M. Ludwig les pi'end dans deux sens diffërokts
Voilà donc un de ces hymnes à Taurore qui» selon les fables dont a été bercée Tenfance des études védiques, ne devaient contenir que les épanchements naïfs et l'expression de l'amour enthousiaste qu'inspiraient les phénomènes lumineux du matin à un père de famille, à un chef de tribu, à la fois prêtre et poète, en présence des siens assemblés! Vérification faite, l'auteur est, non encore un brahmane, mais du moins un prêtre de profession» accomplissant le sacrifice pour un maghavan qui le paye. Les derniers traducteurs n'ont pas méconnu ce fait, sans doute, mais ils ne l'ont pas proclamé assez haut. Us n'en ont pas apprécié eux-mêmes toute Fimportance, et^ sous l'influence peut-être des fables dont je parlais à l'instant, ils n'ont pas voulu reoonnattre dans la dakshinâ dont le char mène le sacrifiant à la victoirci et amène les dieux eux- mêmes sur l'autel, ce salaire auquel le prêtre attribue tous les effets du sacrifice, parce qu'il en est pour lui la partie essentielle. S'étonnera-t-on encore que dans un pareil hymne» et à plus forte raison dans beaucoup d'autres qu'on n'a jamais songé i donner pour des morceaux de simple et saine poésie, les spéculations liturgiques jouent un grand rôle? Comprendra-t-on enfin qu'un nouvel interprète se résigne plus aisément à admettre la complication dans les idées et dans les formules, qu'à changer à tout propos» en vue d'une simplicité chimérique, le sens des termes à la fois les plus usités et les plus clairs de la langue ^védique ?
J^ai pris occasion de la traduction de cet hymne pour étaler aux yeux les misères, il faut bien dire le mot, de l'in-^ terprétation actuelle du /{ig-Veda. Je l'ai fait quelquefois sur un ton dont la vivacité pourra sembler excessive. £!n même temps que l'àcreté de mes critiques, on pourra blâmer l'assurance que j'apporte dans mes propres affirmations. Mais je prie le lecteur de considérer que je lutte seul contre une école puissante, qui peut revendiquer presque tous les védistes contemporains, à laquelle M. Ludwig lui-même peut être rattaché, quoiqu'il y ait pris une position plus
indépendante qu*aucan autre. Je vis loin de mes adversaires, qui écrivent et enseignent presque tous au delà du Rhin. Qu'on me permette d'ajouter que, sans faire précisément autour de mon premier volume la conspiration du silence, ils se sont généralement bornés à lui accorder un éloge assez vague, tempéré par des restrictions qui n'étaient pas beaucoup plus précises, et qu'en somme ils n'en ont guère tenu compte. Pour être plus sûr d'être entendu, je me suis décidé à élever la voix, c'est-à-dire, d'une part, à ne pas dire « je crois..., il se pourrait que..., » sur les points où ma conviction est entière et absolue, et deTautre, àsouli* gner les fautes de mes devanciers, à nommer par leur nom les contre-sens évidents. Je suis prêt à subir la peine du talion, et je m'y sens exposé : je ne suis pas plus invulnérable qu'un autre. Mais je demande une discussion complète, dont je crois pouvoir indiquer moi-même les points essentiels. Ma a contribution », comme on dit en Allemagne^ à l'étude du /{ig-Veda, consiste essentiellement en trois idées nouvelles, au moins par l'importance que je leur attribue, dont deux portent sur les formules, la troisième sur les mots^ et qui sont étroitement liées entre elles. Les deux premières sont celles de la contamination liturgique des mythes et du goût pour les images incohérentes aboutissant au paradoxe et à l'énigme proprement dite. La dernière implique la nécessité d'une réaction énergique contre la tendance à multiplier indéfiniment les sens d'un même mot. Elle est inséparable des deux autres ; car la complication des formules et celle du vocabulaire sont, et resteront toujours, par la force des choses, en raison inverse l'une de l'autre. En somme, la question essentielle entre mes adversaires et moi se ramène à ceci : vaut-il mieux admettre un sens nouveau des mots chaque fois qu'on rencontre une idée nouvelle, étrange si l'on veut, ou au contraire admettre une idée étrange (mais d'une étrangeté qui ne devra jamais être isolée, à laquelle il faudra toujours trouver des analogies dans quelque partie du recueil des hymnes), chaque fois qu'on ne pourra y échapper sans multiplier outre mesure, et avec trop peu d'exemples concordants, le sens des mots? Je dirais volontiers, si je n'avais l'air ainsi de résoudre la question au lieu de la poser : lequel des deux est le plus tenu de satisfaire la raison, du vocabulaire, qui est en somme le monument du langage d'un peuple, ou des hymnes védiques qui sont celui
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des spéculations liturgiques de quelques familles de prêtres? Mais sous cette dernière forme, comme sous les autres, j'espère avoir fait comprendre ma pensée. Je crois avoir nettement déterminé le terrain sur lequel, non seulement je ne fuis pas la discussion, mais je l'appelle de tous mes vœux.
En attendant, et avec la plus entière sincérité, je renouvelle ici l'expression de ma haute estime pour les savants contre lesquels j'ai entrepris une si vive polémique. Le chef de l'école que je combats est aussi mon maître en un certain sens. Quel est celui d'entre nous dont le dictionnaire de M. Roth n'a pas guidé les premiers pas? Je regrette d'être obligé de dire que les défauts de la traduction de M. Grassmann me paraissent plus graves à mesure que j'ai l'occasion d'en vérifier quelques parties. Mais je ne pourrais sans une véritable ingratitude envers sa mémoire méconnaître les services que m'a rendus, malgré ses imperfections, le IVœrterbuch sum Kig-Veda. Enfin j'ai déjà formulé plusieurs fois mon principal grief contre M. Ludwig: il s'arrête trop souvent au milieu de ce qui me parait être le bon chemin. Mais cette critique même, dans ma pensée, renferme un éloge : je reconnais, ce qui ne peut être contesté, je crois, par aucun esprit impartial, que sa traduction a fait faire un notable progrès aux études^védiques.
Cet hommage rendu à mes devanciers, je reprends une dernière fois ma polémique, et cette fois directement contre M. Roth, notre maître à tous. M. Roth a donné récemment dans la Zeitschrift der Deutschen Morgenlàndischen Gesellschaft (XXXVI, p. 353 — 360) une traduction nouvelle de l'hymne IV, 27 du Aig-Veda, en l'accompagnant d'observations générales sur l'exégèse védique que je ne puis me dispenser de relever ici.
Beugaio'E. La Religion icdiquc, lU. 21
Il a, dit-il, choisi ce morceau « comme un exemple très clair de la façon dont les textes védiques ont pu être corrompus jusqu'à devenir entièrement inintelligibles, sans que Texégèse indigène en fût le moins du monde choquée, et aussi comme une preuve que nous pouvons, avec les moyens ordinaires de la critique, corriger sûrement bien des fautes, lors même qu'elles ne sautent pas tout d'abord aux yeux. » « Il est vrai, ajoute-t-il, que pour cela, il faut tout d'abord voir la faute et en convenir. » M. Roth me permettra-t-il de lui répondre que la traduction qu'il propose présente, au moins dans une de ses parties, un exemple très clair de la façon dont le sens des formules védiques les plus nettes et les mieux conservées (il ne propose lui-même aucune correction pour ce passage) peut être méconnu par l'exégèse européenne, quand elle obéit au parti pris d'écarter toute bizarrerie et d'accommoder les hymnes des /lishis à notro sentiment esthétique, en un mot, de transformer leurs élucubrations théosophiques en de petits morceaux de simple et saine poésie. J'ajoute que c'est le plus souvent le même esprit qui fait chercher des fautes dans des textes parfaitement indemnes, quand les autres expédients dont on a abusé beaucoup plus encore, la multiplication des sens d'un même mot et Thypothèse d'homonymes, ne suffisent pas à supprimer des testes védiques ce qu'on ne veut pas y voir.
 Dieu ne plaise que mon respect pour le texte traditionnel du /Îig-Vedase change jamais en superstition I Je reconnais très volontiers les droits de la critique conjecturale, et j'en ai moi-même parfois ^ quoique toujours très sobrement, usé. Elle est ou sera applicable sans aucun doute aux monuments de l'antiquité védique comme à ceux de l'antiquité classique. Mais il est évident qu'au point de vue de l'opportunité et des dangers actuels, il n'y a pas de comparaison à faire entre l'état de la philologie védique et celui de la philologie
1. Tout à l'heure encore, dans rinterprétation du premier vers de Yhymnt h 123, p. 287.
grecque ou latine* On doit, ce semble, plus de ménagements aux textes dont le sens et l'esprit général sont encore Fobjet de vives discussions qu'à ceux qui sont depuis longtemps élucidés dans Tensemble et dans la plupart des détails. Ces réserves faites, discutons, sans arrière-pensée, les corrections proposées pour Thymne IV, 27.
La première porte sur le second hémistiche du premier vers, qui nous a été conservé sous cette forme : çatam ma pura âyasîr arakshann adha çymo javasd nir adiyam, % Cent forteresses d'airain me retenaient prisonnier; alors je suis sorti d'un vol rapide sous la forme d'un aigle, v Or, dans la descente du Soma, qui fait l'objet de l'hymne, Taigle, d'après la formule ordinaire du mythe, est le porteur du Soma. Cependant, au second vers, le personnage qui parle ne peut être que Soma lui-même; na ghd sa mdm apa joskam jabhdra, etc. « Il ne m'a pas emporté aisément. » M. Grassmann supposait que l'auteur de l'hymne en avait mis les deux premiers vers dans la bouche de deux personnages différents. M. Roth pense que c^est le même personnage qui parle dans l'un et dans l'autre. Mais alors le premier vers ne lui paraît explicable qu'avec une correction, celle de nir adiyam en nir adiyat. Si c'est Soma qui parle, il ne peut être question de l'aigle qu'à la troisième personne. La £aute s'expliquerait d'ailleurs par l'inhabileté d'un récitant ou l'inattention d*un copiste, qui, après des phrases où un personnage parlait à la première personne, aurait été naturellement conduit à substituer cette première personne à la troisième. Maintenant, quel sens nous donnera la correction? M. Roth voit très bien les difficultés que soulèverait la traduction : « Alors l'aigle est sorti d'un vol rapide. » On ne doit pas nous parler de la sortie de l'aigle sans nous dire qu'il emporte le Soma. Or, il n'est question de cela qu'au second vers. M. Roth entend donc, non pas que l'aigle sort, mais qu'il € apparaît planant y> au-dessus de la prison du Soma, qui est donc ouverte par en haut. La préposition nis, dit-il, exprime ici, non pas le hinaus, mais le heraus. J'avoue que j'ai peine à comprendre cette explication. Sans doute, pour entrer dans un lieu, il faut sortir d'un autre ; mais quand le seul lieu dont il soit question est celui où l'on entre, je me demande si l'emploi du verbe sortir^ même exprimant leherauSy peut jamais être justifié. Si je crois être seul dans ma chambre fermée, et que je voie tout à coup Pierre devant
moi, je poorrai dire à Pierre : < D'où sors- tu? » parce que Tadverbe interrogatif a d'où » fait allusion au lieu d*où il a dû sortir pour entrer dans ma cliambre ; mais je ne lui dirai pas, par exemple : « Commeat es-tu sorti? », et en racontant ensuite la chose à Paul» je ne dirai pas davantage à celui-ci «c Je croyais m'étre enfermé seul dans ma chambre, et tout à coup Pierre est sorti, » pour dire « Pierre est entré. » Je sais bien que les préfixes ne gardent pas toujours leur sens étymologique, et qtt*en latin, par exemple, une combinaison très usitée, comme exstare, en arrive à prendre simplement le sens d* « être ». Mais pour nous faire croire à un effacement analogue du sens primitif dans la combinaison du pré* fixe nis < hors de » avec la racine ^t « voler », il faudrait au moins nous prouver que cette combinaison était d*an usage fréquent. Or le dictionnaire de M. Roth lui-même n*en donne qu'un seul et unique exemple, celui qui nous occupe !
Concluons. Je comprendrais très bien, si le texte primitif avait porté la leçon nir adiyat, qu'on y eût ensuite substitué nir adiyaïn. Mais cette correction n'aurait pas été l'œuvre d'un récitant inhabile ou d'un copiste inattentif. Quand il n a été question précédemment que d'une prison et d'ua prisonnier, s'il est ensuite question de « sortie », personne ne comprendra qu'il puisse s'agir d'autre chose que de la sortie « du prisonnier de la prison » . La correction aurait été intelligente, et c'est la leçon supposée primitive qui serait inexplicable.
Serons-nous donc réduits, avec M. Grassmann, à attribuera deux personnages difi'érents les paroles rapportées dans les deux premiers vers de notre hymne ? Je ne le crois pas. Soma est porté par un aigle, mais il est souvent lui-même assimilé à un aigle K Que dis-je ? L'aigle porteur du Soma ne diffère pas originairement de Soma lui-même '. C'est ainsi que Mâtariçvan est tour à tour le feu , et celui qui apporte le feu sur la terre; quelle soleil est tantôt une roue, tantôt un char, tantôt un cheval traînant le char, tantôt un héros monté sur le char et dirigeant des chevaux. Que le même hymne présente successivement le Soma comme un aigle, et comme uq fardeau porté par un aigle, il n'y a rien là non plus qui doive étonner. L'incohérence des images est le pain quotidien de la poésie védique ^.