SECTION PREMIÈRE RÔLE MORAL DES DIEUX SOUVERAINS
Les relations des dieux souverains et des dieux pères avec leurs adorateurs sont celles que pouvait nous faire attendre leur caractère mythologique, tel qu'il a été déterminé dans le chapitre précédent. La signification du culte, selon qu'il s'adresse à ces dieux ou au dieu guerrier, ne diffère pas moins que les attributs do la divinité, selon qu'ils se rattachent à l'une ou à l'autre dos deux conceptions religieuses dont ropposition s'est en dernier lieu résumée pour nous dans celle de Varuna et d'Indra. Ce n'est pas que les formules consacrées qui expriment l'action a fortifiante » exercée sur Indra par les divers éléments du sacrifice, et particulièrement par le breuvage sacré et les prières, ne se rencontrent occasionnellement appliquées à Varuwa, ou à tel autre des dieux appartenant à la conception unitaire de l'ordre du monde. Mais il ne faut voir là que des faits d'extension abusive, ou, si l'on veut, de confusion inévitable, dont nous aurons d'ailleurs à relever la contrepartie dans l'assimilation passagère du culte d'Indra à celui de Varuna. Ils s'expliquent par la pratique simultanée de l'un et de l'autre, et par une sorte de conciliation instinctive de la contradiction qui existe entre les deux conceptions religieuses auxquelles ces cultes répondent. Ils ne prouvent rien contre l'importance et le caractère primitif de la distinction que nous maintenons entre eux.
Vis-à-vis des dieux souverains, l'homme n'est plus un allié qui offre son concours, mais un suppliant qui demande une faveur, ou un coupable qui implore son pardon. Le second de ces deux traits est le plus significatif. Tant que les dieux dont
nous avons opposé le rôle dans les phénomènes naturels à celui du dieu guerrier se présentent sous leur aspect propice, le culte dont ils sont l'obj et ne diffère de celui d'Indra que par l'absence d'un caractère propre à ce dernier, celui qui en fait un échange mutuel de bons offices entre la terre et le ciel. Il en diffère au contraire, dès qu'ils montrent leur face malveillante, par un caractère qui lui est propre à son tour, et qui transforme la prière en déprécation, le sacrifice en cérémonie expiatoire.
C'est à bien faire ressortir ce caractère que seront consacrées les pages suivantes. Mais les textes qui nous montrent dans le suppliant un coupable implorant son pardon soulèr vent une question nouvelle. Quelle est la nature des fautes dont il s'accuse et qu'il considère comme les causes de la colère céleste? La réponse que nous ferons à cette question, toujours d'après les textes, offrira un intérêt d'un ordre particulier. On verra que les dieux souverains ne bornent pas leur action dans le monde au maintien de Tordre physique, mais qu'ils retendent au maintien do l'ordre moral. A cette occasion d'ailleurs, nous traiterons d'une façon générale, comme l'indique le titre de ce chapitre, de « la morale dans la religion védique », c'est-à-dire que nous chercherons dans quelle mesure un rôle moral a été attribué, non-seulement aux dieux souverains, mais aux autres divinités invoquées dans les hymnes du iîig-Veda. Ce ne sera pas sortir de notre sujet : car l'étude à laquelle nous allons nous livrer doit nous fournir la preuve que les fonctions morales de la divinité, si elles ne sont pas l'apanage exclusif des dieux souverains, et particulièrement des /Idityas, leur sont cependant assignée^ plus souvent qu'à tous les autres, et que s'ils les délèguent volontiers aux éléments placés sous leur dépendance et aux dieux du sacrifice, Agni et Soma, ils peuvent, vis-à-vis du dieu guerrier, les revendiquer comme un attribut propre et distinctif.
Après ces préliminaires indispensables pour montrer le rapport de ce chapitre avec le précédent, je vais laisser parler les textes, en me bornant à les ranger dans l'ordre le plus propre à mettre en lumière les différents points que je me propose d'établir.
SECTION II