Voir section I, p
monologue d’Indra. Sur ce point, l’interprétation de M.Geldner souffre deux difficultés. La première est qu’elle nécessite au vers 3 une correction, consistant à remplacer la leçon traditionnelle indro par le vocatif non accentué du même mot indra. Or, si les droits de la critique conjecturale sur le texte du /tig-Veda sont indéniables à priori, l’exercice en est bien dangereux. Il échappe en effet à tous les moyens de contrôle dont dispose la philologie classique. Si j’admets, ou propose quelquefois moi-même, certaines corrections du texte de la samhità, on reconnaîtra, je l’espère^ que je n’use de cet expédient qu'à la dernière extrémité, et que je n'y ai jamais recours pour les passages, ou du moins pour les mots essentiels, sur lesquels j’appuie mes interprétations mythologiques. Les védistes qui répugnent à admettre une trop grande complexité dans les idées religieuses des rishis, inclinent naturellement aux corrections qui diminuent ou suppriment toute complexité de ce genre. Mais ne s’expose-t-on pas, en agissant ainsi, à substituer ses propres idées à celles des poètes védiques ? N’est-ce pas là enfermer leurs spéculations dans des limites tracées à l’avance et qu’on leur interdit de dépasser? En fait, que renferme donc d’inadmissible la traduction littérale du texte traditionnel ;< Moi Indra, je suis Varuna »? L’identification effective de dieux différents, conséquence naturelle du panthéisme que les hymnes védiques nous montrent dans son germe et même dans ses premiers développements, se rencontre souvent dans des textes d’une clarté parfaite et d’une intégrité indiscutable et indiscutée. Il est certain par exemple qu’Agni et Soma sont identifiés à différents dieux, et, comme nous l’avons vu tout à l’heure encore, à Mitra et à Varuna lui-même. Agni l’est successivement à tous les dieux dans l’hymne II, 1 . Pour Indra d’ailleurs, il ne semble pas que l’identification doive être prise à la lettre, et en lui faisant dire « je suis Varuna », le poète entend simplement lui attribuer l’autorité de Varuna. C’est à peu près, sauf la substitution d’un nom propre à un nom générique, le même fait que nous avions déjà constaté dans l’attribution à Indra du titre et de la dignité d’Asura. L’interprétation de M. Geldner soulève d’ailleurs une autre objection. Au vers 6, le poète met dans la bouche d’Indra une formule qui parait clore une longue énumération : « C’est moi qui ai fait toutes ces choses. » Or, si on met les quatre premiers vers dans la bouche de Varuna, Indra n’a encore
parlé que de son ardeur belliqueuse, et il l’a fait au vers 5 en termes très-généraux.
Ces réserves faites, je suis, comme je l’ai dit, tout disposé à reconnaître avec M. Geldner dans l’hymne R', 42 les traces d’une rivalité d’Indra et de Varuna ; mais, comme je l’ait dit aussi, cette rivalité ne me parait trouver sa véritable explication que dans l'ordre d’idées qui a fait le sujet de tout ce chapitre. Si dans les quatre premiers vers de l’hymne, Indra s’attribue à lui-mème tous les actes de Varuna, en usurpant même son nom, c’est qu’il se considère déjà comme son successeur. Puis, lorsqu’à l’énumération des fonctions de Varuna, désormais remplies par lui, Indra a ajouté les siennes propres, le poète lui dit à son tour au vers 7 : « Tous les mondes te sont témoins de ce que tu viens de dire : tu le déclares à Varuna, ô sage! C’est toi qui es connu pour avoir tué les démons (it tira), c’est toi, 6 Indra, qui as fait couler les rivières enveloppées (vrita). »
On retrouve ici le jeu étymologique si fréquent sur le nom des démons, vritra, etlaracineunexprimantl’actepar lequel ils enveloppent les rivières. Mais il y a lieu de se demander en outre si la parenté des mots vritra et varuna n’est pas également sentie, et si l’usurpation d’Indra sur Varuna n’est pas dans une certaine mesure assimilée à sa victoire sur Vritra. L’hymne IV, 42, en d’autres termes, ne peut-il pas être comparé, mutatia mutandis, et en tenant compte du respect qui est toujours resté attaché au nom de Varuna, à cet hymne IV, 18 où nous avons vu Indra, le dieu fils, non-seulement déposséder, mais tuer, Tvash/ri, le dieu père, décidément assimilé à Vritra ? En fait dans les vers de notre hymne où Indra s’attribue l’autorité de Varuna, il se compare, et par conséquent il compare Varuna àTvash/ri (3), et il fait une allusion claire à l’étymologie du nom de Varuna, à cette étymologie qui le rapproche du nom de Vritra (1) : « Les dieux obéissent à la puissance de Varuna; je règne sur la race de l’enveloppe (vavri) supérieure (le ciel). »
Il ne me semble donc pas déraisonnable de voir dans l’hymne IV, 42, outre l’idée d’une rivalité de Varuna et d’Indra aboutissant au triomphe du second, une allusion plus ou moins vague à certains traits de ressemblance entre le personnage divin de Varuna et le personnage démoniaque de Vritra. Que cette ressemblance existe en tout cas, c’est ce que j’espère avoir suffisamment démontré; quelle s’accuse
ici tout par ticulièrement par la nature des rapports supposés entre Varuna et Indra, c’est ce qui semble non moins évident; qu’enfin dans cette circonstance elle n’ait pas échappé à l’auteur même de l’hymne, c’est ce qu'il est au moins permis de conjecturer.
La même conjecture peut d’ailleurs être faite sur l’hymne X, 124, dont je vais tenter une traduction et un commentaire.
« 1. Viens, ô Agni, à ce sacrifice que nous célébrons, sacrifice triple, à cinq voies, à sept chaînes1. Sois notre porteur d'offrandes et notre guide. Tu es resté bien longtemps enfermé dans l’obscurité.
« 2. Lorsque, dieu prévoyant, j’échappe en secret à l’impie, j’arrive à l’immortalité. Lorsque, malveillant, j’abandonne celui qui est bienveillant (pour moi), en faveur de l’ami que je préfère je vais naître dans un autre lieu ( Ultéralement je recherche un nombril étranger).
« 3. Voyant l’hôte de l’autre branche (le feu terrestre), je fonde les diverses institutions de la loi. .le fais entendre un chant agréable au père Asura; j’acquiers la dignité divine (proprement le droit au sacrifice) qui ne m’appartenait pas.
«. 4. J’ai passé beaucoup d’années dans son sein : me déclarant pour Indra, j’abandonne le père. Agni, Soma, Varuna sont renversés; la révolution est faite; je m’avance moi-même pour la favoriser.
« 5. Ces Asuras ont perdu leur puissance. Mais toi, si tu m’aimes, ô Varuna, distinguant le juste de l’injuste, ô roi, deviens le suzerain de mon royaume.
« 0. Voici le ciel lumineux: lui seul est beau. Voici la clarté, voici la vaste atmosphère! Tuons Vntra! Sors, ô Soma! Nous t’honorerons d’une offrande, (dieu) qui es toi-même une offrande.
« 7. Le sage avec sagesse a paru dans le ciel. Varuna a répandu les eaux sans emploi de la violence. Les rivières, heureuses comme des femmes, sont brillantes et prennent sa couleur.
« 8. Elles obéissent à sa force supérieure; il habite en elles et elles le reçoivent joyeusement et de leur plein gré ; comme
i. Il s'agit, comme dans toutes les formules analogues, d’une chaîne, ou plutôt de sept chaînes, d’étoffe.
Beucaigne, Dieux souverain*. 10
des peuples qui choisissent un roi, elles se sont avec horreur éloignées de Vritra.
« 9. On l’appelle l’oiseau d’eau, le compagnon de celles qui se sont éloignées avec horreur, qui s’avance dans la société des eaux divines. Les sages ont vu par la pensée Indra qui accourt au bruit deVanushtubh. »
Nous avons à noter d’abord dans cet hymne une nouvelle indication, et cette fois tout à fait claire, de la rivalité de Varuna et d’Indra, et de l’usurpation consommée par le second. Le vers 4 est à cet égard aussi explicite que possible : « La révolution est faite. » Et qui a été renversé? Varuna, et avec lui l’ont été également Agni et Soma. C’est Agni luimême, interrogé au vers 1 sur les causes de sa longue absence, qui après avoir reconnu au commencement du vers 4 la longueur de son séjour dans le sein du père Asura, déjà nommé au vers 3, constate lui-même la révolution qui lui a fait perdre la puissance en même temps qu’à Soma et à Varuna. Le vers 5 insiste encore sur la même idée : « Ces Asuras ont perdu leur puissance (ou ont renoncé à leurs ruses? màyâ). » Que sont en effet ces Asuras, sinon Agni, Soma et Varuna, le dernier ne différant sans doute pas du père Asura nommé au vers 3, dans le sein duquel Agni, d’après !e vers 4, a passé beaucoup d’années. Nous sommes maintenant en état d’interpréter la révolution dont il s’agit. Agni et Soma (comparez au vers 6 les mots « Sors, ô Soma ») étaient cachés dans le sein de Varuna. En cette circonstance, ils n’y étaient pas captifs, mais au contraire, ils y participaient de sa toute-puissance. A ce point de vue le poète a pu dire qu’ils étaient renversés avec lui. Mais Agni est allé lui-même au-devant de sa défaite. C’est qu’Agni, le fils, est avant tout un dieu bon, ami des hommes et ami d’Indra. Il s’est livré luimême à ceux qui venaient pour le conquérir : « J’ai passé beaucoup d’années dans son sein : me déclarant pour Indra, j’abandonne le père. Agni, Soma, Varuna sont renversés ; la révolution est faite; je m’avance moi-même pour la favoriser. » Indra prend alors la parole (car c’est évidemment lui qui est le nouveau roi, et le vers suivant d’ailleurs ne peut être mis que dans sa bouche) : « Ces Asuras ont perdu leur puissance. Mais toi, si tu m’aimes, ô Varuna, distinguant le juste de l’injuste, ô roi, deviens le suzerain démon royaume. » Indra, qui a détrôné Varuna, lui offre une sorte de compensation dans la reconnaissance d’une suprématie nominale et d’une auto-
rite purement morale. Varuna se trouve ainsi vis-à-vis de lui dans une situation assez analogue à celle de ces empereurs spirituels dont un guerrier a usurpé le pouvoir temporel, en s’inclinant d’ailleurs devant la dignité sacerdotale qu’il leur laisse. Comme le premier vers avait été adressé à Agni, et le cinquième, après les trois vers de la réponse d’Agni, à Varuna, le sixième est adressé au troisième des personnages détrônés, à Soma. Mais nous pouvons répéter de Soma ce que nous avons dit d’Agni. Soma est l’ami des hommes et d’Indra, et il passe volontairement du côté de l’usurpateur1. C’est du moins ce que celui-ci attend de lui, quand il dit en lui vantant la beauté du ciel lumineux et de la libre atmosphère : « Tuons Vritra! Sors, ô Soma! » Les mots qui suivent « Nous t’honorerons d’une offrande, dieu qui es toi-même une offrande » ne doivent pas nous empêcher de mettre ce vers comme le précédent dans la bouche d’Indra. Mais, rapprochés du premier vers de l’hymne où il est pareillement question des cérémonies du culte, ils suggèrent assez naturellement l’idée d’un sacrifice des anciens prêtres, des Angiras par exemple, qui sont les compagnons d’Indra dans toutes ses œuvres, et qui lui prêteraient en cette occasion leur concours. Pour en finir avec Soma, remarquons qu’il est probablement désigné au vers suivant : a Le sage avec sagesse a paru dans le ciel. » Ainsi il est incontestable que l’hymne X, 124 renferme une seconde mention, et une mention parfaitement claire de la victoire d’Indra sur Varuna. Il l’est également que le résultat de cette victoire estla conquête du feu et du Soma, et par conséquent que Varuna, en tant que détrôné par Indra, est dans une certaine mesure assimilé au démon, sa dignité restant d’ailleurs sauvegardée par l’abandon qu’Indra lui fait d’une sorte de suzeraineté spirituelle. Mais je vais plus loin, et je dis qu’ici, plus sûrement que dans l’hymne IV, 42, sur lequel j’avais déjà fait la même conjecture, le rapprochement de Vritra s’est imposé à l’esprit du poète. Déjà nous avons vu Indi’a, dans le vers 6, inviter Soma à sortir pour l’aider à tuer Vritra. Nous lisons au vers suivant : « Le sage avec sagesse a paru dans le ciel. » Soma a donc répondu à l’appel d’Indra. Mais Indra n’a point eu à tuer Vritra : c’est Varuna qui, « sans emploi de
1. Cf. le vers IX, 97, 41, d’après lequel Soma a choisi les dieux, s’est déclaré pour eux, et particulièrement sans doute pour Indra auquel, d’après le même vers, il a donné la force,
la violence », a répandu les eaux. J’ai cherché à reproduire dans la traduction l’équivoque du texte. Toutefois ce passage ne signifie pas, selon moi, que Varuna n’a point employé la violence, mais bien qu’Indra n’en a point usé contre lui. Le poëte, en passant de l’idée du démon Vritra à celle du dieu Varuna, modifie en conséquence les rapports d’Indra avec son adversaire, le gardien des eaux. C’est ainsi qu’Agni, au vers 2, distinguait iui-mème le cas où celui qu’il quitte esi l’impie, c’est-à-dire dans ce passage le démon, et le cas où c’est un personnage bienveillant, c’est-à-dire apparemment le père, nommé aux vers 3 et 4, dont la bienveillance, sans doute toute passagère, n'est relevée que pour être opposée à la malveillance du fils qui l'abandonne par amitié pour un autre: cet autre est évidemment Indra, comme au vers 4.
A partir du second hémistiche du vers 7 jusqu'à la fin de l’hymne, je crois qu’il ne s’agit plus que d’Indra (notez les mots indram au vers 9, indriyam au vers 8). C’est lui que les eaux ont choisi, comme des peuples choisissent un roi, et elles se sont détournées de Vritra avec horreur. On peut conclure de ces derniers mots qu’avant Indra, c’était Vritra qui était leur roi.
En résumé, l’être conçu comme le gardien des eaux, aussi bien que d’Agni et de Soraa, semble recevoir tour à tour dans l’hymne X, 124 le nom de Varunaet celui de Vritra, sans compter la qualification d’Asura, terme essentiellementéquivoque et désignant, tantôt un dieu, tantôt un démon. Même sous le nom de Varuna, cet être est considéré comme détrôné par Indra. Il semble donc que la différence entre Varuna et Vritra soit ici purement nominale. Cependant elle est suffisante pour que l’idée d’une horreur inspirée aux eaux par leur ancien roi, et surtout celle de coups portés à ce roi par Indra, ne reparaisse que dans une formule où figure le nom de Vritra1, tandis que lenom de Varuna, quand il estemployépour désigner en somme le même adversaire d’Indra, appelle des atténuations telles que le trait du vers 7 « Varuna a répandu les eaux sans emploi de la violence », ou cette offre d’une suzeraineté nominale qu’Indra fait au vers 5 à celui qu’il a dépossédé.
Remarquons d’ailleurs que mon interprétation du vers 7 dùt-elle être abandonnée, et fallùt-il traduire « Varuna a ré-
1 . Nous avons pourtant vu « la mère « éprouver cette même horreur poulie <i père » I, 164. 8.
pandu les eaux sans user lui-même de violence », ce trait constituerait toujours une différence profonde entre lui et Indra. Varuna ne peut répandre les eaux sans user de violence, que si les eaux sont en son pouvoir, et elles ne peuvent être en son pouvoir, sans qu’il soit suspect de les retenir en temps de sécheresse, comme Vritra lui-même.
Je rappellerai encore le vers X, 99, 2, déjà cité (p. 83), où le « septième frère », des mâyâ duquel Indra triomphe en s’établissant dans la vaste demeure avec la qualité d’Asura, paraît bien être Varuna.
Nous aurons l'occasion de revenir sur l’opposition d'Indra et de Varuna dans chacun des deux chapitres suivants, et de constater que, dans l’ordre des idées morales comme dans celui des phénomènes naturels, ces deux personnages qui, d’après le vers VI, 68, 4, dépassent en grandeur tous les dieux, résument les deux conceptions de la divinité entre lesquelles semble osciller la conscience religieuse des 4rvas védiques.