serait accorder trop d'importance à une théorie si manifestement brouillée avec les règles élémentaires de la méthode historique. Les spirites, on a pu s'en apercevoir à l'œil nu, ne s'embarrassent ni des textes, ni des dates. Il est vrai qu'ils ne doivent rien à l'enseignement
terre à terre des professeurs de ce monde. Ils ont d'autres maîtres et ces maîtres invisibles ont, de l'Histoire, une conception qui n'est pas celle des érudits et des savants. Toute ironie mise à part, on peut, semble-t-il, avec les seules lumières du bon sens, avancer le raisonnement que voici. Ou bien cette idée du christianisme ésotérique est l'œuvre propre des spirites et dans ce cas, elle ne mérite aucune attention, car elle est un roman. Ou bien ce sont les « esprits de l'espace » qui l'ont inventée, et dans ce cas, on ne peut s'empêcher d'observer qu'à leur tour les désincarnés sont imbus de regrettables préjugés. On jurerait qu'ils ont lu M. de Voltaire, les Encyclopédistes, et qu'ils connaissent à fond les livres d'Edouard Schuré et des modernes théosophes. Du reste, pratiquement, le résultat est le même, car, toute révérence gardée aux « esprits de l'espace », quiconque mort ou vivant, traite l'histoire avec une pareille désinvolture, mérite le nom d'ignorant ou de faussaire.
Et cela suffit pour nous inspirer les plus justes défiances à l'égard d'une doctrine qui se flatte d'être l'expression définitive et inattaquable de la Vérité. Mettre sur le même pied la (( révélation » spirite et la révélation catholique, nous nous y refusons absolument. Poser le problème du spiritisme comme s'il s'agissait de choisir
entre deux révélations auxquelles on accorde, a priori, la même autorité et la même valeur, serait pousser au delà des limites permises la condescendance et la naïveté. Qu'il y ait dans le spiritisme, une énigme à résoudre, une équivoque à dissiper, nous en convenons volontiers. Nous consentons, puisque les spirites semblent y tenir, à les traiter comme ils le veulent, c'est-àdire à examiner les titres qu'ils font valoir pour établir leur droit à réformer le monde au nom des Esprits dont ils disent recevoir les directions. Mais quand, au premier coup de sonde, on est aux prises avec la calomnie et le mensonge, on peut envisager avec sécurité la conclusion finale de l'enquête. En toute hypothèse, Dieu ne peut être l'instigateur d'une entreprise de délation.
Pour l'instant, retenons l'idée qui se dégage de ce contact liminaire avec l'ensemble du système. Peut-on professer le spiritisme et rester catholique? La réponse est nette : non, on ne le peut pas.
Nous savons que plusieurs n'en conviendront point. Ils ne voient pas si loin, disent-ils, et la fréquentation des milieux spirites ne leur semble pas entraîner de si redoutables conséquences. Et pourtant est-il donc si rare que des chrétiens aient payé leur dévotion aux tables parlantes et aux médiums, au prix d*un affaiblissement
de leur foi et d'une diminution de leurs pratiques religieuses ? Quelle que soit son origine ; qu'il soit ou non l'œuvre directe du diable, le spiritisme est un dissolvant pour la vie chrétienne tout entière. Voilà ce que prouve une expérience quotidienne. Le coup d'ceil que nous venons de jeter sur la doctrine spirite nous en explique !a raison. Puisse-t-il mettre en garde contre le péril, les âmes qui tiennent à conserver intact le trésor de leur foi.