‹ La religion spiriteChapitre 5 sur 7 · SPIRITISME SANS ESPRITS · texte numérisé non relu

SPIRITISME SANS ESPRITS

L'hypothèse du corps astral, si séduisante qu'elle paraisse, ne rend pas compte des manifestations spirites. Serait-elle vérifiée, elle nous laisserait dans la plus complète incertitude au sujet des interventions de l'au-delà. Mais il y a plus. Au double point de vue de l'expérience scientifique et de l'analyse philosophique, l'existence de ce corps fluidique, véhicule des messages d'outre-tombe, échappe à toute démonstration sérieuse.

Cette conclusion, toutefois, ne résout pas, loin de là, le problème. Les spirites se trompent en voulant étayer leur doctrine sur une théorie contestable. Se trompentils sur le fond même des choses ? Et nous, qui avons éliminé, comme irrecevable, la notion du périsprit, ne nous sommes-nous pas, témérairement, coupé la retraite ? Avec le corps astral, nous possédions, du spiritisme, une explication facile. Le (( double » du médium, dégagé de son corps charnel, devenait la cause responsable de tous ces phénomènes étranges. Et nous étions autorisés à éliminer, comme indiscernable, la part

d'action gratuitement attribuée aux « désincarnés ». Position solide, i'il en fût, puisqu'elle rendait douteuse et problématique l'origine supraterrestre de la révélation nouvelle : or la première condition que doit réaliser une révélation destinée à bouleverser la terre n'est-elle pas d'être, au moins, connaissable ?

Et maintenant que ce précieux corps astral s'est évanoui, nous voici ramenés aux termes initiaux du problème : un ensemble de faits dont la production dépasse les capacités ordinaires de l'homme et qui, souvent, trahit le jeu d'une intelligence étrangère à notre monde. Une fois de plus nous sommes au rouet. Il faut mettre bas les armes et confesser que les phénomènes spirites, par essence, donc toujours, se réclament d'une cause préternaturelle.

Si nous étions réduits à cette extrémité, nous n'aurions à concevoir aucun trouble. La révélation spirite, surprise, dès le début, en flagrant délit d'imposture, ne peut être le message du Dieu de vérité. Et l'Eglise, on le dira plus tard, sait à quoi s'en tenir sur la véritable identité des esprits de mensonge. Mais la même Eglise, peu suspecte, on en conviendra, de refuser créance à la réalité de l'invisible, bon ou malfaisant, a consacré, par sa doctrine et par un usage constant, une règle dont il

sera prudent de ne point s'affranchir : en face d'un fait dont l'origine est obscure ou douteuse, avant d'invoquer la cause surnaturelle ou préternaturelle, on doit épuiser toutes les causes naturelles susceptibles de l'expliquer.

De cette règle, nous ferons aujourd'hui notre profit, Y aurait-il une explication naturelle, scientifique du spiritisme ? Entendons-nous.

Quiconque se mêle de science, se voue infailliblement à rencontrer sur sa route le mystère. Proposition paradoxale! N'est-il pas admis, en effet, que le mystère est, par excellence, le domaine de la Religion, tandis qu'à la Science échoit la belle mission de porter partout l'irrésistible clarté de ses principes et de ses raisonnements ? Opposer ainsi la Science à la Religion, c'est être la victime bénévole d'une illusion. La Science constate beaucoup de choses. Elle n'en explique aucune. Elle montre la liaison des phénomènes, enregistre leurs lois, appose, sur ces lois, des étiquettes générales. Elle ne dit le pourquoi de rien. L'investigation des causes dernières lui échappe. Les corps s'attirent, se repoussent. On appelle ce flux et reflux d'attraits et de répulsions gravitation universelle. Qu'est-ce au juste que la gravitation universelle ? Mystère. Nous manions cgi

substances clouées de propriétés merveilleuses : la vapeur, l'électricité, les rayons X, les oncles hertziennes. Qu'y a-t-il, au juste, sous ces forces que nous captons, tant bien que mal et plutôt mal que bien ? Mystère. L'univers étend sous nos yeux ses profondeurs infinies, peuplées d'étoiles : Où sont les limites de l'univers? Mystère. , Quel fluide remplit le vide intersidéral? Mystère. Et la vie? Qu'est-ce que la vie? Mystère. Et l'âme ? Qu'est-ce que l'âme? Qui nous dira la puissance cachée de cette substance spirituelle, plus déliée, plus subtile, plus active que n'importe laquelle des forces prodigieuses issues de la matière? Mystère. Ainsi la souriante perspective des régions illuminées par des clartés sans ombres recule et s'enfuit. Et dans cette fuite éperdue, le mystère de la Science finit par rejoindre le mystère de la Religion.

Proposer une interprétation scientifique du spiritisme, ce n'est donc nullement s'engager à projeter une lumière éblouissante sur la nature de forces obscures qui, là plus qu'ailleurs, sont en jeu. On peut, tout au plus, par un juste emploi de la méthode inductive, montrer que les phénomènes spirites se rattachent à des causes qui ne sont pas obligatoirement les « esprits de l'espace », les désincarnés.

Et voici la marche de notre étude. Nous partirons des faits les plus simples, j'entends par là ceux où la présence des esprits n'est pas ou ne semble pas requise. Puis, ajoutant à ce noyau fondamental d'observations de nouveaux éléments, de plus en plus compliqués, sans doute, mais toujours empruntés au domaine de la psychologie expérimentale, nous espérons établir, par l'enchaînement et la combinaison de ces séries progressives de faits, l'origine naturelle de la plupart des manifestations spirites.

Il n'est personne qui ne connaisse, soit pour en avoir entendu parler, soit pour les avoir expérimentés, ces curieux phénomènes connus sous le nom de télépathie.

La télépathie est une impression physique intense, inopinée, surgissant à l'état de veille ou durant le sommeil, et qui est en rapport avec un événement survenu à distance.

La définition s'applique, d'abord, à des cas assez ordinaires. Ainsi M. Z., en résidence à Saint-Louis du Sénégal, est piqué au pied par un insecte dangereux. Saisi d'une fièvre violente, il reste vingt jours dans le coma. Quelques heures après qu'il eût perdu tout senti-

ment, un télégramme, venant de France, parvient à son adresse. Il est signé de sa propre mère qui, angoissée, demande ce qui est arrivé. L'instant précis de l'envoi coïncide avec celui où M. Z... est tombé évanoui. Ce dernier, revenu à la santé, regagne son pays. Sa mère lui raconte comment, sans motif apparent, elle a soudain éprouvé une sorte de secousse avec l'intuition nette du danger couru par son fils : « impression si puissante, qu'elle avait immédiatement fait lancer un télégramme pour avoir des nouvelles. »

De cet exemple de télépathie simple il existe d'innombrables répliques. Elles rentrent toutes dans la catégorie de ces « pressentiments », de ces intuitions, fugitives ou tenaces, et si fréquentes que l'on ne peut songer à les mettre au compte des esprits désincarnés. En vouloir surprendre le mécanisme psychologique serait une entreprise désespérée. Dès l'abord nous nous trouvons, avouons-le franchement, en face du mystère. Le fait n'en est pas moins réel. Et comme, en bonne philosophie il n'y a pas, il ne peut y avoir d'action à distance sans intermédiaire, il faut bien supposer que les deux personnages intéressés, la mère et le fils, sont reliés par quelque chose qui transmet, à travers l'espace, la cause du choc ressenti par la mère. Ce quelque chose, on l'ap^

pellera du nom que Ton voudra : fluide, effluve, émanation, radiation ; peu importent les vocables. En employant l"un ou l'autre, nous n'entendons pas nous prononcer sur la nature de ce lien énigmatique. Disons, pour la commodité du langage, que certains sujets ont la propriété d'émettre une sorte de « fluide », déterminé à produire une impression corespondante chez d'autes sujets aptes à la recevoir. Y a-t-il là une impossibilité physique ? Nous ne le croyons pas. Les corps inanimés ne sont-ils pas capables, eux aussi, d'émettre des « ondes » dont l'amplitude est, pour ainsi dire, illimitée ? Pourquoi un corps humain, vivant, animé d'une âme immatérielle, serait-il moins favorisé ?

A côté de ces cas de télépathie simple, il en est de plus complexes. Ce sont ceux où l'impression éprouvée s'accompagne d'une sensation auditive, visuelle ou tactile.

Sensation auditive. Deux amis sont enfermés dans la prison de Marseille. L'un d'eux est condamné à mort. Un matin, son compagnon de captivité perçoit très nettement, dans la table de sa cellule, à plusieurs reprises, un crépitement de petits coups secs. Quelques instants après le geôlier lui apprend que son ami a été fusillé au point du jour.

Sensation visuelle. Une dame assiste à un grand dîner. Soudain, elle pousse un cri. Ses yeux se fixent sur le mur en face d'elle. Ses bras se tendent en avant. Elle tombe en syncope. On la fait revenir à soi. Alors, sanglotante, elle raconte que « tout à coup la salle à manger, avec sa lumière et ses convives, avait disparu pour lui montrer la mer en fureur et son fils dans les flots, qui lui tendait les bras ». Plus tard, elle apprit que ce fils, officier de marine, était mort noyé, dans la mer des Indes, le jour même de la vision.

Sensation tactile. Un enfant, âgé d'une douzaine d'années, refuse obstinément de suivre son père au chevet de sa grand'mère mourante. Il se couche. A 7 h. 1 /2, dans son lit, la chambre étant déserte, il reçoit une gifle d'une violence extraordinaire. La joue est rouge et enflée. A 9 heures, le père entre. Informé de l'incident, il constate que la gifle a été reçue à l'heure exacte où la grand'mère rendait le dernier soupir.

Ces cas de télépathie complexe diffèrent-ils essentiellement des cas de télépathie simple ? Il ne le semble pas. On peut admettre que 1' « effluve )> — encore une fois, je n'accorde aucune importance au terme — agit avec un dynanisme assez puissant pour évoquer, non seulement une impression, un pressentiment vagues, mais

une sensation objectivée par le patient. La physique fournirait, sur ce point, une comparaison intéressante. Lorsqu'un homme parle au téléphone, le son de sa voix estil transmis tel quel, par le fil électrisé? Nullement. Vous aurez beau prêter une oreille attentive au fil qui sillonne la campagne, de poteau en poteau, vous n'entendrez rien. Le son est bien transmis, mais, pour lui restituer sa valeur formelle de son, il faut, à l'autre bout, un appareil récepteur qui transforme l'onde en vibrations sonores. Et il s'agit de téléphotographie, il faut également, à l'arrivée, un dispositif spécial pour reconstituer l'image expédiée à distance. De même, dans le cas de télépathie, accompagnée de sensations auditives, visuelles, ou tactiles, ni l'audition, ni le contact, ni la vision ne sont transmis tels quels. Mais à l'arrivée, il y a un organe récepteur qui restitue aux « effluves » leur valeur formelle de vision, de son ou de contact.

A ce groupe de phénomènes, nous rattacherons les cas spontanés de lecture de pensée. Si, en effet, il est donné à une personne, fort éloignée d'une autre, de transmettre à celle-ci une impression déterminée, à plus forte raison la communication devient-elle possible, lorsque les deux personnes sont en présence. Un enfant. Ludovic, dès l'âge de 5 ans, résout les problèmes I«

plus difficiles de l'arithmétique. Mais on observe, d'une part, qu'il ne prête qu'une oieille distraite à l'énoncé du problème et que, d'autre part, il n'est capable de répondre que si sa mère est là, connaissant la solution. De même. Ludovic devine le chiffre, choisi au hasard, d'une page de dictionnaire, si sa mère a ouvert le volume et connaît le chiffre. Ce qu'on appelle lecture de pensée est donc un cas particulier de télépathie complexe. Il n'y a pas, à proprement parler, lecture de pensée. Il y a, comme précédemment, transmission d'une image reconstituée par le patient.

A l'aide de ces expériences, nous entrevoyons déjà l'explication d'une catégorie de phénomènes <( spirites »: les apparitions. Elles se produisent, pour la plupart, au moment de la mort, avant que l'âme n'ait été complètement dégagée de son corps. Ce sont là des cas de télépathie complexe. L'impression émanée du mourant est reçue, enregistrée avec reconstitution, par le sujet récepteur, d'une sensation visuelle, plus rarement auditive ou tactile. Le rapport de Mme Juliette Adam rend cette hypothèse vraisemblable. S'il y avait apparition extérieure, la grand'mère serait vue telle qu'elle était sur son lit de mort. Et surtout, elle ne se montrerait pas avec des orbites vides. La vision reconstituée

par Mme Adam répond, en gros, à la réalité, mais elle revêt des modalités qui supposent une sorte de remaniement subjectif. Ainsi, parfois, l'oreille de la personne à qui Ton téléphone entend mal et reconstitue par à peu près les ondes sonores transmises par le fil électrisé.

Les apparitions postérieures de plusieurs mois, de plusieurs années à la mort admettent-elles la même explication? Ici la vision ne peut émaner directement de la personne du mort. L'histoire de Ludovic va cependant nous permettre de ramener ces visions impressionnantes au type de la télépathie complexe. Rappelonsnous l'étrange aventure de ce voyageur de commerce qui a vu sa sœur, 9 ans après le décès de celle-ci, portant sur la joue une égratignure encore fraîche. Personne au monde ne connaissait cette circonstance. Il y avait pourtant quelqu'un qui la connaissait bien, qui avait enregistré, avec une intensité douloureuse, l'image de la jeune égratignée. Ce quelqu'un était la mère. On inclinera donc à penser que le jeune homme — pour employer l'expression consacrée et d'ailleurs inexacte — a lu cette image dans la mémoire toujours vivante de la mère. Et ce qu'il a vu, ce n'est point directement sa sœur, mais le portrait de cette sœur, tel qu'il existait dans le souvenir maternel : ainsi Ludovic connaît, par

sa mère, la solution d'un problème d'arithmétique et le chiffre d'une page désignée au hasard.

Après la télépathie simple ou complexe, nous trouvons une troisième sorte de télépathie, moins fréquente. Elle comprend les cas où l'impression objectivée s'accompagne d'un transport d'objet. Robert Bruce, en 1828, navigue dans les parages de Terre-Neuve. Il interpelle son capitaine qu'il croit être dans une cabine voisine de la sienne. En effet, un homme est là, mais, en s'approchant, Bruce s'aperçoit que cet homme est un personnage absolument inconnu, occupé à écrire sur une ardoise. Le capitaine, averti, descend. L'inconnu n'est plus là. L'ardoise porte ces mots: « Gouvernez au nord-ouest ». L'écriture n'a rien qui rappelle celle des passagers du navire. Ordre est donné de se porter dans la direction indiquée par l'ardoise. Après quelques heures, on découvre un vaisseau pris dans les glaces et à demi brisé. Parmi les hommes de l'équipage, Bruce reconnaît le mystérieux visiteur, dont l'écriture est identique à l'écriture de l'ardoise.

Nous retrouvons ici des éléments connus. Le passager du navire en détresse a projeté une image de luimême, reconstituée par Robert Bruce. Mais il y a autre chose. Il y a ce fait singulier que l'image a été

vue en train d'écrire! L'écriture est réelle, puisqu'elle subsiste après l'évanouissement de la vision. Si le fait raconté par Bruce est exact, il faut admettre non qu'une image ait pu écrire quoi que ce soit, mais que le passager du navire en détresse a projeté tout à la fois une image et une action motrice. Cette action motrice, exercée à distance, est-elle inconcevable? Non, car elle s'accomplit tous les jours sous nos yeux. Tandis que l'appareil récepteur d'un téléphone reconstitue un son, l'appareil récepteur d'un télégraphe reconstitue des phrases entières sur la fine bande déroulée par une bobine mobile. Et pourquoi les reconstitue-t-elle? Parce que la force transmise est, au départ, déterminée à produire l'effet désiré. Ici l'appareil est simplifié: un morceau de craie, une ardoise, mus par on ne sait quelle onde déterminée, elle aussi, à produire ce résultat.

A l'aide de ce facteur nouveau, nous pouvons éclairer encore certains faits de « spiritisme ». Si un être humain peut exercer une action motrice à de longues distances, on sera moins surpris qu'une action de ce genre se révèle plus puissante et plus diversifiée, quand elle s'exerce dans un champ beaucoup plus limité. Ainsi, plusieurs cas de « maisons hantées )) se ramèneraient au type de télépathie motrice. Tout donne à supposer

qu'à Objat, par exemple, l'ensemble des manifestations est due à la présence et à l'activité télépathique de Marie Pascarel. Un autre cas, cité par M. Durville, est encore plus significatif. M. Durville hospitalise dans sa maison un jeune garçon appelé Raymond. Des phénomènes, en tout point semblables à ceux d'Objat, se produisent, inopinément : lampes électriques s'allumant toutes seules, cartons à dessin précipités d'une étagère sur le parquet; fer à repasser, habits, grille de cheminée voyageant à travers une chambre à coucher; matelas arraché d'un lit. Malgré son épouvante, M. Durville conserve assez de sang-froid pour observer que Raymond est le centre de ces phénomènes plus grotesques les uns que les autres. Tout se passe comme si, du jeune homme, émanait une force inconsciente qui, tour à tour, attire et repousse les objets.

Ainsi apparitions à l'heure de la mort ou après la mort, maisons hantées semblent se rattacher à un type fondamental avec lequel elles présentent les plus frappantes analogies et qui ne requiert pas l'intervention des esprits. Fidèles à notre méthode, essayons d'enchaîner cette première série de faits à une autre série, ne différant de la première que par l'adjonction d'une circonstance accidentelle.

Cette circonstance accidentelle, c'est le sommeil magnétique ou hypnotique. Nous l'appelons accidentelle car, si l'on parcourt l'ensemble des phénomènes réalisé dans cet ordre de recherches, on éprouve d'emblée l'impression du déjà-vu.

A chaque instant, les spirites, guidés par leur conception du corps astral, nous laissent entendre que le médium possède l'extraordinaire pouvoir de quitter son corps matériel pour se transporter là où on lui enjoint d'aller. A nous, qui n'admettons pas l'existence du corps astral, il apparaîtra beaucoup plus simple d'assimiler ces déplacements apparents à des cas de télépathie simple, complexe ou motrice.

Notons d'abord un cas de transition. Le Dr Balme, de Nancy, soigne une comtesse. Celle-ci, un jour, vaincue par son mal, s'efîondre dans l'antichambre de sa propre demeure. Le Dr Balme, de chez lui, entend la chute du corps et perçoit ces paroles : <( Comme je me sens mal! et personne pour me secourir! » Rentré dans son cabinet de travail, le docteur se place lui-même dans un léger état d'hypnose. Il voit la comtesse et suit ses faits et gestes. Le lendemain, la cliente, venue à la

consultation, raconte les incidents de la veille. Tout a eu lieu comme le Dr Balme avait vu et entendu. « Après vous être retirée dans votre chambre, demande-t-il, que paraissiez-vous donc chercher autour de vous? — Il me semblait qu'on me regardait, » lui répond la dame. Un état de télépathie spontanée, avec sensation auditive objectivée, se continue par un état de télépathie hypnotique avec sensation visuelle. Et de plus, la télépathie est réciproque, puisque la comtesse a eu le sentiment d'une présence.

Cet exemple intermédiaire introduit l'examen des cas de télépathie purement hypnotique.

Le colonel de Rochas — je tiens le récit d'une source autorisée — offre à une personne de sa famille une jolie bonbonnière. La bonbonnière est volée. Le colonel endort un médium: « Vous allez, ordonne-t-il, retrouver cet objet ». Le médium s'exécute. Le voleur, annonce-t-il, est un tel ; il a pris telle et telle rue ; il a vendu la bonbonnière à un bibelotier tenant boutique à tel numéro de la rue de Seine, à Paris. M. de Rochas se rend au lieu indiqué. La bonbonnière est là. Il n'est pas nécessaire d'imaginer que le médium a réellement accompli le trajet. Il y a eu vision à distance.

Un médecin endort Anna B... et lui enjoint de décri-

rc ce qui se passe dans une habitation située à quelque distance. Anna B... dépeint les personnes réunies dans cette maison. Elle écoute leurs conversations et les rapporte exactement. C'est là, transposé, un cas de télépathie avec sensation auditive.

Et si les médiums peuvent voir, entendre de si loin, on comprend qu'ils puissent exercer la même clairvoyance ou la même <( clairaudience )) sur les personnes de leur entourage. Un sujet du Dr Dupouy lit la pensée des assistants qui l'entourent. Douze personnes pensent, chacune à part, le nom d'une fleur. Le médium « les nomma toutes, sans se tromper, sans la moindre hésitation, lisant comme dans un livre la pensée humaine ». Voilà, un peu plus accentué, le cas de Ludovic et de sa mère.

Le médium voit, entend, il lit la pensée d'autrui. Serons-nous surpris, maintenant que nous sommes familiarisés avec les effets de la télépathie motrice, s'il meut des objets sans contact apparent, s'il soulève des poids, transporte des meubles, des fleurs, des instruments ? Les séances tumultueuses où Eusapia Paladino, Sambor, etc., remplissent le premier rôle, sont rigoureusement calquées sur le prototype des maisons hantées. Les médiums magnétisés remplacent les Raymond de M.

Durville et les Marie Pascarel de la maison d'Objat.

Le sommeil magnétique ou hypnotique ne change donc rien d'essentiel au contenu des expériences de télépathie spontanée. Il révèle, {ait naître, développe, intensifie et amplifie des facultés qui existent déjà dans la nature et dont le fonctionnement ne réclame pas l'intervention des esprits.

Il développe ces facultés. Il les développe dans deux directions principales. Pour l'intelligence de ce qui va suivre, nous devons les noter exactement: c'est, d'une part, la suggestibilité, et c'est, d'autre part, la conscience subliminale.

La suggestibilité. Elle est aussi une aptitude naturelle. Dans une certaine mesure elle est la condition indispensable de toute éducation à ses débuts. Savoir, par l'autorité de la parole, du geste, du prestige, de l'exemple, imposer à autrui une idée, une impulsion que le pur raisonnement ne réussirait pas à inculquer d'emblée, tel est le secret des vrais éducateurs. Mais la suggestion déborde ces limites normales. Elle est, chez certaines personnes, une prédisposition à subir toute sorte d'influence. A l'état d'hypnose, elle met le médium à la merci de son opérateur en particulier dans cet état de rapport dont nous avons déjà parlé. Jusqu'où peut

aller la suggestion hypnotique, on ne le croirait pas, si des faits dûment constatés ne le démontraient avec surabondance. A la Salpétrière, on colle sur le dos d'un malade endormi un timbre-poste, et Ton suggère à ce malade que le timbre-poste est un vésicatoire. Sur-lechamp, la peau rougit, se boursoufle, un abcès se forme et perce. L'humble pellicule de papier gommé a produit tous les effets d'un vésicatoire authentique.

Le subliminal. Par subliminal on entend la faculté que possède l'âme humaine d'emmagasiner et de conserver une foule de notions, voire même de forces actives qui demeurent latentes, travaillent, à notre insu, au fond de nous-mêmes et finissent par envahir à nouveau le champ de la conscience. Le subliminal opère de deux façons. L'une est normale: conscience et subconscience se complètent l'une par l'autre sans offrir aucune solution de continuité. On s'endort, las d'avoir cherché vainement la solution d'un problème. Le lendemain, on se réveille et la solution est trouvée sans effort : pendant le sommeil, le subconscient avait travaillé pour nous et nous livre le résultat de son labeur. Mais il arrive aussi que le subliminal fonctionne anormalement. Entre la conscience et la subconscience il y a rupture, et c est alors que se forment les personnalités secondes. La per-

sonnalité vraie est abolie. Un système d'idées, d'images, de volitions se substitue à elle. Un nouveau « moi » apparaît, tout différent du premier. Le Révérend Ansel Bourne, prédicateur itinérant, homme énergique et loyal, retire un jour, à la banque de Rhode Island, quelques centaines de dollars, prend le tramway et disparaît. 'La police, en vain, le recherche. Six semaines plus tard, un petit épicier, nommé Brown, récemment installé à Norristown en Pensylvanie, se réveille tout affolé, appelle ses voisins et demande où il se trouve. Il dit être Ansel Bourne, raconte qu'il a pris le tramway à Rhode-Island. Depuis, il ne se souvient plus de rien. « La personnalité qui joua le rôle de Brown était assez cohérente pour diriger son petit commerce, pour aller s'approvisionner à Philadelphie, pour apprêter ses repas, faire son ménage, fréquenter régulièrement l'église et mener une vie bien réglée mais extrêmement simple, » Notons le détail suivant : « Trois ans après que le sujet fut redevenu M. Bourne, on l'hypnotisa et l'on chercha à éveiller en lui des souvenirs se rapportant à sa fugue. On y arriva facilement. Dès qu'il fut hypnotisé, il devint M. Brown, et prit la physionomie de cette personnalité. Il dit qu'il n'avait jamais entendu parler d' Ansel Bourne et put raconter les détails de la vie qu'il avait

menée comme boutiquier. » Cette observation est fort intéressante. Elle prouve que l'hypnose favorise la dissociation du moi et peut faire apparaître les personnalités secondes enfouies dans le subconscient.

Combinées avec les données précédemment acquises, la suggestibilité et le subliminal vont encore nous permettre d'éliminer plusieurs de ces phénomènes où les spirites voient une intervention des <( désincarnés ».

Et tout d'abord les incorporations et les vies successives.

Au cours d'une expérience d'hypnotisme, Mireille, brusquement, endosse la personnalité de Vincent. Notons que ce Vincent, avant d'assister aux séances en qualité d'à esprit de l'espace », y avait figuré comme personnage vivant. Mireille le connaissait, l'avait vu et entendu. L'apparition de la planète Mars ne requiert pas, pour être expliquée, un grand effort d'ingéniosité. Il a suffi au médium d'avoir saisi, au hasard, quelques bribes sur un astre fort à la mode — si l'on veut bien se rappeler le cas d'Hélène Smith, étudié par M. Flournoy — à moins que ces connaissances, d'ailleurs superficielles, ne lui viennent d'une lecture de pensée ou d'une suggestion exercée par l'expérimentateur. Tous ces éléments: souvenir de Vincent, planète Mars, etc.,

se sont fondus, amalgamés dans la subconscience de Mireille. Quant à la subite éclosion de la personnalité nouvelle, est-elle plus extraordinaire que celle de Brown, le boutiquier de Norristown? L'hypnose a pré cipité la dissociation du moi normal, et de même que Bourne, hypnotisé, reprend la physionomie de Brown, de même Mireille, hypnotisée, revêt les allures et le ton de voix de Vincent.

Les « vies successives )) ne sont que les variations du thème fondamental. Disons-le de suite: ce qui vaut, à ces évocations bizarres d'un passé irréel un soupçon de vraisemblance, c'est que la reviviscence des souvenu relatifs à la vie actuelle du médium est parfaitement possible. Les événements de nos années disparues sont fidèlement enregistrés dans la mémoire subconsciente. Menacées d'un péril de mort imminente, quelques personnes disent avoir vu passer sous leurs yeux, en un< seconde, leur vie tout entière. Il est donc possible que l'hypnose, avec la puissance de suggestion dont elle dispose, obtienne par ses moyens propres, un résultat semblable. Il arrive donc, souvent, que les renseignements fournis par le médium sur son passé sont reconnus exacts ; dès lors, la tentation sera forte d'attribuer le même caractère de véracité aux prétendus souvenirs des

vies antérieures. Mais cette présomption est démentie par les faits. Avec une grande loyauté, M. de Rochas écrit: (( Ces révélations (sur les vies successives) , quand on a pu les contrôler, ne répondent généralement pas à la réalité ». Ainsi, pour citer un seul exemple, un médium, Marguerite, raconte qu'il a été jadis l'évêque de Marseille, le célèbre Belzunce. A ce propos, M. de Rochas écrit encore: « J'ai vu, en étudiant une biographie très complète du prélat, qu'il avait eu de longs démêlés avec le Parlement d'Aix et les Jansénistes; or ces démêlés, Marguerite, jouant le rôle de Belzunce, les ignore complètement. Elle a donc créé un Belzunce imaginaire d'après une vie sommaire dont elle a eu connaissance. »

Ce dernier détail nous livre la clef du mystère. Le sujet, tout comme Mireille, a pris au vol, par lecture ou oralement, des copeaux d'histoire exacte ou romanesque. L'expérimentateur, à son tour, est dirigé lui-même par l'intention de vérifier l'hypothèse, qui lui est chère, des vies successives. Le médium suggestionné adapte sa volonté à celle de son magnétiseur. Dans le subliminal, les connaissances fragmentaires s'organisent, se classent, se répartissent en séries, et, à l'appel de l'opérateur, on voit surgir autant de personnalités subconscientes que le

subliminal lui-même en peut fournir. Le sujet hypnotisé est un instrument délicat. Lorsqu'on lui fait violence, il se venge en disant tout ce qu'on veut lui faire dire.

L'écriture automatique et les tables parlantes se ramènent au même mécanisme mental, avec cette différence unique que nous voyons ici reparaître l'élément d'activité spéciale déjà constaté dans les phénomène! de télépathie motrice.

L'écriture automatique suppose un dédoublement d< la personnalité, avec une action exercée par la personnalité subconsciente sur le bras et la main du médium. J'ai eu l'occasion de recueillir à ce sujet, un exemple assez frappant. Une femme intelligente, très versée dans la littérature théosophique, avait adopté une petite fille qu'elle éleva avec le plus grand dévouement. Vers l'âge de treize ans, à l'époque de la puberté, la jeune fille sentit tout à coup son bras saisi par une force indépendante de sa volonté, et se mit à rédiger, dans une écriture étrangère, de nombreuses pages dont plusieurs spécimens sont sous mes yeux. Elles sont remplies des élucubrations de la plus pure théosophie. La jeune fill< a joué manifestement, vis-à-vis de sa mère adoptive, le rôle de médium. Un accident de nature psycho-physiologique a provoqué une rupture de personnalité. La

personnalité subconsciente, en rapport avec la pense'e de la mère, transmet, par l'intermédiaire d'une action motrice, des messages qui paraissent dictés par une (( entité » supranaturelle.

Les tables parlantes, à leur tour, rentrent dans la catégorie des cas d'écriture automatique. Une seule variante est à noter : la personnalité subconsciente, au lieu d'exercer son action motrice sur les membres du médium la porte au dehors et la localise dans un objet extérieur: table, guéridon, planchette. A part cette circonstance, le phénomène ne présente rien qui ne nous soit connu. Les spirites s'émerveillent que la table frappe des coups rythmés, donc intelligents. Le subliminal n'est pas une force brute. Sans doute nous ne saisissons pas le raccord de l'objet qui frappe avec la personnalité subconsciente qui dirige les coups. De même Robert Bruce a dû se demander comment un homme, opérant à plusieurs kilomètres de distance, pouvait manier le crayon et l'ardoise où fut inscrite l'invitation à gouverner vers le nord-ouest. On dit que ces mêmes coups représentent une convention arrêtée par une volonté étrangère. Nullement, car, en dernière analyse, ce sont les assistants qui fixent eux-mêmes la correspondance des coups avec les lettres de l'alphabet. Le médium est ici

l'exécuteur passif, bénévole et suggestionné de la convention. On argue du contraste qui oppose parfois les (( révélations » de la table et les connaissances ou les intentions conscientes des auditeurs. Le contraste sera-til jamais plus accentué que celui qui existe entre la personnalité normale de M. Bourne, prédicateur itinérant, et la personnalité seconde de M. Brown, épicier sédentaire? Prétendre que le contenu des messages dépasse les capacités intellectuelles du médium et de son entourage est une affirmation gratuite. Sait-on bien au juste ce que peut receler le subconscient d'un être humain ? La bonne de curé qui, ne sachant ni lire, ni écrire, se mit un jour à réciter des chapitres entiers de la Bible hébraïque, témoignerait plutôt en faveur des surprises que réserve le subliminal. Cette brave femme avait entendu son maître lire à haute voix le texte hébreu. Les paroles entendues avaient été comme photographiées par la mémoire subconsciente, agissant à la manière d*un rouleau de phonographe. Plus tard, le rouleau se déclencha. Du reste point n'est besoin de recourir à cet exemple exceptionnel. La teneur des révélations est très habituellement relative à la mentalité générale du milieu où elles se produisent. Un milieu lettré appelle ou plutôt donne des communications littéraires. Un milieu corn-

posé de gens qui cherchent leur amusement appelle des communications folâtres, parfois grivoises ou franchement grossières. La teneur des messages semble être l'exact reflet des préoccupations des personnes qui interrogent les tables. Et de tout cela, il paraît bien ressortir que les spirites, quand ils s'imaginent converser avec les (( désincarnés » enregistrent consciencieusement l'écho de leurs propres pensées ou des pensées de leurs médiums suggestionnés.

Au point où nous sommes parvenus, un dernier problème reste à résoudre. Il est bien propre à dérouter toutes nos tentatives d'explication rationnelle. Je veux parler des matérialisations.

Ni la télépathie simple, complexe ou motrice, ni l'hypnose, ni la suggestibilité, ni le subliminal ne nous apprendront comment des formes humaines, visibles, tangibles, animées et physiquement distinctes du médium surgissent tout à coup sous le regard stupéfait du Dr Geley ou de tel autre opérateur spirite. Ne nous décourageons pas. Qui sait s'il ne manque pas simplement un dernier facteur à la série de ceux que nous avons notés jusqu'à présent? Et qui sait si, ce facteur nouveau

étant donné par la nature elle-même, les lois précédemment analysées ne vont pas s'appliquer encore à ce groupe si étrange et d'ailleurs si raréfié, de phénomènes spirites? Essayons et procédons avec ordre.

Lorsque, spontanément ou sous l'action de l'hypnose la personnalité normale d'un médium se dissocie poui donner naissance à une personnalité factice et inconnu< nous voyons toujours la physionomie extérieure de et médium s'adapter au caractère de la personnalité subitement éclose. Mireille prend une voix d'homme. Ui autre sujet simule l'aspect d'un vieillard cassé par l'âge et toussant à perdre haleine. M. Bourne endormi prend les apparences de M. Brown. Le médium à écriture automatique écrit d'une autre manière que le médium à l'état normal. C'est donc que, sous l'influence de la personnalité subconsciente ou seconde, le corps physique lui-même est susceptible d'une sorte de plasticité. Il peut, dans une certaine mesure, se modeler, se transformer; un peu — car la comparaison est notoirement insuffisante — comme le comédien se farde, se grime et se rend méconnaissable.

Toute la question est de savoir jusqu'où peut être poussée cette plasticité du corps médiumnique. A seule fin d'éclairer ce point obscur, je vais formuler une hy-

pothèse qui, j'en avertis, paraîtra, de prime abord, fantastique.

Dans le cas de télépathie complexe, c'est-à-dire accompagnée d'une sensation visuelle, nous avons admis deux choses: en premier lieu l'émission, par le sujet actif, d'une sorte d'onde fluidique, non pas amorphe mais déterminée à produire une image nette et précise; en second lieu la reconstitution de cette image par l'organe sensoriel du sujet passif ou récepteur. Et voici notre hypothèse. Imaginons que le sujet actif soit capable d'emprunter, à son propre corps, une substance matérielle et que, cette substance, il la pétrisse, il la modèle si bien qu'elle reproduise exactement l'image projetée par l'onde fluidique. Dans ce cas, il y aurait, au senstrict du terme, matérialisation d'une forme idéale, distincte à la fois du sujet actif et du sujet récepteur. Celuici n'aurait plus la peine de reconstituer l'image; il la verrait, devant lui, réelle, et présentant toutes les apparences de la vie puisqu'elle serait en rapport avec un être vivant. Ainsi — encore une comparaison boiw — ainsi les physiciens modernes ont appris à faire évoluer de loin, au gré de leurs désirs, des barques ou des ballons sous l'influence d'un fluide savamment discipliné.

Nous sommes, n'est-ce pas, en plein domaine de rêve et notre hypothèse ne mérite pas qu'on s'y arrête un seul instant.

Et pourtant, si la réalité lui donnait corps?

Tous les curieux de sciences psychiques connaissent le fait suivant, raconté par Robert Dale Owen (Foot falls on the Boundary of another World) : « En 1845, il y avait à Neuwelke, en Livonie, à douze lieues de Riga et à une demi-lieue de Wolmar, un pensionnat de jeunes filles nobles qui comptait au nombre de ses sousmaîtresses une Française, excellente personne, d'une bonne santé, mais nerveuse, et très impressionnable. Elle était âgée de trente-deux ans et se nommait Emilie Sagée. Peu de temps après son arrivée, les pensionnaires firent une singulière remarque; quand l'une d'elles croyait la voir dans un endroit, une autre l'apercevait ailleurs. Un jour, elles virent tout à coup deux Emilie Sagée exactement semblables et faisant les mêmes gestes; l'une, cependant, tenait un crayon, l'autre n'avait rien... Quelquefois la double figure paraissait debout, derrière la chaise de la sous-maîtresse et imitant les mêmes mouvements qu'elle faisait pour manger; mais les mains ne tenaient ni couteau, ni fourchette... Un jour, Emilie étant souffrante et agitée, Mlle de Wran-

gel lui faisait la lecture. Tout à coup la sous-maîtresse devint raide et parut près de s'évanouir. La jeune élève lui demanda si elle se trouvait plus mal: « Non », répondit Emilie d'une voix faible. Quelques secondes après, Mlle Wrangel vit très distinctement le double de sa maîtresse se promener dans la chambre, tandis que son corps physique était toujours au lit. Une autre fois, les quarante-deux élèves brodaient dans une même salle au rez-de-chaussée: quatre portes vitrées donnaient dans le jardin. Elles aperçurent Emilie cueillant des fleurs, d'un côté, et, de l'autre, elles la virent assise sur un fauteuil dans la salle. Elles observèrent que le double, dans le jardin, avait la démarche lente et pénible. Deux des plus hardies s'en approchèrent et essayèrent de le toucher ; elle sentirent une légère résistance, qu'elles comparèrent à celle d'un objet en crêpe ou en mousseline. L'une d'elle passa au travers d'une partie de la figure, et après que la pensionnaire eut passé, l'apparence demeura encore quelques instants la même, puis elle disparut, mais graduellement... Ce phénomène se continua, avec des intermittences d'une à plusieurs semaines, tout le temps qu'Emilie Sagée resta à la pension, un an et demi, en 1845 et 1846. On remarqua que le double, dont la sous-maîtresse n'avait.

d'ailleurs, pas conscience, était d'autant plus distinct et d'apparence d'autant plus matérielle, que la personne réelle était plus gênée, plus languissante... Ce phénomè ne ayant inquiété les familles, les parents retirèrent leurs enfants, et la pension tomba. »

Si ce fait est authentique, notre hypothèse de tout à l'heure n'est plus aussi fantaisiste qu'elle le paraissait. Deux circonstances méritent surtout d'être relevées. La vraie Emilie Sagée, quand elle se dédouble, s'affaiblit, s'alanguit; sa démarche devient lente, pénible. Il y a en elle déperdition évidente de force physique. De plus, ce « double » n'est pas un fantôme, une ombre, un reflet. Il est matériel. Il donne, au toucher, l'impression d'un objet <( en crêpe ou en mousseline ». En rapprochant ces deux détails, on incline fortement à penser que la substance du « double » est puisée dans la substance du corps matériel d'Emilie Sagée.

Cette interprétation serait corroborée par ce fait que le poids des médiums diminue au moment où apparaissent les formes matérialisées. Les expériences du Dr Geley parleraient encore dans le même sens. D'après le Dr Geley, en effet, la substance qui, bientôt, revêtira les formes les plus diverses « se dégage de tout le corps du médium, mais spécialement des orifices natu-

rels et des extrémités du corps, sommet de la tête, bout des seins, extrémités des doigts. L'issue la plus fréquente, la plus facile à observer est l'issue par la bouche; on voit alors la substance s'extérioriser de la surface interne des joues, du voile du palais et des gencives . En outre, « parfois elle donne la sensation d'une toile d'araignée (rappelons-nous les expressions: mousseline, crêpe, employées par Ovven) frôlant la main des observateurs. »

Ce sont là, certes, des phénomènes bien étranges. Mais le cas d'Emilie Sagée éclairé par les descriptions du Dr Geley, autorise à conclure, d'abord, que certains sujets ont le don bizarre d'emprunter à leur corps physique les éléments plastiques d'une matérialisation extérieure. Il autorise, en outre, cette autre induction, a voir que le phénomène de matérialisation, spontanément donné par la nature même en dehors de toute action hypnotique, ne requiert pas, lui non plus, l'intervention des « esprits ».

^La plasticité du corps médiumnique étant admise, le reste du phénomène rentre sous les lois précédemment définies. Tantôt le médium matérialise sa propre image, et nous voici ramenés à un cas de télépathie complexe. Tantôt, il matérialise des images différentes de

la sienne : cette diversité est attribuable, d'une part, à l'indifférence absolue de la matière plastique extraite du corps physique, et, d'autre part, au travail obscur de la subconscience. Ces sortes de matérialisations sont des personnalités secondes, incarnées dans une substance vivante et sensible. Le Dr Geley note que « la sensibilité de cette substance se confond avec celle du médium hypersthésié. Tout attouchement retentit douloureusement sur ce dernier. Si l'attouchement est tant soit peu brutal ou prolongé, le médium accuse une douleur qu'il compare à celle que produirait un choc sur sa chair à vif ». Telle serait donc l'explication — autant que ce mot peut-être prononcé dans un ordre de réalités si étranger au champ habituel de l'expérience psychologique — des cas de matérialisation. Un dédoublement de la personnalité, revêtant, grâce à la plasticité du corps humain, une existence réelle, indépendante, extérieure, distincte du moi authentique et néanmoins création fugitive de ce moi momentanément dissocié.

Nous voici rendus au terme de cette longue étude. Nous étions partis des cas les plus simples de télépathie. Peu à peu, nous avons compliqué cette donnée initiale, et, sans jamais quitter le terrain de l'expérience naturelle, nous avons vu l'animisme spirite quitter Tune

après l'autre les positions où il avait cru pouvoir se ménager d'inaccessibles retraites. Loin de moi la prétention d'avoir élucidé tous les aspects de ce vaste problème. Peut-être suffira-t-il d'avoir tracé cette esquisse. Ce qui importait avant tout, n'était-ce pas de montrer qu'en dehors du point de vue spirite, il y a place pour un autre point de vue, plus conforme aux exigences de la méthode scientifique.

Quant à la conclusion générale à tirer de cet essai, nous sommes trop heureux de l'emprunter à un médium illustre entre tous. Nous le connaissons : Daniel Douglas Home. Le docteur Philips Davis qui le soigna durant les trois dernières années de sa vie, a conservé le récit d'un entretien que l'on me permettra de citer in extenso (Dr Philips David. La fin du monde des esprits, p. 171 et suivantes) .

(( Ce soir-là, las de causer, Home s'était approché de la table, et posant ses mains devenues diaphanes à force d'être amaigries, il me dit :

« — Je veux voir combien de temps les esprits me laissent encore à vivre.

(( Et de toutes parts les coups frappés retentissaient dans la table, tantôt comme un roulement de tonnerre, tantôt comme un crépitement de mitrailleuse...

(( — A quoi bon? lui répondis-je en lui touchant le front légèrement du doigt. Est-ce que vous ne savez pas à quoi vous en tenir sur l'existence réelle de ces esprits qui n'ont jamais existé que par la puissance de cet admirable cerveau, qui dit à la matière inerte: « Fais ceci », et à qui la matière inerte obéit! L'antiquité vous eût mis au nombre des demi-dieux.

« Je savais comment le prendre et cette flatterie lui plut, car il me répondit:

a — C'est vrai, après tout, que cette foule d'esprits devant lesquels s'agenouillent les âmes crédules et superstitieuses n'ont jamais existé! Pour moi, du moins, je ne les ai jamais rencontrés sur mon chemin. Je m'en suis servi pour donner à mes expériences cette apparence de mystère qui, de tout temps, a plu aux masses et surtout aux femmes, mais je n'ai point cru à leur intervention dans les phénomènes que je produisais,, et que chacun attribuait à des influences d'outre-tombe. Comment pouvais-je y croire? J'ai toujours fait dire aux objets que j'influençais de mon fluide, tout ce qui me plaisait! Non, un médium ne peut pas croire aux esprits! C'est même le seul qui n'y puisse jamais croire! Comme l'ancien druide qui se cachait dans un chêne pour faire entendre la voix redoutée de Teutatès, le

médium ne peut pas croire à des êtres qui n'existent que par sa seule volonté.

« Après^ avoir prononcé ces paroles avec effort et comme s ''il parlait à lui-même, il se tut, et pendant quelques instants, l'œil perdu dans le vague, il sembla s'absorber dans ses réflexions.

« Et moi j'avais sténographié ses paroles pour conserver la forme qu'il leur avait donnée.

« Quand il revint à lui, il avait nettement conservé la notion de ce qu'il m'avait dit, car, en me prenant la main, il me dit :

(( — N'imprimez pas cela avant que je ne sois plus. »

Daniel Douglas Home s'avançait peut-être beaucoup en affirmant que dans l'au-delà, il n'y a point d'esprits. Mais du moins il déclarait que, comme médium, il n'avait jamais eu affaire à eux. A ce témoignage, je ne vois rien à ajouter, sinon que jamais je ne l'ai vu rapporté dans aucun ouvrage des spirites I .

(1) Ce qui ne veut pas dire que les ipiritM l*ii{nortnl.

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