LES INDUCTIONS SCIENTIFIQUES DU SPIRITISME
Le spiritisme se présente à nous comme une révélation issue de l'au-delà. Nous consacrerons désormais notre effort à discuter ce caractère qu'il s'attribue.
Toute révélation est transmise par des témoins. Le degré de créance •qu'elle mérite dépend de la valeur de ces témoins. Sont-ils dignes de foi ? Sont-ils, pour employer les expressions classiques, « trompeurs » ou « trompés » ? S'abusent-ils sur les origines de leur mission, ou abusent-ils de notre crédulité ? Quand nous examinons, par exemple, les titres de la révélation surnaturelle, nous ne procédons pas autrement. JMous nous demandons si les annonciateurs du message sont bien authentiquement les envoyés de Dieu.
En matière de spiritisme, cette vérification de pouvoirs requiert une démarche préliminaire. Les porteurs du message ne sont pas, en effet, des personnages ordinaires, des hommes de chair et d'os, des prophètes que l'on croise au détour d'un chemin, que l'on écoute prêcher sur les places publiques ou sous les voûtes des temples : ce sont les esprits des morts.
Ce n'est donc pas seulement leur message qui est en cause, mais leur existence même. Oui ou non, sommesnous en rapport avec eux ? L'importance de ce problème éclate à tous regards. Car si, d'aventure, il était permis de révoquer en doute l'existence des témoins, il deviendrait superflu d'instituer un procès touchant la valeur du témoignage.
Il nous faudra donc nous attarder longuement sur cette partie de notre enquête, et tout d'abord, adoptant le simple rôle de rapporteur, enregistrer les preuves que les spirites apportent pour établir la réalité de leurs communications avec l'au-delà. D'après eux la démonstration serait scientifiquement inattaquable. Il y aurait toute une série de phénomènes que seule l'action des esprits pourrait expliquer. Ces phénomènes sont tantôt spontanés, tantôt provoqués. Quelle qu'en soit la nature, ils requèrent toujours la présence d'un ou plusieurs sujets que l'on appelle médiums. Passons-les en revue, et voyons comment, grâce à eux, on se flatte de fonder sur des bases expérimentales, la thèse spirite. J'adopte l'ordre ascendant, car il en est du spiritisme comme de certaines pièces à grand spectacle : c'est de plus en plus fort.
Le cas de Hydesville, rappelé au début de notre première étude, évoque le souvenir des fameuses maisons hantées dont l'histoire épouvantait nos grand' mères. Il n'est pas isolé. En voici un autre dont M. Maxwell a écrit la relation très circonstanciée.
A Objat, dans la Corrèze, deux dames Faure occupent une habitation divisée, au rez-de-chaussée, en plusieurs pièces. Elles ont à leur service une jeune fille de 17 ans, Marie Pascarel. En mai 1895, des faits insolites se passent dans cette demeure. Cela débute, comme en Amérique, par des coups frappés sur les cloisons. Plus tard, les lits sont défaits, et Ton retrouve gisant pêle-mêle sur le plancher, édredons, couvertures, draps et oreillers. La plus âgée des deux dames voit son lit remuer tout seul et sa chaise se dérober sous elle. Dans la salle à manger, un bol de café au lait, rempli jusqu'au bord, passe, de la commode qu'il occupait, au milieu de la pièce. Sucriers, tasses, cadres de photographie sont réduits en miettes. Un crucifix est détaché de la muraille et précipité à terre. A la cave, trois tonneaux vides se déplacent. Dans la cuisine, à chaque
instant, bols, assiettes, verres sont arrachés aux étagères et d'invisibles mains s'en servent comme de projectiles. En présence d'une voisine, le couvercle d'une soupière est violemment projeté, du foyer, sur le carreau de la cuisine. Une bouteille de bois vient s'abattre aux pieds d'un autre témoin. Le maire de la commune accourt, croyant à une mauvaise plaisanterie. Il change d'avis, lorsqu'il voit un balai s'élancer dans la cheminée et un soufflet glisser avec précaution du banc où il est placé pour venir se plaquer au centre de la salle avec un épouvantable fracas. Une assiette est arrachée aux mains de la servante. Un livre est jeté à la figure de Tune dos dames. On décide d'évacuer. Au moment de sortir, Marie Pascarel reçoit dans le dos un bâton long de quarante centimètres. A peine est-on dehors qu'une fumée épaisse jaillit d'une chambre à coucher et pourtant il n'y a ni flamme ni brasier. Dernier et curieux détail : un journal ouvert sur le plancher porte des gouttes de sang. Une enquête minutieuse a permis à M. Maxwell d'écarter absolument toute espèce de supercherie, de truquage ou de malveillance. Mais si ce bouleversement n'est pas attribuable aux vivants, qui donc en est l'auteur? Qui donc a transporté le bol de café au lait, jonglé avec la vaisselle, malmené les per-
sonnes, produit la fumée et le sang? Des êtres intelligents étaient là qui se jouaient des vivants. Chose étrange. Du jour où Marie Pascarel, dont la responsabilité est à l'abri de tout soupçon, eut quitté le service des dames Faure, les troubles, immédiatement, cessèrent. Il semble donc que la jeune fille a joué, dans cette aventure, le rôle de médium.
Voilà un exemple de spiritisme spontané. C'est le fait spirite à l'état brut. Mais l'homme, à son tour, va intervenir. Il saura, dans une certaine mesure, discipliner cette force débridée, ou du moins provoquer, solliciter la réalisation d'autres phénomènes, plus caractéristiques et plus merveilleux encore. Ici, le médium, éveillé ou plongé dans le sommeil magnétique, occupera le premier plan.
Nous venons de constater, dans la maison des dames Faure, le déplacement d'objets, transportés ou projetés par des bras invisibles. Ces effets seront reproduits et dépassés avec le concours du célèbre médium napolitain, Eusapia Paladino. Les expériences renouvelées maintes fois, à Naples, à Milan, à Varsovie, à Montfort-1'Amaury, à Paris, à Gênes, etc., ont été soumises aux plus exactes vérifications. Elles ont converti au spiritisme le célèbre professeur Lombroso. Je rapporte
quelques-uns des résultats obtenus au cours des séances de Gênes (1901). Ce sont les plus récentes. Elles n'ajoutent rien d'essentiel aux expériences antérieures.
A la première séance, une table de sapin brut, à quatre pieds, longue d'un mètre, se soulève, se détache du sol, et reste suspendue à dix centimètres au-dessus du carrelage. A la troisième séance, le médium est soulevé à son tour, lentement, avec sa chaise, par une action occulte. Les pieds d'Eusapia et les deux pieds antérieurs de la chaise se posent sur le bord de la table. A la sixième séance, des objets : fleurs, anneaux, instruments de musique, ardoise, boussole, changent de place, sans avoir été touchés par qui que ce soit. Un dynanomètre est enlevé cinq fois des mains de son propriétaire : on le lui rend avec, chaque fois, des indications différentes. Noter qu'au cours de ces expériences les jambes, les genoux et les mains d'Eusapia sont immobilisés par les témoins.
La conclusion, semble-t-il, s'impose. La force qui soulève Eusapia est une force réelle, puisqu'elle est capable de manœuvrer, avec une aisance parfaite, un poids de 70 kilogs ; une force intelligente, puisqu'elle sait calculer son effort et qu'au surplus elle connaît l'usage du dynamomètre ; une force, enfin, distincte du
médium, puisque celui-ci est immobilisé sur sa chaist par les assistants.
Et que penser d'un autre médium, Daniel Douglas Home qui, en état de transe hypnotique, traversa une rue de Londres, non pas, comme on pourrait le croire, en suivant prosaïquement la chaussée, mais en glissant d'une fenêtre, située à 20 mètres de hauteur, jusqu'à la fenêtre d'en face, éloignée de plus de cinq mètres. Avouons que, tout seul, il n'aurait pu accomplir un tel prodige !
Derrière ces phénomènes de lévitation — ainsi les appelle-t-on dans le langage spirite — nous soupçonnons la présence des esprits. Mais cette présence nous apparaît encore bien vague et bien lointaine. Patience. Nous ne sommes pas au bout de nos surprises. Les tables bougent. Elles font mieux que de bouger : elles causent. Entendons-nous. Il n'y a rien de commun, entre la table parlante et l'antique ânesse de Balaam. Il est à croire que le procédé, jadis inventé par la fille du docteur Fox, a rencontré bon accueil dans le monde des désincarnés. C'est par les coups, ou (( raps », frappés, tantôt par les pieds de la table, tantôt résonnant à l'intérieur du meuble, que les morts révéleraient leurs pensées intimes aux vivants. A tel coup ou tel assemblage
de coups correspond une lettre de l'alphabet, et par cet ingénieux moyen, de longs entretiens s'engagent avec l'au-delà.
Et que ce soient bien les esprits qui répondent, on n'en saurait douter. Parfois l'assistance se mêle de terminer un mot commencé par la table. L'esprit, à coups précipités, proteste, et les dernières lettres du mot dicté par lui ne sont pas du tout celles qu'on attendait. Il arrive même aux (( désincarnés » de donner aux consultants de vertes leçons de modestie. Un jour, à Jersey, Victor Hugo voulut évoquer l'ombre de Molière. Il écrivit, à l'intention de l'illustre visiteur, de fort jolis quatrains. Or, ce ne fut pas Molière qui répondit par l'intermédiaire du guéridon. A sa place, un esprit maussade et qui, lui aussi, se piquait de poésie, dicta, en vers, un message où l'on relève, entre autres, cette apostrophe expressive :
Rentre dans ton silence et souffle tes chandelles !
Victor Hugo, furieux, jeta son cahier et s'en alla. Qui donc, après cela, oserait encore parler d'auto-suggestion !
Du reste, si les vivants s'entendent à faciliter les relations des esprits avec notre monde terrestre, les es-
prits, à leur tour, savent découvrir des procédés beaucoup plus expéditifs pour communiquer avec nous. Le dernier progrès de l'habileté semblait, du côté des vivants, avoir été réalisé par la substitution, à la table, de la planchette à écrire. Sur un cadran muni des lettres de l'alphabet, un triangle indicateur se meut spontanément, et les lettres qu'il désigne forment des mots et des phrases intelligibles. On gagne ainsi un temps précieux. Les esprits trouvèrent mieux. Ils ont inventé l'écriture médianimique ou automatique. Un médium s'arme d'un crayon et pose sa main sur une feuille blanche. Soudain, il sent son avant-bras saisi par une force étrangère. Ses muscles s'ankylosent. Il est passif. Et sans même qu'il lui soit nécessaire de surveiller sa copie, il rédige des pages entières dont l'écriture, le style et les pensées n'ont rien de commun avec sa propre écriture, son propre style, ses pensées habituelles. Bien plus, écriture, style et pensées changent suivant la nature de l'influence occulte. Et ce ne sont pas seulement des phrases que les invisibles écrivent de cette manière, ce sont encore des dessins qu'ils exécutent. Au congrès spirite de 1900, on a pu admirer nombre de leur chefs-d'œuvre : « figure de rêve et d'épouvante..., profils délicieux au mélancolique sourire, têtes de suppliciés exprimant
une douleur horrible ; visages d'une intensité d'expression extraordinaire, aux regards interrogateurs et suppliants ». D'autres fois le procédé se simplifie encore. Certains médiums voient se former, au dedans d'euxmêmes, des assemblages de lettres fulgurantes, ou bien ils entendent une sorte de voix intérieure. Ils écrivent alors librement et transmettent, sans contrainte, ce qu'il» ont vu ou entendu.
Et ceci nous conduit à considérer une nouvelle série de phénomènes spirites. Les « désincarnés » transportent les objets et !es hommes; ils font écrire les tables et les mains des médiums. Ce n'est pas assez : ils parlent et, cette fois, au sens rigoureux du terme.
Le colonel de Rochas a consacré une partie de sa vie à l'étude de l'hypnotisme. On lui doit en particulier, la distinction des états superficiels et des états profonds de l'hypnose. Il y en a treize en tout, et il ne servirait à rien de les énumérer ici. Or, parmi les manifestations qui acompagnent certains de ces états, il en est une qui plongea M. de Rochas dans un grand étonnement. Il venait d'endormir un médium, une femme âgée de 45 ans, appelée Mireille. Celle-ci, dans son sommeil, racontait que son esprit, ayant réussi à se dégager de son corps, voyageait à travers les espaces et qu'elle avait
réussi à gagner la planète Mars. Tout à coup, le médium s'interrompt et tombe en syncope. Le colonel s'efforce de la rappeler à elle. Au bout de quelques instants, en effet, Mireille s'agite. Mais quelle n'est pas la stupéfaction de l'expérimentateur, lorsqu'il entend les paroles suivantes, prononcées d'un ton brusque et tout a fait différent de celui qu'a d'ordinaire le sujet.
« Vous l'échappez belle ! Pourquoi ne l'avez-vous pas retenue ? Vous savez bien qu'elle est très curieuse. Si je n'avais pas été là, elle était perdue, pour vous comme pour moi. — Qui êtes-vous donc, vous, interroge de Rochas ? — Je suis Vincent, j'assiste à toutes vos expériences qui m'intéressent à cause de Mireille. — Qu'a-t-elle fait, et où est-elle maintenant? — Elle a voulu pénétrer dans l'atmosphère de Mars en traversant la couche électrique et je ne sais ce qui en fût résulté Je me suis précipité à sa suite et je l'ai ramenée. J'ai déposé son esprit dans le véhicule qui me sert pour venir dans l'atmosphère de la terre et j'ai pris son corps astral pour entrer dans son corps charnel et pouvoir communiquer avec vous. — Voulez-vous maintenant me 1?. rendre ? — Oui, prenez-lui les mains et projetez du fluide dans son corps pour m'aider à me dégager ». Le colonel obéit. Peu après, raconto-t-il. « Mireille
parut se réveiller d'un profond sommeil, accablée de fatigue, parlant à peine et par monosyllabes. Avant de faire rentrer son corps astral dans son corps physique, je lui demandai ce qui lui était arrivé ; elle me confirma les paroles de Vincent. Je procédai alors au réveil complet ».
Dans la langue spirite, le phénomène typique dont je viens de citer un exemple, s'appelle incorporation. Le médium prend le ton de voix, les gestes et l'attitude de l'esprit dont la personnalité s'est substituée à la sienne.
Les habitants de l'au-delà font entendre leur voix. Peu à peu, ils vont se révéler sous des formes plus sensibles encore. Au cours des expériences réalisées avec l'aide d'Eusapia Paladino, les assistants ressentent des attouchements de mains : mains fortes et larges d'hommes, mains plus petites de femmes, menottes minuscules de bébés. Des lèvres invisibles se posent sur le front des vivants et des baisers résonnent. On fait observer que le médium, à lui seul, ne peut produire cette diversité d'impressions.
Aussi bien, les morts ne se contentent pas de se laisser toucher : ils se font voir. Ils ont, pour se rendre visibles, plusieurs moyens. Ce sont, tout d'abord, les apparitions directes. On en compterait par centaines.
Elles se produiraient principalement à l'heure de li mort : <( J'avais été élevée, rapporte Mme Juliette Adam, par ma grand'mère. Je l'adorais. Quoiqu'elle fût dangereusement malade, on me cachait sa maladie, parce que je nourrissais ma fillette et qu'on craignait pour moi un chagrin trop violent. Un soir, à 10 heures, une veilleuse seule éclairait ma chambre. Déjà endormie, mais réveillée par les pleurs de ma fille, je vis ma grand'mère au pied de mon lit. Je m'écriai : « Quelle joie, grand'mère, de te voir ». Elle ne répondit pas et leva la main vers l'orbite de ses yeux. Je vis deux grands trous vides ! Je me jetai à bas de mon lit et courus vers elle : au moment où j'allais la saisir dans mes bras, le fantôme disparut... Ma grand'mère était morte, ce jour-là même, à 8 heures du soir... »
Moins fréquentes seraient les apparitions postérieures de plusieurs mois, de plusieurs années, à la date du décès. Un voyageur de commerce, homme très positif, a vu, en songe, sa propre sœur, morte depuis neuf ans : (( Lorsqu'il raconta le fait à sa famille, il ne fut écouté qu'avec incrédulité et scepticisme. Mais en décrivant 11 vision, telle qu'elle lui était apparue, il mentionna l'existence, sur le côté droit de la face, d'une égratignure qui était rouge comme si elle venait d'être faite. Ce détail
frappa tellement sa mère qu'elle tomba évanouie. Lorsqu'elle eut repris connaissance, elle raconta que c'est elle qui avait fait cette égratignure à sa fille au moment de la mise en bière, qu'elle l'avait ensuite dissimulée en la couvrant de poudre, de sorte que personne au monde n'était au courant de ce détail ». N'est-ce point là le signe évident de la réalité objective de la vision ?
Mais les apparitions et les fantômes sont des manifestations bien insaisissables ! Soit. Les spirites ont à nous offrir quelque chose de plus concret : ce sont les matérialisations. Ici, nous sommes en plein domaine du fantastique. Dominons nos nerfs et recueillons, avec sang-froid, le rapport des témoins. Le Dr Geley, directeur, à Paris, de l'Institut métapsychique, s'exprime dans son récent ouvrage (De l'Inconscient au Conscient) , comme il suit. J'abrège la description et n'en retiens que les traits essentiels : <( Quelque inattendue, quelque étrange, quelque impossible que semble pareille manifestation, je n'ai plus le droit d'émettre un doute sur sa réalité. Du corps d'un médium endormi, et plus fréquemment de sa bouche, une substance se dégage. Cette substance présente un aspect variable : pâte malléable, fils nombreux et menus, cordons de grosseur diverse, bande large et étalée, membrane pourvue de
franges et de bourrelets. Elle est blanche, noire ou grise. Elle est mobile. Tantôt elle évolue lentement, se promène sur le médium, ses épaules, sa poitrine, ses genoux; tantôt ses évolutions sont brusques et rapides. En tout cas, elle possède une tendance irrésistible à l'organisation. Elle devient un organe parfaitement constitué, un visage, une main, un doigt. Et ces formations étranges sont animées ! J'ai vu un crâne vivant dont je palpais les os, sous une épaisse chevelure. J'ai vu des visages bien formés, des visages vivants, des visages humains. J'ai été maintes fois, intentionnellement touché par une main ou saisi par un doigt ».
On objectera que ces « matérialisations » sont partielles, incomplètes. Oui, mais, du moins, elles ont l'avantage de nous montrer comment elles se constituent. Du reste, il en est d'autres, celles-là aussi parfaites qu'on les peut souhaiter. Il suffira de mentionner les expériences célèbres du physicien anglais, Crookes, qui témoigne avoir contemplé et touché la matérialisation d'une jeune femme, Katie King, absolument distincte de la personne du médium, Florence Cook. Katie King a librement circulé dans le laboratoire du savant ; elle a conversé avec l'assistance, elle a distribué des fleurs, puis elle a disparu après de touchants et réciproques adieux.
Mais qui sait si les spectateurs n'ont pas été le jouet d'une hallucination visuelle, auditive ou tactile ? Peatêtre. Cependant il est un (( témoin » qui ne se laisse pas aussi facilement duper ; c'est la plaque photographique. On a, dit-on, des photographies d'esprits. Et si nous soupçonnions la plaque sensible d'être, à son tour, capable d'erreur, on nous montrerait les empreintes authentiques et les moulages des membres des morts ! Ainsi, au cours d'une expérience spirite, un esprit plonge sa main dans un bain de paraffine. Le moulage se forme en creux, puis la main se dissout à l'intérieur du liquide solidifié. On procède à l'exécution du relief. La main obtenue est très petite, tous les détails des ongles et de la peau apparaissent. Les doigts se présentent courbés de telle manière qu'une main humaine n'aurait pu se retirer sans briser le modèle.
Nous voilà loin des coups anonymes frappés sur les murs de la chaumière d'Hydesville ou de la maison d'Objat. Nous avons assisté à la concrétisation progressive des esprits. Nous avons enregistré les premiers indices qu'ils donnaient de leur existence. Puis leurs formes se sont précisées. Ils sont maintenant devant nous, bien vivants, semble-t-il. Nous les voyons marcher, agir, parler, poser devant les appareils, laisser des traces tai-
gibles de leur passage. Est-il possible, après cela, de nier que le spiritisme repose sur des bases positives, scientifiques ? Si en effet les témoins de l'au-delà existent bien réellement, ne sommes-nous pas contraints d'accepter, comme valable, la révélation dont ils se disent les annonciateurs ?
Cette conclusion, les adeptes du spiritisme n'hésitent pas à la tirer. En vain leur objecterait-on qu'après tout l'existence du témoin ne garantit pas absolument la véracité du témoignage et que les esprits, même réels, pourraient nous mal renseigner sur des choses qu'ils ne savent point ou qu'ils savent à demi. A l'usage de ces (( hypercritiques », les spirites tiennent en réserve deux ou trois arguments, irréfutables à leurs yeux. Ces arguments, nous devons les connaître dès maintenant, car ils relèvent, eux aussi, du domaine de l'expérience directe.
En premier lieu, si les (( désincarnés » s'occupent principalement de l'autre monde, ils ne dédaignent pas non plus d'intervenir dans les affaires du nôtre. Souvent même il leur arrive de dévoiler aux vivants des détails précis que ces derniers ignorent absolument.
Un jour, un esprit intime au médium Home l'ordre de se rendre à la ville voisine, dans la maison habitée par une famille influente. Home obéit, ignorant le but de cette visite commandée. A peine avait-il franchi le seuil de la maison qu'il croisait, sous le vestible, une vieille dame vêtue d'une robe de soie grise. A brûlepourpoint cette dame lui adresse ces simples paroles : « Je suis fâchée qu'on ait placé un cercueil sur le mien; je ne veux pas qu'il y reste ». Un peu interloqué, le médium fait part à ses hôtes de cette singulière rencontre. Il apprend que la personne en question est morte depuis plusieurs jours et enterrée dans le caveau familial. D'autre part, on se refuse obstinément à admettre qu'aucun cercueil ait été placé sur celui de la défunte : « Ce message, dit-on, n'a pas l'ombre du bon sens )). On accepte, néanmoins, de vérifier le fait et l'on se dirige vers le cimetière. Le fossoyeur est appelé et voici ce qu'il dit : « Je dois vous avertir, Monsieur, que comme il restait justement une petite place au-dessus du cercueil de Mme X, j'ai y ai mis le cercueil du petit enfant de L... Je pense que cela n'a pas d'importance, mais peut-être aurais-je mieux fait de vous en prévenir. Ce n'est que depuis hier qu'il est placé là ». L'esprit de la dame en robe de soie avait donc révélé une cir-
constance que ni la famille, ni le médium ne connaissaient. Et cette circonstance était exacte. Si donc, concluent les spirites, les désincarnés ne se trompent pas lorsqu'ils parlent de ce monde, pourquoi leur refuseraiton créance lorsqu'ils parlent de l'autre ? L'exactitude de leur témoignage sur les choses d'ici-bas, ne prouve-telle pas l'exactitude de leur témoignage sur les choses de l'au-delà ? C'était l'avis de la dame à la robe de soie. Le soir du jour où elle avait divulgué l'histoire du cercueil, elle se manifestait à nouveau, dit-on, et prononçait ces paroles : « Ne croyez pas que j'attache la moindre importance au cercueil placé sur le mien ; on y empilerait toute une pyramide de cercueils que cela me serait parfaitement égal. Mon unique but était de vous prouver une fois pour toutes mon identité, de vous amener à la conviction absolue que je suis toujours un être vivant et raisonnable, la même E... que j'ai toujours été. C'est la seule raison qui m'a fait agir comme je l'ai fait ».
En second lieu, les deux pôles de l'enseignement spirite sont, nous l'avons vu, la foi au corps astral et la foi en la réincarnation. Or, ce double article du credo spirite n'est pas seulement matière à révélation verbale ; il est, il serait un fait d'expérience. En d'autres termes, la
science serait à même de vérifier directement et par ses moyens propres, les affirmations les plus essentielles des « désincarnés ». C'est encore le colonel de Rochas qui a mis les spirites sur la voie de cette découverte. Déjà un savant allemand, Reichenbach, avait observé que les mains de certaines personnes émettent, dans l'obscurité, une sorte de fluide lumineux, qu'il appela od ou fluide odique. M. de Rochas est allé beaucoup plus loin. Il est parvenu à extérioriser la sensibilité de plusieurs de ses sujets à l'état d'hypnose.
La sensibilité s'extériorise, c'est-à-dire, sort du corps charnel du médium sous formes d'effluves ou de couches concentriques, séparées les unes des autres par un intervalle de quelques centimètres. Peu à peu, les effluves concentriques, à leur tour, se condensent en deux masses, l'une bleue, l'autre rouge, qui finissent par se rassembler dans le voisinage immédiat du médium. Elles ne sont visibles que de celui-ci, et reproduisent assez fidèlement l'image du corps charnel. Or, les choses se passent de telle sorte que si le magnétiseur pince un point quelconque de l'espace où se trouvent condensées les effluves, le sujet éprouve une sensation douloureuse à l'endroit correspondant du corps charnel. Il y aurait donc en nous une réalité, distincte des orga-
nés matériels, où seraient localisées nos facultés mentales. Cette réalité, disent les spirites, n'est autre que le corps astral. Donc, sur ce point, le témoignage des « désincarnés » se trouve confirmé par une voie indépendante de la révélation émanée de l'au-delà.
Quant à la réincarnation, la preuve scientifique en est fournie par une autre série d'expériences. Parmi les surprises dont le colonel de Rochas fut favorisé au cours de ses travaux, il en est une qui surpasse toutes les autres par son étrangeté. Le célèbre magnétiseur constata d'abord que certains sujets, convenablement endormis, jouissaient de la curieuse propriété de revivre successivement les étapes de leur passé, en remontant vers l'époque de leur naissance. Ainsi on dit à l'un d'entre eux : « vous avez quinze ans » : immédiatement on lui voit prendre l'expression de physionomie qu'il avait à cet âge-là. Il raconte sa vie d'alors, désigne le lieu de son habitation, les personnes de sa connaissance. Vérification faite, ces détails sont fréquemment reconnus exacts. A la même personne on dit : « Vous avez deux mois » : elle ne parle plus et se met à téter son pouce. On lui dit : « vous n'êtes pas encore au monde » : elle prend l'attitude repliée du fœtus dans le sein de sa mère.
Parvenu à ce degré de régression dans le passé, l'expérimentateur eut l'idée de pousser au-delà. Stupeur ! le médium interrogé répond qu'il est à l'état d'esprit désincarné. On poursuit l'expérience toujours dans le même sens régressif : le sujet présente tous les symptômes d'un agonisant. Son visage se contracte. Il fa:t entendre des gémissements. Soudain il renverse la tête: il est mort. On pousse plus loin encore : le personnage apparaît tel qu'il était avant l'issue fatale. Ce n'est plus une jeune fille à la voix argentine : c'est un vieil homme, tout cassé et qui tousse à fendre l'âme, et raconte les quatre-vingts années de sa vie mourante. Et ainsi de suite : en forçant le sujet hypnotisé à explorer les profondeurs du passé, les existences successives se déploient et s'évoquent comme un rouleau cinématographique déroulé à l'envers. Ces existences sont nombreuses. On en compte quelquefois jusqu'à 11 ou 12. Ainsi, Mme J..., sujet hypnotisé par M. de Rochas, reconstitue la liste de ses états-civils antérieurs. En 1860, elle était une jeune fille, appelée Marguerite Duchesne, et son père tenait une épicerie. En 1 757, elle était un jeune homme, Jules Robert, distributeur de journaux à Briançon. En 1702, elle portait le nom de Jenny Ludovic, mère de deux enfants. Sous François Ier, elle fut un soldat, Mi-
chel Berry, qui combattit et tomba, mortellement frappé, à la bataille de Marignan. En 1302, elle s'appelle Mariette Martin et remplit, à Vannes, les fonctions d'institutrice privée. En 1010, elle est une vieille abbesse âgée de 87 ans. En 449, elle est Carlomée, chef d'une horde de guerriers francs. En 279. elle se nomme Esius, et prend place dans la garde de l'empereur Probus. Antérieurement, elle a été une femme captive, depuis le premier âge, d'un prêtre païen, Ali, dans une contrée appelée l'Imondo. La onzième vie est trop lointaine. Le sujet en a perdu à peu près le souvenir: il était alors un enfant, mort dans sa huitième année.
Est-il possible d'imaginer une confirmation plus saisissante des messages communiqués, d'outre-tombe, par l'intermédiaire des tables parlantes et de l'écriture médianimique, sur la réincarnation des morts?
Le cycle de la preuve expérimentale s'achève sur ces découvertes inespérées. Le témoignage de la science rejoint le témoignage des esprits. Ce n'est pas seulement leur existence qui est établie, mais l'exactitude de leurs dires.
Du moins les spirites en sont persuadés.
Ont-ils raison?
Le bloc de faits et d'expériences qu'ils nous oppo-
sent ne présente-t-il aucune fissure ? Faut-il l'accepter tel quel? Faut-il nous incliner devant la force d'une démonstration qui, de prime abord, paraît si impressionnante?
Gardons notre sang-froid et, avant de nous prononcer, sachons mettre au service de la vérité, impartiale et sereine, l'outil scientifique dont les spirites croient pouvoir se servir pour propager leurs singulières croyances.