LES MESSAGES. L EGLISE EN FACE DU SPIRITISME
Nous pourrions nous dispenser d'étudier les messages spirites, puisque leur origine est terrestre et n'a rien à voir avec les (( désincarnés ». Or, nous l'avons vu, la seule raison d'accorder quelque intérêt au spiritisme, c'est qu'il veut se faire passer pour une révélation certifiée par des témoins vivant et agissant • l'au-delà. Ce caractère de révélation, la doctrine spirite ne peut le revendiquer. Dès lors, l'autorité des messages tombe avec lui.
Et cependant, s'il faut croire certains propagateurs de cette doctrine, les messages posséderaient une valeur démonstrative indépendante des phénomènes physiques qui leur servent de support et confirment leur authenticité. Cette thèse hardie vient d'être soutenue, tout cemment encore, par l'auteur de Sherlock Holmes, Arthur Conan Doyle, dans un petit livre vert, intitulé : « la nouvelle révélation ». Si elle était vraie, de quoi nous aurait-il servi d'ébranler la base expérimentale du spiritisme ? A dire vrai, je doute fort que les do^ spirites jouiraient longtemps de la confiance qu'on leur
accorde s'ils restaient suspendus en l'air, séparés du stock de faits merveilleux où Ton a coutume de leur chercher un point d'appui inébranlable.
Acceptons quand même le terrain où l'on nous offre, une dernière fois, d'engager la controverse. L'action sera courte, et nous aurons ensuite quelque loisir pour résumer nos conclusions, en définissant l'attitude de l'Eglise vis-à-vis du spiritisme.
« De nombreux messages de l'au-delà ont été reçus dans des pays différents à des époques éloignées, dont les fragments concernant ce monde ont pu être vérifiés ; il n'est que juste de supposer, me semble-t-il, que si ce que nous avons pu vérifier est vrai, alors ce qui échappe à notre contrôle l'est également. Quand, au surplus, nous trouvons une très grande conformité entre les messages et une non moins grande concordance dans les détails, lesquels n'ont pas le moindre rapport avec un système philosophique préexistant, alors je considère que la présomption de vérité est très forte » (Conan DoYLE, la Nouvelle Révélation, traduction française, pp. 87-88).
Ce texte a l'avantage de présenter en raccourci la preuve totale de l'authenticité des messages spirites, abstraction faite des phénomènes physiques dont nous avons discuté la provenance préternaturelle. On en peut tirer les trois arguments que voici :
Les messages sont vrais en ce qu'ils affirment des événements de ce monde. Donc ils sont vrais en ce qu'ils affirment de la vie d'outre-tombe ;
Le contenu des messages est identique en tous temps et en tous lieux ;
La doctrine des messages n'a point de rapport avec aucun système philosophique préexistant.
Reprenons chacun de ces titres, en commençant par le dernier.
Il est plutôt déconcertant. Le premier venu forgera, de toutes pièces, une théorie sans « le moindre rapport avec un système philosophique préexistant ». Cette théorie, en rupture de ban avec la tradition humaine, sera sans doute très originale. Donc elle vient de l'autre monde. N'insistons pas. Il y a un autre aspect par lequel l'argumen' de Conan Doyle nous déconcerte davantage, s'il est possible. F,h ! quoi, la doetrine snirite. synthèse coordonnée, nous voulons le croire, de toutes les révélations éparses dans les messages, serait une
doctrine neuve, sans attache avec la pensée antérieure des hommes hantés par le problème de leur destinée future ? Vraiment les docteurs spirites ont la mémoire courte, ou bien ils sont médiocrement préoccupés de s entendre entre eux. M. Conan Doyle revendique Tindépendance complète du spiritisme vis-à-vis de tout système connu. M. Léon Denis (Christianisme et spiritisme, p. 13), de son côté, écrit gravement : « Le spiritualisme moderne... résume en lui les croyances des sages et des initiés antiques, la foi des premiers chrétiens et celle de nos pères les Celtes ». A qui se confier ? Qui a raison de M. Doyle ou de M. Denis ? Qui des deux reproduit le plus fidèlement la tendance profonde du (( spiritisme moderne » ? Nous n'hésiterons pas à nous prononcer. Le spiritisme a trop nettement revendiqué l'honneur de représenter, dans le monde, la pure tradition antique, voire même chrétienne, pour que la preuve, invoquée par Conan Doyle, ne fasse pas l'effet d'une improvisation téméraire et maladroite. Eh non, la doctrine spirite n'est nullement originale. Elle plonge de profondes racines, sinon dans le christianisme primitif, du moins dans le tréfonds obscur de la mentalité sauvage en laquelle s'agitent les informes pressentiments de l'immortalité de l'âme. A ce legs du passé,
le spiritisme, il est vrai, n'ajoute rien d'essentiel. C'est pour cela, peut-être, qu'il paraît si neuf.
La preuve tirée de la concordance universelle des messages, en tous temps, en tous lieux, dans leur ensemble et jusque dans leurs infimes détails, serait plus valable si elle n'était démentie par l'évidence.
On s'étonnera d'abord de l'assurance avec laquelle M. Conan Doyle affirme le minutieux accord des messages en tous temps et en tous lieux. A-t-il donc pu recueillir, critiquer et colliger une série de témoignages authentiques, échelonnés sur toute la durée des siècles, depuis Adam jusqu'à nous ? Quelle précieuse mine de documents, où les historiens s'empresseraient de puiser à pleines mains ! Mais allons droit au nœud du problème. La concordance dont on nous entretient peut être envisagée à un double point de vue : la doctrine spirite, telle qu'elle paraît se dégager des messages << d'outretombe », est-elle cohérente ? Les docteurs du spiritisme accordent-ils le même degré de créance au contenu de ces messages ?
On devine l'importance de cette double question, spiritisme, ne l'oublions pas, vise à jeter les bases d une religion nouvelle. Si donc la révélation qui doit de fondement à cette religion et\ Kctoire
elle-même, si les hommes qui ont mission de l'interpréter ne s'entendent pas sur la valeur qu'il convient de lui accorder, la religion issue de ce chaos sera, elle aussi, contradictoire, incohérente. Elle se heurtera au scepticisme universel. On ne bâtit pas une religion révélée sur une révélation qui porte en soi le germe de sa propre destruction.
Or il est trop facile de démontrer que la révélation spirite, consignée dans les messages, n'est pas cohérente.
S'agit-il des conditions de la survie ? Nous ne serons pas aussi exigeants que M. Conan Doyle et nous ferons grâce aux spirites des divergences « de détail ». Ainsi, par exemple, les esprits mangent-ils ? On nous dit, d'une part, qu'ils mènent une (( vie plus spiri tuelle que corporelle d'où sont bannies les préoccupations matérielles de nourriture ». Mais, par ailleurs, on nous apprend que « les esprits prennent des aliments ». D'après une autre source, on aurait emporté, dans l'autre monde, le secret de fabriquer l'alcool et le tabac (( que pourraient réclamer des esprits non régénérés ». Mais passons. Il y a des choses infiniment plus graves. Oui ou non la rétribution des actes existe-t-elle dans l'au-delà ? Nombre de messages sont nettement affir-
matifs : « Le concept de punition, d'expiation est confirmé par les esprits de l'autre monde. Le châtiment est certain et très sérieux ». Mais un écrivain spirite, sur la foi de messages non moins authentiques, déclare ceci : « Je n'ai pas d'informations sur un état de pénitence temporaire ». L'existence des désincarnés est « excessivement heureuse et ils n'ont jamais souhaité retourner sur cette terre ». Le désaccord est, ici, plus troublant. On prétend édifier une religion nouvelle, une religion parfaite, et l'on ne sait même pas si les actes humains reçoivent, là-bas, des sanctions, si, comme le dit énergiquement Conan Doyle, le sort d'un Raspoutine est le même que celui d'un père Damien }
Mais, dira-t-on, le problème des sanctions d'outretombe n'est-il pas, d'avance, résolu par le dogme de la réincarnation, celle-ci étant à la fois un moyen de rachat et de progrès moral ? J'ai le regret de constater que, sur ce chapitre, les messages, depuis un certain temps, deviennent extrêmement confus. Ou plutôt, un schisme grave serait en voie de séparer les esprits « anglo-saxons » et les esprits (( français ». Les messages reçus de l'autre côté de la Manche racontent que la survie du désincarné est de courte durée. Elle est suivie d'une seconde mort. Après quoi s'étend une série 1
tences au cours desquelles l'âme progressivement se transforme. Le tout se passe dans l'au-delà. Il n'y a point de réincarnation. Les messages « français » enseignent la doctrine classique. Et ce sont bien là deux doctrines irréductibles. Les efforts d'exégèse subtile, tentés par les docteurs spirites pour rétablir l'entente cordiale, n'y peuvent rien. Dans le premier cas, en effet, la terre est un point de départ d'où les légions d'esprits, emportés par une vague irrésistible, s'élancent pour ne plus revenir. Et dans la mesure où ils s'éloignent, dans la même mesure aussi, ils deviennent incapables de communiquer avec nous. Dans le second cas, la terre est, pour les esprits, un centre d'attraction et de gravité. Les désincarnés y reviennent et y replongent incessamment. Où est donc la vérité ? Qui a raison, des esprits anglais ou des esprits français ? Ce n'est pas à nous, pauvres terriens, qu'il appartient d'en décider.
Si encore la doctrine enseignée par les esprits <( anglo-saxons » était conséquente avec elle-même ? Elle ne l'est pas. On nous dit, d'une part, que les esprits inférieurs peuvent se racheter avec l'aide des esprits supérieurs. Et d'autre part on nous apprend que (( les esprits inférieurs ne peuvent s'élever ; mais le contraire est possible ». Alors, les esprits inférieurs ne sont plus
perfectibles ? Comment accorder cela avec le principe du progrès moral indéfini ?
L'opposition anglo-française aboutit d'ailleurs à des conséquences désastreuses. Ainsi, d'après la doctrine anglaise, les esprits emportés par le tourbillon nui les éloigne de la terre cessent, assez rapidement, toute relation avec nous. Il paraît que le plus ancien personnage qui ait donné de ses nouvelles mourut en l'an 1677. Il avait été chapelain de Cromwell. Ledit chapelain était sûrement un retardataire, car on n'a jamais reçu de messages émanant d'un esprit aussi vieux que celuilà. S'il en est ainsi, les esprits anglo-saxons doivent bien sourire lorsqu'ils voient les spirites des autres nationalités évoquer, avec tant de conviction, l'ombre de César ou de Cicéron !
En vérité, la doctrine spirite est un imbroglio indescriptible, et l'on y cherche en vain cette belle concordance qui serait d'après Conan Doyle, la preuve de son authenticité.
Et Ton conçoit, dès lors, l'embarras des spirites 1 qu'il leur faut opérer le triage de ces communical soi-disant expédiées de l'autre monde. C'est qu'en effet il y a de tout dans les m toutes les notes s'y rencontrent, depuis la note grave el
philosophique jusqu'à la note terre à terre et moqueuse, sans oublier la note mesquine ou immorale, car il existe des messages à faire rougir les moins prudes.
D'où peut provenir cette diversité ahurissante ? Les spirites se donnent encore beaucoup de mal pour l'expliquer, et trop souvent, hélas ! leurs explications sont piteuses et achèvent de nous dérouter. D'après certains commentateurs, les esprits restent dans l'au-delà, ce qu'ils furent ici-bas. Leur caractère n'a pas changé. Il y a donc des esprits sérieux, il y en a de moqueurs ; il y en a de bons, il en est de méchants ; il y en a de distingués, il en est de vulgaires ; les uns savent, les autres sont ignorants ; les uns disent vrai, les autres nous trompent outrageusement... Grand Dieu ! dans quelle galère nous a-t-on embarqués ! En l'absence de tout critère absolu — puisque les spirites ne veulent jurer que par leurs esprits — qui nous dira si les esprits ignorants en savent moins long que les esprits distingués et si les esprits sérieux ne sont pas, tout bonnement, des esprits pince-sans-rire ?
Une circonstance fâcheuse aggrave la situation. Il paraîtrait que les « désincarnés » ont toutes les peines du monde à se faire entendre de nous. Ils parlent avec difficulté, parce que leurs conditions d'existence diffè-
rent beaucoup des nôtres. Les vibrations de leur corps astral ne trouvent qu'imparfaitement, dans le corps astral des médiums, des vibrations égales et sympathiques. Alors, sommes-nous sûrs de les avoir bien compris ? Et que penser d'une révélation dont les témoins, qui peuvent être des trompeurs, n'arrivent même pas à rendre leur langage pleinement intelligible aux mortels.
Une troisième explication nous décourage sans retour. On nous assure que les esprits, dès l'instant où ils pénètrent dans notre atmosphère terrestre, reprennent incontinent leurs idées, leurs habitudes, leurs préoccupations d'autrefois. Ainsi donc, ce n'est pas eux que nous connaissons ? Leur vraie nature, leur vraie vie d'esprits de l'espace nous échappent? Qu'ont-ils besoin de se déranger pour nous révéler un monde nouveau puisqu'ils ne peuvent se présenter à nous que sous un travestissement qui masque la vision authentique de l'au-delà ?
Et voilà pourquoi, à côté des spirites disposés à recueillir, quand même, comme parole d'Evangile, les messages des « morts », d'autres spirites, et non des moins illustres, refusent d'accorder à ces messages la moindre autorité. Ecoutons plutôt ce qu'en dit Karl du Prel (La mort, l'Au-delà, la vie dans l'Au-delà, traduction française, p. 86) : <( Nous ne pouvons savoir
comment les êtres transcendantaux opèrent quand ils se meuvent dans leur élément, affranchis de toute entrave corporelle et matérielle, de sorte que notre expérience est insuffisante pour construire une métaphysique. Les spirites croyants s'imaginent pouvoir combler la lacune par les révélations d'outre-tombe que leur communiquent les Esprits : mais les fantômes qui retournent dans le monde matériel, ne montrent pas non plus leur vraie nature au point de vue intellectuel, de sorte que ce genre de littérature est sans valeur ». Et c'est le même auteur qui écrit encore, quelques pages plus loin (p. 114) : « Pour juger les esprits, il faut se rappeler qu'ils sont restreints dans leurs mouvements par les lois physiques qui les empêchent d'élargir leur champ d'action. Quant aux niaiseries intellectuelles de leurs communications, qu'on rencontre en effet très fréquemment, ce ne serait pour moi qu'une preuve de plus que ce sont les produits des mortels désincarnés, puisque c'est certainement la sottise qui prévaut ici-bas ». La boutade est jolie. Mais en attendant que les spirites se soient mis d'accord sur la valeur qu'il convient d'accorder aux messages contradictoires des esprits, nous persisterons à penser que le second argument d'Arthur Conan Doyle ne prouve rien.
Reste le troisième : les messages sont vrais en ce qu'ils affirment des événements de ce monde. Donc ils sont vrais en ce qu'ils affirment de la vie d'outretombe.
Cet argument est le plus faible de tous. On en pourrait d'ailleurs contester la forme évidemment trop absolue. Il arrive souvent aux auteurs des messages de se tromper même sur les affaires de ce monde. Mais la question n'est pas là. Elle est de savoir s'il n'y a pas une cause qui explique pourquoi les prétendues communications des « désincarnés » peuvent être approximativement justes quand il s'agit des événements d'icibas, et si cette même cause n'explique point, en même temps, pourquoi les communications relatives à l'Audelà ne méritent aucune créance. Or, l'appréciation de cette cause n'est possible que si l'on a déjà pris position en face des phénomènes physiques du spiritisme. Et cela revient à dire que l'argument de Conan Doyle dissimule une pétition de principe. Il suppose admis ce qui est précisément à démontrer : à savoir que les messages émanent réellement des désincarnés. Par conséquent il ne saurait figurer dans une démonstration qui vise à établir l'origine des messages indépendamment des expériences physiques qu'on invoque pour étayer leur
leur. Pour nous, l'exactitude des relations fournies par les médiums sur les choses terrestres ne garantit nullement l'exactitude des renseignements fournis sur les choses de l'autre monde. Elle ne la garantit point pour cette raison fort simple que les médiums, s'ils peuvent, par des moyens spéciaux, communiquer avec notre monde, n'ont aucun moyen propre de communiquer avec l'autre.
Ainsi l'étude intrinsèque des messages n'apporte aucune preuve nouvelle à l'origine « transcendante » de la révélation spirite.
Il me reste à résumer les conclusions générales de notre enquête. Ces conclusions, ce sont celles-là même qui inspirent l'attitude de l'Eglise en face du mouvement dont nous venons d'esquisser la physionomie et les tendances. Dès le début, c'est-à-dire, au lendemain des premières manifestations des (( désincarnés » en Amérique, l'Eglise catholique a mis les chrétiens en défiance contre le spiritisme. Depuis, sa ligne de conduite n'a pas varié. Les récentes décisions de Rome (1917) répondent aux considérants formulés, en 1866, par les Pères du second Concile de Baltimore.
Si cette ligne de conduite est sage, le lecteur est maintenant en mesure de le juger. Néanmoins, il ne sera pas utile de l'examiner de plus près, afin d'écarter, s'il en était besoin, toute équivoque et tout malentendu.
Tandis que nous nous efforcions de ramener le spiritisme à des causes naturelles, encore que mystérieuse5, une difficulté a pu surgir dans les esprits et suggérer une objection spécieuse.
Que l'Eglise catholique dénonce et condamne les prétentions religieuses du spiritisme, elle en a le droit et le devoir. Elle ne peut, de gaieté de cœur, exposer la foi de ses fidèles à un péril certain. Elle ne peut, sans protester, entendre les affirmations de ces nouveaux docteurs qui, à tort et à travers, se mêlent d'histoire et d'exégèse, et, sous prétexte de ramener le christnnisme à sa forme originelle, sapent par la base les vérités fondamentales du christianisme. En tant que système d'idées, le spiritisme est une hérésie, et sa littérature tombe sous les prohibitions les plus élémentaires de l'Index. Mais que l'Eglise interdise à ses membres de se livrer aux pratiques spirites ; qu'elle leur défende d'assister aux séances médiumniques, n'est-ce pas. de part, un abus de pouvoir ? N'est-ce pas. surtout, opposer aux légitimes aspirations du progrès scientifique, e.nc
barrière gênante 7 Si en effet les phénomènes spirites sont réductibles à des causes naturelles, pourquoi interdire, comme on Ta fait, d'interroger les tables parlantes, les voyantes extralucides, ou de provoquer des apparitions matérialisées ? Nous commençons à découvrir, ou tout au moins à entrevoir, une province jusqu'alors inexplorée de la psychologie humaine. Est-ce le moment de paralyser les recherches des expérimentateurs? Est-ce le moment de jeter l'interdit sur des savants qui, par l'application de leurs méthodes exactes, pourraient nous livrer le dernier mot d'une énigme dont la solution serait un apaisement pour tous ?
Cette objection, je ne saurais mieux la dissiper qu'en définissant, d'une manière précise, les principes directeurs du catholicisme sur le sujet qui vient de nous occuper. Ces principes, il me paraît qu'on peut les réduire à trois principaux.
L'Eglise ne se prononce pas sur l'essence des phénomènes spirites ;
L'Eglise défend au commun de ses fidèles de se livrer aux expériences spirites ;
L'Eglise soupçonne, dans les manifestations spirites, l'intervention accidentelle des puissances diaboliques.
Et tout d'abord l'Eglise ne se prononce pas sur l'es-
sence des phénomènes spirites. Que Ton veuille bien peser la portée des mots que j'emploie à dessein. Se prononcer sur l'essence d'un phénomène, c'est définir, avec sa nature intrinsèque, la nature des causes qui le produisent. Et c'est, du même coup, englober dans une seule définition, la totalité absolue des phénomènes qui réalisent cette essence.
Or, on chercherait vainement, dans les décisions émanées de l'autorité ecclésiastique, une définition aussi tranchée, aussi catégorique.
Parlons au concret. Les médiums — toute suspicion de fraude ou de charlatanisme mise à part — provoquent des manifestations extraordinaires. Au point de vue catholique, il ne peut y avoir que deux interprétations viables : ou bien nous constatons les effets de forces naturelles, mais inconnues ou mal connues; ou bien nous saisissons sur le vif le jeu de puissances préternaturelles. Dans les deux hypothèses, il est notoire qu'à cette fantasmagorie se mêlent certaines pseudo-révélations contradictoires avec la révélation authentique. Si la cause est jugée naturelle, les révélations n'ont rien à voir avec l'au-delà ; elles sont attribuables à l'ignorance ou à l'incrédulité des médiums et de leurs magnétiseurs. Si la cause est préternaturelle, la conclusion s'impose: Dieu ne
peut être l'auteur d'une révélation fausse, et par conséquent, l'auteur des communications ne peut être que le démon. Entre ces deux explications possibles, l'Eglise a-telle fixé son choix ? L'a-t-elle fixé de telle sorte que, de soi, toute manifestation spirite encourt toujours la note de satanisme ? Eh bien non, l'Eglise n'a rien décidé sur ce sujet. Elle attend, elle suspend son jugement et nul n'a le droit de l'accuser d'enrayer, sur ce domaine, l'investigation des vrais savants. Et c'est à l'intention de ces derniers que le Saint-Office, en 1899, promulguait cette règle dont il est impossible de méconnaître la sagesse modératrice : « S'il s'agit de phénomènes qui certainement dépassent les forces de la nature, on ne peut les provoquer. S'il y a doute, qu'on proteste d'abord qu'on ne veut avoir aucune part dans des faits prêternaturels : à cette condition, le procédé est tolérabie, pourvu qu'il n'y ait pas péril de scandale )) (Cité par L. RoURE, Le merveilleux spirite, p. 374).
Il n'en reste pas moins que l'Eglise interdit formellement au commun des fidèles de se livrer aux expériences spirites. Et c'est là surtout, je le crois, que le différend menace de passer à l'état aigu. J'en ai pour preuve les confidences qui m'ont été faites par maintes personnes, croyantes ou non croyantes.
Si en effet l'autorité ecclésiastique ne déclare pas a priori le caractère préternaturel des causes qui sont à l'œuvre dans le spiritisme, pourquoi imposer un frein à la liberté et à la curiosité universelles;
La raison de ce frein, elle est facile à deviner.
Soyons francs.
Lorsque Pasteur eut découvert la microbiologie qui, au dire des connaisseurs, a été la plus formidable révolution accomplie, en médecine, depuis les origines, un frisson d'espérance agita le monde entier. Les maladies les plus tenaces allaient être ou seraient un jour guéries. L'admiration, la gratitude montaient vers le génie qui avait trouvé le microbe de la rage et qui formait des élèves dignes de lui pour continuer ses miraculeux travaux.
Et cependant, vit-on, alors, le peuple se précipiter dans les laboratoires, envahir et encombrer les salles d'expérience? Nullement. Chacun resta chez soi. On estima que les spécialistes avaient seuls qualité pour approfondir ce nouveau domaine de la science.
Et quand, plus tard, coup sur coup, on apprit les merveilles de la photographie à travers les corps et de la télégraphie sans fil, vit-on la foule s'attribuer le droit de collaborer avec les Rœntgen, les Branly ou les Mar-
coni? Non. On avait assez de bon sens pour comprendre que ces offres de service eussent été ridicules et déplacées.
Or voici qu'aujourd'hui les psychologues s'aventurent dans un champ encore plus rebelle d'accès et plus difficile à défricher que celui de la Physique ou de la Chimie, car on me permettra de le répéter, le mystère de l'âme est le plus insondable de tous. Alors, comment se fait-il que l'humanité s'ébranle et que des millions de gens qui ne sont ni psychologues, ni psychiatres, ni neurologues, se jettent à corps perdu dans l'étroit sentier à peine tracé par les spécialistes et prétendent, du premier coup, abattre la broussaille et voir clair là où les mieux informés osent à peine émettre un jugement définitif?
A quoi tient cette différence? Elle tient à ce que la foule, quand elle improvise des expériences spirites, quand elle organise des « cabinets noirs », consulte les tables et les voyantes, recherche avidement la société des fantômes, n'est pas mue par 1 amour désintéressé de la science et du progrès scientifique. Autrement, elle resterait chez elle. Ce qu'elle veut, ce qu'elle désire — fut-ce au prix d'un détraquement cérébral — c'est entrer en communication avec l'au-delà, c'est percer le
mystère cToutre-tombe, et retrouver ceux que la mort a ravis à sa vue, à son affection, à sa tendresse.
Le spiritisme n'est pas la course à la science, il est la course aux morts. Et devant cette foule, aveuglée, haletante, l'Eglise se dresse et défend d'aller plus loin. Et pourquoi ce geste d'arrêt? Serait-ce donc qu'elle n'a rien à nous enseigner sur le sort de nos disparus ? Serait-ce donc qu'elle tient pour irrévocable, la séparation des morts d'avec les vivants? Non certes. L'Eglise, elle aussi, a une doctrine, doctrine un peu plus austère, j'en conviens, que celle du spiritisme, mais doctrine consolante, fondée sur ce fait que l'âme, étant spirituelle, peut, avec la permission de Dieu, se porter partout où sa présence invisible et discrète est réclamée ; fondée encore sur la réalité des relations que les morts entretiennent avec nous par les souvenirs que Dieu réveille, ranime et entretient dans leur mémoire intellectuelle; fondée encore, et par-dessus tout, sur le dogme splendide de la communion des saints, échange mutuel de prières et de grâces dont le cœur du Christ- Sauveur est la source inépuisable. Mais d'autre part, l'Eglise professe, je l'ai dit, que les morts ne frayent pas directement avec les mortels. Sauf en des cas exceptionnels dont Dieu seul est juge, ils ne peu-
vent ni se faire voir, ni se faire toucher, ni se faire entendre. Et dès lors prétendre les évoquer à plaisir et à merci, c'est obéir à une poussée, à une intention superstitieuse que la réalité ne satisfera point.
La course aux morts est donc une course à l'abîme. Quelle que soit la cause qui se manifeste dans les phénomènes médiumniques, ce qu'on y cherche, c'est cela même qu'on risque le plus sûrement de n'y trouver jamais.
Et l'on voudrait que l'Eglise nous abandonnât à cette illusion ? On voudrait qu'elle nous laissât à l'erreur de croire qu'en étreignant les fantômes nous retrouverons ceux qui nous ont quittés pour entrer dans leur vie immortelle? Ah! quel sourire et quel dédain sur les lèvres des hommes attentifs à surprendre les faux coups de barre du nautonier qui dirige ici-bas la barque divine, si un jour venait où les faits spirites seraient classés sans appel dans la catégorie des effets naturels! Ils mépriseraient l'Eglise, ils lui reprocheraient d'avoir berné l'humanité souffrante en lui chantant la vieille et naïve chanson, et en allumant, au ciel, des étoiles caduques.
Ce sourire, ce dédain, l'Eglise n'aura pas à les subir, car elle sait, d'une certitude qui devance la certi-
tude scientifique, que ceux qui nous parlent, derrière les guéridons, les planchettes alphabétiques et les fantômes matérialisés, ne sont pas les esprits des morts.
En revanche, elle redoute qu'à l'appel de la sensibilité et de l'imagination égarées, une autre présence ne réponde, qui revêtirait pour nous tromper l'apparence des morts. Le spiritisme engage les âmes dans une voie dangereuse. A écouter ses docteurs, il n'y aurait, dans l'autre monde, que des esprits désincarnés. Si cela était vrai, nous serions bien tranquilles, puisque les « désincarnés » sont incapables, par eux-mêmes, de se manifester aux vivants.
Mais il n'y a pas que les morts à peupler ces régions mystérieuses. Le spiritisme a simplifié l'au-delà. Il ignore ou affecte d'ignorer l'existence de ces purs esprits, anges de lumière ou anges déchus, qui sont des natures beaucoup plus élevées que les âmes humaines dans la hiérarchie des êtres.
Or, si l'âme, séparée de la matière, n'a plus de prise sur les corps, l'esprit pur, ange ou démon, domine la matière et peut agir sur elle, et, par elle, sur l'âme qui l'anime.
Voilà un autre et capital aspect de la doctrine catholique dont il convient de faire état, si l'on veut bien comprendre les directions pratiques de l'Eglise tou-
chant le spiritisme. A supposer que les causes en activité dans les phénomènes dont nous avons parlé soient, dans une large proportion, des causes naturelles, les activités de ce monde nouveau ne sont pas assez rigoureusement connues pour que Ton en puisse exclure toute intervention de la puissance des ténèbres. Et ce danger n'est pas aussi illusoire que ne Test l'espérance de rencontrer les morts. Où s'arrête le pouvoir démoniaque) On lui connaît deux limites infranchissables : la volonté de Dieu et la volonté de l'homme. Or nous savons que Dieu permet au démon de tenter les âmes, non pour qu'elles succombent au mal, mais pour accroître leurs mérites surnaturels de tout l'appoint qu'y ajoute la continuité d'une énergie invinciblement attachée au devoir. Quant à l'homme, la seule barrière qu'il ait à opposer aux entreprises diaboliques, c'est le refus de son consentement. Nul n'est victime du démon s'il n'a donné au démon, par imprudence ou décision formelle, barre sur sa pensée, sur son cœur ou sur ses sens. Si donc un chrétien, malgré les avertissements de l'Eglise, se résout à sauter dans l'inconnu et à marcher, droit devant soi, prêt à tendre la main à toute main qui, au sein des ténèbres, la saisira, il court risque de se trouver un jour en face non des morts qu'il invoquait,
mais du démon, toujours prêt à interpréter en sa faveur, les vœux troubles des mortels.
Je sais bien qu'aujourd'hui, la foi de l'existence du diable est un article que des personnes « intelligentes )) rayeraient volontiers de leur credo. Et cependant, lorsqu'on voit, précisément dans les cercles spirites, se réaliser certains phénomènes qui, dans l'état actuel de nos connaissances, résistent à toute analyse scientifique ; lorsqu'on recueille l'écho de certaines prévisions, si nettes, que la clairvoyance des médiums eux-mêmes en paraît incapable, lorsqu'on voit nombre d'adeptes du spiritisme glisser insensiblement sur les pentes de la folie, ou perdre la foi, ou se rendre à des conseils qui révoltent le sens moral, on ose se demander si, par delà le spiritisme naturel, il n'en est pas un autre qui est, celui-là, l'oeuvre occulte du démon. L'Eglise incline à le croire. Il est sage de le penser avec elle et de gouverner sa vie en conséquence.
Ma tâche serait terminée, s'il ne me restait un dernier point à éclaircir. L'origine naturelle d une grande partie des phénomènes spirites étant admise, la théorie catholique du miracle n'en serait-elle pas un peu ébranlée? Je ne parle pas de l'explication des miracles évan-
géliques par le corps astral. Nous avons vu, en son temps, que cette explication ne valait rien. Mais, le corps astral mis à part, ne peut-on pas envisager une date, plus ou moins rapprochée, où les médiums obtiendraient, avec l'aide de leurs singuliers pouvoirs, des effets comparables à ceux que nous qualifions de miracles? Déjà ils font mouvoir des objets à distance, ils se dédoublent, ils lisent dans la pensée des hommes. Que ne feront-ils pas lorsque leurs facultés étonnantes auront été convenablement développées!
Cette crainte n'est pas fondée et voici pourquoi.
Au fond, toutes les forces que manie la science sont des forces inconnues. Mais si elles sont inconnues dans leur essence, elles ne le sont pas dans leurs résultats. Elles constituent, au contraire, des cycles dont les frontières sont tracées par la répétition incessante des mêmes effets. Et ces cycles ne se confondent pas, ils ne se recouvrent pas, ils restent imperméables les uns aux autres. Choisissons quelques exemples. L'électricité est une force inconnue. Nous savons néanmoins ce qu'elle peut produire dans le vaste domaine de ses applications variées : en physique, en chimie, en thérapeutique, etc. Nous savons surtout que, sur d'autres domaines, sa nature est inopérante : l'électricité ne
remplacera jamais le germe vital d'où l'animal et la plante sont sortis. Cette énergie vitale, s'exprime par les lois de la biologie. Elle est, à son tour, une force inconnue, mais dont les effets ne s'étendent pas au delà d'un cercle déterminé. L'animal naît, grandit et meurt : telle est la loi universelle. Elle est suffisamment connue pour que nous puissions émettre à coup sûr, ce jugement : quand un organisme est usé, ou rongé par un mal incurable, cancer, tuberculose, mal de Pott, sa mort est imminente, le principal vital n'y peut rien. Et s'il est bien mort, la vie peut moins encore le réintégrer. Le spiritisme, à son tour, dénonce une force inconnue. Mais depuis des années et des siècles que cette force est à l'œuvre, elle a eu tout le loisir de trahir son déterminisme interne. En fait, les types qu'elle réalise sont invariablement identiques. Ils rentrent dans un nombre, relativement restreint de catégories, depuis les cas de télépathie simple jusqu'aux phénomènes très rares de matérialisation. Donc, ici encore, le cycle est fermé. Et de même que l'électricité a des limites, de même que le principe vital a des limites, de même la puissance médiumnique a les siennes. Et par conséquent, lorsqu'un effet se produira, qui ne peut être attribué à aucun de ces cycles délimités par leurs manifestations
propres, cet effet se réclamera d'une cause supérieure, située en dehors de chacun de ces cycles et Je tous pris ensemble. Traduisez : quand les spirites auront guéri instantanément un cancer, une tuberculose, un mal de Pott, ou ressuscité un mort, nous cesserons de croire au miracle. Mais nous pouvons être tranquilles, jamais cette conjoncture ne se vérifiera. Le déterminisme intrinsèque de la force en jeu s'y oppose. La puissance miraculeuse, qui est, en fait, la puissance divine, mise au service d'un enseignement surnaturel, se caractérise par l'absolue liberté de ses manifestations. Elle ne connaît aucune limite, elle ne se laisse arrêter par aucun obstacle. La puissance médiumnique coule entre des digues étroites et infranchissables. Elle n'a donc pas la même origine. Pour employer jusqu'au bout notre comparaison de tout à l'heure, le cycle spirite et le cycle miraculeux ne se recouvrent pas.
Je n'ai pas la prétention d'avoir épuisé, par ces quelques pages, le sujet dont j'ai entrepris de traiter les grandes lignes. Puissé-je néanmoins en avoir dit assez, puissé-je aussi avoir parlé un langage assez clair pour retenir sur le seuil de l'abîme caché par un mirage trompeur, tant d'âmes que le mépris d'un danger certain pourrait conduire à leur perte.