La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda
Au dieu guerrier qui, pour entrer en possession de la lumière et des eaux, doit les conquérir sur le démon qui les retient prisonnières, s’opposent dans la religion védique d’autres dieux conçus comme les possesseurs paisibles de ces biens célestes. C'est cette opposition que j'ai cherché à marquer parle nom de dieux souverains sous lequel je désigne les derniers. Ils nous apparaissent en effet souvent revêtus des insignes du pouvoir royal, et, pour employer l'expression même des hymnes, de la royauté universelle sàmrâjya. Leurs fonctions sont quelquefois aussi celles de simples gardiens des trésors attendus par les hommes. Enfin, la plupart d’entre eux réunissent à ces attributs celui de la paternité, soit que les hymnes leur donnent pour fils des personnages mythologiques déterminés, soit qu'ils leur appliquent en termes généraux la qualification de pères. Par là encore, ils s’opposent à Indra auquel la mythologie du A'ig-Veda ne reconnaît pas de fils, et qui ne reçoit le nom de père que dans un sens purement métaphorique, et comme témoignage de l’amour que lui portent ses suppliants. Au contraire, le titre de père a, lorsqu’il est appliqué aux divinités dont nous entreprenons l’étude, une grande portée mythologique. C’est ce qui sera prouvé dans le cours de l’exposition qui va suivre. Mais pour écarter dès maintenant la possibilité d’une interprétation purement morale analogue à celle que suggèrent les formules Bergaigne, Dieux souverains. 1
adressées à Indra, il suffît de dire qu’à l’idée de la paternité est souvent étroitement unie, dans les personnages en question, celle de la malveillance.
Ce caractère occasionnellement malveillant leur est commun, d’une part avec les éléments, particulièrement avec les éléments mâles, soupçonnés parfois de se dérober eux-mêmes à l’attente des hommes, de l’autre avec les lieux de manifestation de ces éléments qui semblent, lorsqu’ils tardent à paraître, les retenir prisonniers. Ce qui les distingue des personnages représentant directement les premiers, ce n’est pas seulement le rôle qu’ils jouent comme producteurs du feu et du breuvage, comme pères d’Agni et de Soma ou de leurs équivalents mythiques, rôle qui, en dépit de l’identité, toujours explicable en pareille matière, du producteur et du produit, du père et du fils, leur est attribué d’une manière assez constante pour leur faire assigner, comme à Indra, une place dans la catégorie des conceptions mythologiques décidément élevées au-dessus de la notion pure et simple de l’élément matériel. C’est aussi qu’ils réunissent pour la plupart aux attributs d’Agni et de Soma, ceux des mondes, ou plus généralement des lieux où Agni et Soma se manifestent. Ce qui les distingue en même temps des mondes, c’est avec ceux de leurs attributs qui sont empruntés aux éléments, le degré de personnification auquel ils sont parvenus.
Les démons tels que Yritra réunissent aussi dans une certaine mesure les attributs du ciel ou du nuage et ceux des éléments mâles qui s’y cachent. En ce sens le sondage mythologique, poussé jusqu’à la couche primitive du naturalisme pur, pourrait aboutir à une identification complète des dieux souverains ou des dieux pères, selon le nom qu’on voudra définitivement leur assigner, et des démons. Nous aurons, en effet, à constater de nombreux points de contact entre ces deux catégories de personnages mythiques. Mais tout en profitant du jour précieux dont ces ressemblances éclaireront notre étude, nous n’aurons garde de fermer les yeux à des différences très-importantes, même au point de vue exclusivement naturaliste, et capitales au point de vue religieux. Au dernier point de vue, nos héros se distingueraient toujours des démons, en ce que seuls, ils sont l’objet d’un culte. Mais, il faut le dire à l’honneur des Aryas védiques, ce peuple n’honorait pas, au moins sous cette forme de sa religion que nous connaissons par les hymnes du /hg-Veda, de
puissances purement malfaisantes. Ceux de ses dieux dont le caractère s’oppose au caractère exclusivement bienveillant d’Indra, sont tour à tour malveillants et bienveillants. Possesseurs paisibles, ainsi que je l’ai dit, de la lumière et des eaux, ils sont quelquefois les gardiens avares de ces trésors, mais ils en sont plus souvent encore les dispensateurs.
J’insiste pour mieux faire comprendre la raison de ce double aspect, tour à tour sévère et propice, des divinités en question. Le bien et le mal, qui dans la conception dualiste de l’ordre du monde, sur laquelle repose le mythe d’Indra, sont rapportés à deux sortes de puissances, de nature opposée, le sont ici, non pas à proprement parler à un être unique, mais à des puissances de même nature, et tour à tour à chacune d’elles à la fois. Les dieux souverains appartiennent à ce qu’on pourrait appeler en ce sens, surtout par opposition au mythe d’Indra, une conception unitaire de l’ordre du monde. N’ayant point devant eux de démons qui leur soient opposés, ils assument eux-mêmes le caractère démoniaque, dans la mesure où le mal, c’est-à-dire dans l’ordre des phénomènes naturels où nous devons toujours chercher la notion première des divinités védiques, l’obscurité ou la sécheresse, s’étend sur le monde ; ou quand le respect de leurs adorateurs les a revêtus d’une majesté assez auguste pour écarter toute assimilation de leur œuvre à celle des démons, ils gardent encore un aspect sévère, tout à fait étranger, du moins à l’origine, au personnage d’Indra.
On demandera comment les mêmes hommes ont pu concevoir de deux manières si différentes l’action de la divinité dans le monde, et honorer à la fois des dieux appartenant aux deux conceptions opposées. Il serait plus aisé de trouver plusieurs réponses à cette question, que d’en choisir une parmi celles qui auraient été trouvées. Qu’il nous suffise de dire qu’en pareille matière la diversité des idées peut correspondre à la diversité des temps aussi bien qu’à celle des tribus et même des familles où elles ont pris naissance, et que leur mélange s’expliquerait très-bien, dans le second cas par la réunion des petites communautés primitives en une société plus étendue, dans l’un et dans l’autre par la force de résistance inhérente aux idées religieuses et surtout aux mythes dans lesquels elles se sont fixées, force qui sans exclure les conceptions nouvelles, assure, en dépit de toutes les contra-
dictions qui en peuvent résulter, la conservation des anciennes.
Quant à la question de l’antiquité relative du dieu guerrier et des dieux souverains, elle ne me paraît pas susceptible d’une solution sur le domaine étroit du /îig-Veda auquel je borne mes investigations. Nous verrons bien le dieu guerrier Indra entrer en lutte avec les dieux souverains, dont il est d’ailleurs quelquefois nommé le fils ainsi qu’Agni et Soma, les vaincre, et se substituer à eux dans le gouvernement du monde. Mais ce mythe qui s’explique naturellement par l’assimilation partielle et passagère des dieux souverains aux démons, s’il consacre l’antériorité mythique de ces mêmes dieux sur Indra, ne saurait passer pour une preuve de leur antériorité historique, je veux dire d’une antiquité plus haute de la conception religieuse à laquelle ils appartiennent. Je ne crois pas d’ailleurs que la mythologie comparée, dont je m’abstiens provisoirement d’aborder le domaine,, puisse fournir des données beaucoup plus probantes pour la solution de la même question. Que Varuna ait été, selon une théorie sur laquelle nous reviendrons (section IX, C.) le nom d’une divinité commune à toute la race, qu’Indra soit au contraire celui d’une divinité purement indienne, il n’y a aucune conclusion à tirer de là sur l’âge relatif des conceptions religieuses opposées auxquelles appartiennent les personnages désignés par ces noms, la conception dualiste par exemple ayant pu être, et avant été en effet portée par d’autres noms dans les mythologies des autres peuples indo-européens. La question en somme me paraît être de celles que chacun est tenté de résoudre selon l’idée générale qu’il se forme du développement des notions religieuses dans l’humanité. La solution qu’en pourrait proposer un philologue védiste n’emprunterait aucune autorité particulière à ses connaissances spéciales. C’est ce qui m’engage à ne pas la discuter plus longuement.
Les personnages mythiques qui vont être successivement passés en revue dans ce premier chapitre ne réunissent pas tous, j’en dois prévenir le lecteur, les différents traits dont se compose, d’après les observations précédentes, la figure idéale du dieu considéré à la fois comme souverain et comme père. Plusieurs se partagent les attributs distincts de la souveraineté et de la paternité. Celui-ci peut être remplacé, chez le personnage investi du premier, par le titre de frère, de frère aîné, qui écarte, dans la mesure où il est consacré, l’iden-
tification de ce personnage au ciel ou au nuage, pour ne permettre que l’assimilation à une forme céleste, et particulièrement à une forme cachée, d’Agni ou de Sonia. Le caractère malveillant, ou pour employer des termes d’une application plus générale, l’aspect redoutable, est même étranger à tel d’entre eux qu’une sorte de Sosie mythique en a débarrassé pour s’en charger exclusivement. Enfin je commencerai mon énumération par quelques personnages qui ne sont l’objet d’aucun culte, et que leur action exclusivement malfaisante pourrait faire assimiler purement et simplement à des démons, mais que l’attribut de la paternité rattache assez naturellement à notre sujet, et dont l’étude doit être pour nous fort instructive.
SECTION II