‹ La religion védique d'après les hymnes du Rig-Véda (volume 4)Chapitre 24 sur 83 · Cf. pour l’emploi de b/iri, V · texte numérisé non relu

Cf. pour l’emploi de b/iri, V

2. Je ne dis rien des simples comparaisons : « Agni qui seul règne sur la richesse comme Varuna» 1, 143, 4; — «Agni sait tout comme Varuna » X, 11, 1 .

On trouvera plus loin, à propos de la distinction à établir entre Varuna et Mitra, d’autres textes où Varuna est identifié directement tant à Agni qu'à Soma.

En tant qu’assimilé, soit à Soma, soit à Agni, Varuna pourrait déjà prendre les attributs d’un prêtre. Un dieu appartenant à un développement mythologique secondaire, mais dont la notion parait être au fond la même que celle de l’Agni universel, Manyu, est identifié à Varuna, lequel reçoit en cette circonstance le nom de sacrificateur en même temps que l’épithète jàtavedas « qui connaît les êtres », ordinairement réservée à Agni , X, 83, 2.

Toutefois, Varuna est aussi conçu, non plus comme une forme d’Agni ou de Soma, mais comme celui qui allume Agni, qui chante les prières, et surtout comme celui qui prépare le Soma. Mitra lui est associé dans ces fonctions, III, 4, 2 (à Tanûnapât, forme d’Agni) « Toi qui de jour en jour, et trois fois chaque jour, es honoré de sacrifices par les dieux Varuna, Mitra, Agni », et nous avons vu plus haut qu’il en est de même d’Aryaman : I, 30, 4 (à Agni). « Les dieux Varuna, Mitra, Aryaman t’allument, toi le messager ancien. » L’Agni allumé et honoré ainsi par Mitra et Varuna est ou l’éclair, ou le soleil. On lit au vers III, 14, 4 : « Mitra, Varuna et tous les Maruts t’ont chanté un hymne, ô Agni, dieu fort, quand, ô fils de la force, tu t’es levé plein d’éclat, et que tu t'es avancé, soleil, au-dessus des races des hommes. » Varuna, qui embrasse toutes les sciences comme la roue embrasse le moyeu, VIII, 41, 6, cf. 5, a d’ailleurs communiqué aux hommes sa connaissance du chant divin : 1, 105, 15. « Varuna fait la prière; nous le supplions, lui qui connaît les chants. Il découvre la prière au moyen du cœur (il inspire la prière). » Selon le vers IX, 73, 9, c’est par l’opération de Varuna que la « chaîne » de la loi est tendue à l’extrémité de la langue comme sur un tamis, autrement dit, que la prière, assimilée successivement à une étoffe et à un liquide, est tissée et purifiée dans la bouche du prêtre. On lui demande d’apprendre à l’homme la prière en aiguisant son intelligence VIII, 42, 3. Les Maruts, c’est-àdire les chantres célestes par excellence, ont également reçu leur éducation de Varuna, X, 66, 2. Dans le vers I, 151, 6, Mitra et Varuna sont représentés à la fois faisant eux-mêmes entendre un chant , répandant (inspirant) les prières et dirigeant les prières du prêtre. J’ai

déjà eu l’occasion de citer le vers Y, 62, 5 d’après lequel Mitra et Varuna gardent en accomplissant le sacrifice un gazon sacré qui s’étend aussi loin que la lumière ; c’est dans son sens ordinaire de « pieux, respectueux » qu’il faut y prendre l’épithète namasvat attribuée à ces dieux, et non dans le sens, imaginé pour ce passage unique, de « recevant l’hommage ».

Varuna étant, comme nous venons de le voir, maintes fois assimilé à un prêtre, il serait déjà naturel de supposer qu’il est considéré comme un préparateur divin du Soma, dans les passages où il paraît communiquer le Soma aux hommes Il semble d’ailleurs, au vers 6 de l’hymne VIII, 41, identifié à Trita. Or Trita est un préparateur céleste du Soma, que précisément nous avons vu tout à l’heure entretenir dans la mer Varuna, alors assimilé au Soma lui-même. Ces deux conceptions de Varuna, tour à tour identifié au Soma et considéré comme un préparateur du Soma, se trouveraient rapprochées dans l’hymne VIII, 41, puisqu’au vers 8 Varuna est, ainsi que nous l’avons vu plus haut, appelé une mer cachée.

C’est du reste une habitude de la mythologie védique de confondre ainsi sous un même nom l’idée du feu ou du Soma et celle d’un préparateur de l’un ou de l’autre. Nousavonsvucette confusion s’étendre à la notion des dieux souverains, sans en excepter ceux auxquels est le plus volontiers assigné l’attribut particulier de la paternité. Nous devions à plus forte raison nous attendre à la rencontrer dans l’étude d’un personnage qui, en tant qu’appartenant au groupe des Adityas, joue visà-vis des formes ordinaires du dieu fils, moins le rôle d’un père que celui d’un frère aîné, et qui est en effet appelé au vers IV, 1, 2 le frère aîné d’Agni. Remarquons pourtant à ce propos que la corrélation signalée entre l’idée d’un préparateur du feu et du Soma, et celle d'un père de l’un et de l’autre, peut être une fois de plus constatée sous le nom de Varuna. Ce dieu est en effet appelé au vers IX, 73, 3 le père des Somas, et nous verrons plus loin que l’Asura,père d’Agni, dont il est question aux vers 3 et 4 de l’hymne X, 124, ne paraît pas différer de Varuna nommé aux vers 4, 5 et 7 du même hymne. Aux vers VII, 33, 10-13, Varuna et Mitra,

I. Par exemple au vers VII, 88, 2, s Puisse le maître m’amener, pour que e voie la lumière, la plante qui croit dans le ciel comme sur un rocher u, et au vers X, 123, 6 où ena. forme de Soma. est appelé le messager de Varuna X, 123, 6.

réunis en couple, sontconsidérés comme les pères de Vasishrtia, identifié lui-même à l’éclair.

Comme Varuna, Mitra est aussi assimilé, tantôt à Agni, tantôt à Soma. Il faut remarquer toutefois que le nom de ce dieu prête à des équivoques qui ne pouvaient se produire pour celui de Varuna. Le mot varuna n’est plus en effet dans le /Îig-Veda qu’un nom propre. Le mot mitra au contraire est, tantôt le nom de l’Aditya, tantôt un nom commun signifiant « ami ». C’est évidemment dans ce sens que nous le trouvons au pluriel appliqué aux Somas IX, 101, 10. Au vers IX, 2,6, dans la comparaison mitro na darçatàh., appliquée à Soma, brillant à l’égal du soleil, le terlium comparationis suggère plutôt l’idée du dieu Mitra que la notion générale d’ « ami » ; je traduirai donc « resplendissant comme Mitra ». Mais il ne saurait y avoir de doute sur le vers 1, 91, 3, où le mot mitra est rapproché des noms de Varuna et d’Aryaman: « Les lois du roi Varuna sont les tiennes... tu es brillant comme le cher Mitra, tu mérites des soins comme Aryaman, ô Soma. » Cet exemple montre du reste, par le rapprochement de l’épithète priya « cher » et du nom de Mitra, que le sens étymologique n’est pas oublié dans l’emploi du nom propre.

Toutefois, ce ne sont là encore que des comparaisons. Mais l'identification de Mitra et de Soma ressortira d’un des textes qui me serviront à établir la distinction observée, dans Tordre des idées liturgiques, entre Mitra et Varuna. Je citerai seulement encore le vers VI, 44, 7, où il est dit de Soma que, nouveau Mitra, il possède l’intelligence, et je rappellerai que les « vêtements de beurre », suggérant presque inévitablement l’idée de Soma, sont attribués à Mitra en même temps qu’à Varuna.

Comme Soma, et beaucoup plus souvent que lui, Agni est comparé à Mitra ou appelé Mitra. Dans bien des cas, le mot mitra peut s’expliquer simplement dans le sensd’ « ami ». Mais dans un assez bon nombre d’autres, il n’est pas douteux que le poëte n’ait eu en vue le dieu Mitra. Commençons par les comparaisons : VI, 2, 1, « Tu as, ô Agni, la gloire d’un prince, comme Mitra » (le mot Ishaitavat est une allusion évidente à l’empire ( kshatra ) de Mitra, le roi, le hshatriya, cf. VII, 64, 2; VIII, 25, 8); — I, 77, 3, « Il a été comme Mitra le cocher d’une merveille » (c’est-à-dire qu’il a apporté aux hommes un présent merveilleux) ; — VI, 13, 2, « Tu es pour nous Bhaga ô Agni, tu es comme Mitra

le prince de la grande loi, le maître d’une richesse abondante » (ici le rapprochement de Bhaga, l'emploi du mot kshattri « prince » et la mention de la « grande loi » ne peuvent laisser aucun doute sur le sens de mitra ) ; — I, 38, 13, « Agni brillant comme Mitra » ; — VIII, 91 , 12, « (Agni) qui surveille les hommes comme Mitra 1 ». Au vers 2 de l’hymne V, 16, Agni est comparé à Bhaga; c’est donc bien au dieu Mitra qu’il est comparé au vers 1. Même observation sur le vers X, 68, 2 où Brihaspati, forme divine assimilable à Agni, est comparé à Mitra après l’avoir été à Bhaga, et où il est encore fait mention d’Aryaman. En entrant dans des détails qui seraient ici hors de place, je trouverais dans d’autres passages encore des raisons de décider la question en faveur du nom propre. Il est même permis de supposer que l'idée de Mitra, du dieu ami des hommes, est toujours présente à l’esprit du poète quand il compare Agni à un ami, comme du reste le sens étymologique d’« ami » persiste, ainsi que nous l’avons vu, sous le nom propre du dieu.

Ces comparaisons2 ont leur importance parce qu’elles sont appliquées à Agni beaucoup plus souvent qu’à tous les autres dieux ensemble.

De plus, Agni est directement appelé mitra. Sans discuter les passages où le sens du mot peut sembler douteux, sans insister sur ceux où on peut déjà avec une assez grande vraisemblance en faire le nom du dieu Mitra, comme dans l’expression mitro adbhutah, « Mitra merveilleux », (cf. V, 66, 4), au vers I, 94, 13, et surtout au vers VI, 8, 3 à cause des prodiges qu’il attribue à Agni en lui donnant d’ailleurs le nom de Vaiçvànara, nous passerons immédiatement aux citations

1. L’étre « engendré par les pieux dans l’assemblée, au sein des eaux », dont ii est question au premier vers de l’hymue I, loi à Mitra et Varuna, et qu’on compare à Mitra, paraît être également Agni.

2. Il faut y ajouter l’emploi de l’épithète milra-màhns qui se rencontre 14 fois dans le /Îig-Veda, et qui y est appliquée 2 fois au soleil et les 12 autres fois à Agni. Elle signifie en effet, non pas comme le veulent MM. R. et Gr. « qui a une multitude d’amis », mais bien « qui a la grandeur, l’éclat de Mitra ». Cette dernière interprétation est la seule en effet qui tienne compte de l’analogie des autres composes de mafias, vv iddha-mahas, littéralement <t dont la grandeur est adulte » (Indra), pra-mahas « magnifique, éclatant » (Agni, Mitra et Varuwa), citra-mahas « qui a une grandeur brillante » (Agni), sumahas a magnifique » (Agni, Sûrya, les Adityas), viçva-mahas « qui a toute graudeur, toute magnificence » (les Viçve devas), vidyun-mahas « qui a la splendeur de l'éclair » (les Maruts), vi-mahas a très-magnifique » (les Maruts). Sur les emplois de tous ces mots, consulter le Wôrtevbuch de M. Grassmann.

qui ne peuvent laisser place à aucun doute, à celles qui vont nous montrer Agni identifié à la fois à Mitra et à Varuna.

On lit en propres termes au vers VII, 12, 3 : « Tu es Varuna et Mitra, ô Agni. » Au vers VI, 3, 1, Agni est identifié d'un seul coup à Mitra accompagné de Varuna : « Le mortel que tu protèges contre l’abandon, contre l’angoisse, ô dieu, toi qui es Mitra accompagné de V aruna. » Il est dit du taureau portant le ciel et la terre, c’est-à-dire de la forme supérieure d’Agni, comparée du reste dans le même passage à sa forme inférieure : X, 31, 9. « Quand il a, lui qui est Mitra et Varuna, répandu son éclat, comme Agni sur le bois quand on l’arrose de beurre. » Ces différents textes ne permettent déjà plus de douter qu’au vers VI, 62, 9, cité plus haut, p. 120, l’être identifié à Mitra et Varuna ne soit, ainsi que nous l’avons admis alors, une forme quelconque d’Agni.

Mais en identifiant, soit Agni, soit Sonia, tout à la fois à Mitra et à Varuna, les poètes védiques n’en reconnaissent pas moins entre ces deux formes divines des différences qu'ils signalent en plusieurs passages. Avec cette dernière série de textes, nous aborderons l’objet final de toute cette discussion. Ce seront eux d’ailleurs qui mettront décidément hors de doute l’identification de Mitra et de Varuna tant avec Agni qu’avec Soma.

Dans l’ordre d’idées qui nous occupe actuellement, Varuna et Mitra semblent représenter, en tant qu’opposés l’un a l’autre, le premier l’Agni ou le Soma invisible, ou encore le préparateur ou le gardien avare d’Agni ou de Soma; le second l’Agni ou le Soma manifesté sous forme d’éclair ou de soleil. Plus souvent encore, Mitra paraît être la forme terrestre du feu ou du Soma, opposée à sa forme céleste personnifiée en Varuna1.

Je citerai d’abord les exemples de cette seconde distinction. En voici un qui ne peut laisser place à aucun doute : IX, 77, 5. « Le suc énergique et puissant (le Soma) coule du ciel, grand Varuna infaillible pour celui qui sort de la droite voie ; il a été exprimé, Mitra sacré, dans les demeures, hennissant comme un cheval en rut au milieu du troupeau 2. »

1 . On peut rattacher à cette distinction celle qui se rencontre dans le Çatapatha-Brâhmawa XII, 9, 2, 12, ai/nrn vni loko mitrah — nsau varunnh, « Ce monde-ci (le terrestre) est Mitra ; celui-la (le céleste) est Varuna t.

2. De ce vers on peut rapprocher le suivant : IX, 86, li. <r Le mâle couleen hennissant dans la cuve, lui le maître du ciel aux cent torrents, le sage. Le cheval bai s’arrête dans les demeures de Mitra, purifié par les brebis (le

Dans l’hymne II, 1,- Agni est identifié, non-seulement à Mitra et Varuna (vers 4), mais successivement à tous les dieux. Il ne semblerait donc pas au premier abord que cet hymne pût fournir aucun argument à la discussion présente1. Peut-être cependant, de la répartition des épithètes^ dhvilavraln « qui maintient la loi » et iàija « adorable2 », presque toujours appliquées, la première aux .ldityas, la seconde à l’Agni terrestre, est-il permis de conclure que c’est surtout en qualité de feu du sacrifice qu’Agni est identifié à Mitra ; « Tu es, ô Agni, le roi Varuna qui maintiens la loi, tu es Mitra, le puissant, l’adorable. » La comparaison si fréquente du feu du sacrifice avec Mitra, et l’attribution qui lui est quelquefois faite directement de ce nom, suffirait d’ailleurs pour suggérer cette interprétation.

On peut encore chercher dans les deux vers suivants quelques traces de la même distinction : III, 5. « 3. Agni, fils des eaux, a été déposé au milieu des races humaines, Mitra opérant selon la loi. Le saint objet de nos désirs s’est établi sur la surface (de la terre); il est devenu un prêtre que doivent invoquer nos prières. — 4. Agni devient Mitra quand il est allumé, Mitra le hotri, Varuna qui connaît les êtres, Mitra l’adhvaryu actif qui aime la demeure , l’ami (mitra) des rivières et des montagnes. » La mention de Varuna ne laisse pas de doute sur l’application du mot mitra à la divinité ainsi nommée, quoique la signification étymologique n’en soit d’ailleurs pas négligée, particulièrement au dernier pàda du vers 4. Or les traits qui appartiennent à l’Agni terrestre, les qualifications de hotri, d’adhvaryu, d’ami de la maison, sont tous rapprochés du nom de Mitra, tandis que l’assimilation d’Agni à Varuna est accompagnée de la qualification de jdtavedas « qui connaît les êtres », convenant en effet parfaitement au dieu qui, comme nous le verrons au chapitre suivant, est dans le Æig-Veda la personnification la plus complète et la plus auguste de la Providence3.

tamis) et les rivières (les eaux), lui le mâle. » Les demeures de Mitra semblent être ici les demeures de la forme du Sonia qu’on appelle Mitra.

1. Cf le vers I, 164, 46 où Mitra et Varuna figurent avec Agni dans l’énumeration des dieux qui ne sont que des noms différents de l'être unique, et le vers X, 98, 1 où le poète dit en s’adressant à Brihaspati, divinité généralement assimilée à Agni : « Que tu sois Mitra, ou Varuna, ou Pûshan . . . » â. Cf. 111,5, 9, mitro agnir idg ah.

Cf X, 83, ». a Manyu est Indra, Manyu seul est dieu, Manyu est le

Du dernier passage cité il faut rapprocher le suivant : Y, 3. «1.0 Agni, tu es Varuna quand tu nais, tu deviens Mitra quand tu es allumé. En toi sont tous les dieux, ô fils de la force, tu es Indra pour le mortel pieux. — 2. Tu deviens Aryaman lorsque, dieu indépendant, tu entretiens l’essence cachée des jeunes filles (les eaux); tu es oint des vaches (de Jait) comme un Mitra bienveillant, quand tu mets d’accord les deux époux. » Ici encore Agni est identifié successivement à plusieurs dieux (au vers 3 il l’est en outre à Rudra), comme dans l’hymne II, 1. D'un autre côté il semble que pour Agni, naître et être allumé soient une seule et même chose. Cependant, et bien qu’Agni puisse être allumé dans le ciel, on conviendra que dans un passage où les mots « naître » et « être allumé » semblent opposés, le second devra être rapporté de préférence à F Agni terrestre, et le premier à celui dont la naissance est mystérieuse. Ou si Mitra et Varuna ne sont pas opposés ici comme le feu terrestre au feu céleste, ils le sont au moins comme le feu visible, manifesté, au feu caché. Ce serait l'autre forme, et celle que nous avions annoncée la première, de la distinction établie entre Mitra et Varuna.

Dans un passage où ni Mitra, ni Varuna, ne sont d’ailleurs explicitement identifiés à Agni, le premier est opposé au second comme le prêtre au dieu qu’il honore. Je veux parler du vers 5 de l’hymne VII, 82 adressé à Indra et Varuna : « Mitra honore en paix Varuna; l’autre, le fort, va briller avec les Maruts. » Il faut en rapprocher les premiers vers de l’hymne IV, 1, et particulièrement le vers 2, où Agni est prié d’exercer son action propitiatoire sur son « frère aîné a Varuna.

L’attribution à Mitra d’un rôle subordonné par rapport à Varuna est confirmée encore par le texte suivant. Un poète dit en s’adressant à Atri : V, 40, 7. « Tu es Mitra dont les dons ne trompent pas; toi, et le roi Varuna, protégez-moi. » Atri est un ancien sacrificateur, et si l’on peut dire en général que tous les anciens sacrificateurs représentent Agni, cette interprétation convient tout particulièrement, et de l’aveu de tous les mythologues, au personnage d’Atri. Va-

kotri et Varuna qui connaît les êtres. » Manyu est une forme divine, probablement équivalente à Agni, qui ailleurs parait remplacer Mitra dans le couple que ce dernier forme ordinairement avec Varuna. X. 84, 7.

ruwa est sans doute, ainsi que nous l’avons vu quelquefois, assimilé lui-même à un sacrificateur; mais il est évident qu’Atri ne peut à côté de lui représenter le sacrificateur suprême. Atri, chef d’une race humaine, est un prêtre dont le sacrifice est réellement offert à un dieu, et l’assimilation d’un tel personnage à Mitra peut servir à expliquer le texte cité plus haut : « Mitra honore Varuna. »

Atri n’est pas le seul des anciens sacrificateurs qui soit, sinon assimilé explicitement à Mitra, du moins adjoint à Varuna de façon à jouer, semble-t-il, le rôle d’un substitut de Mitra. L’hymne VII, 88 nous présente pareillement aux vers 3 et 4 un couple formé de Varuna et de Vasishfiia. Vasishffia, monté sur le même navire que Varuna, paraît bien d’ailleurs représenter ici une forme céleste, plutôt qu’une forme terrestre d’Agni. Aussi bien est-il au vers VII, 33, 10 assimilé à l’éclair.

Je crois donc pouvoir résumer cette discussion sur la distinction observée entre MitraetVaruna dans l’ordre des idées liturgiques, en disant que Mitra diffère de Varuna, non-seulement en tant que feu ou Sonia terrestre opposé au feu ou au Soma céleste, mais plus généralement comme forme inférieure, en tant que manifestée, de l’un et de l’autre principe, opposée à leur forme supérieure ou mystérieuse.

F. — VARUNA OPPOSÉ A INDRA.

Après avoir montré que les Adityas appartiennent, comme les autres personnages divins étudiés dans les précédentes sections du présent chapitre, à la catégorie des dieux souverains, après avoir reconnu que le caractère équivoque commun à tous les dieux de cette catégorie tend à se déterminer dans le mauvais sens sous le nom de Varuna, dont l’étymologie rappelle le nom du démon Vritra, il nous reste, pour mieux faire ressortir encore le caractère du premier des .Idityas, à l’opposer au caractère du dieu guerrier, du vainqueur de Vritra, c’est-à-dire d'Indra.

Nous n’aurons d’ailleurs pas la peine de choisir les traits les plus propres à marquer cette opposition : les poètes védiques les ont relevés eux-mêmes dans plusieurs passages très-caractéristiques. Cependant, il ne faut pas oublier que les deux conceptions, dualiste et unitaire, de l’ordre du monde,

par une inconséquence qui s'explique naturellement dans une théologie primitive, non-seulement subsistent à coté l'une de l’autre, mais se mêlent à l’occasion. En fait Indra et Varuna forment un couple1 auquel sont adressés un certain nombre de vers et des hymnes entiers. Bien plus, il arrive souvent qu’en les rapprochant ainsi dans une même invocation, on confond leurs œuvres, et qu’on donne au couple des attributs qui n’appartiennent en propre qu’à l’une où à l’autre des divinités dont il est formé. Ainsi quand Indra et Varuna sont appelés « vainqueurs de Vritra » ou « des ennemis » VI, 68, 2, quand on les prie de combattre en avant VII, 82, 9, et de lancer la foudre sur l’ennemi, IV, 41, 4, c’est évidemment le personnage d’Indra qui communique au couple son caractère particulier2. On peut en dire autant du vers VII, 82, 3, d’après lequel Indra et Varuna ont creusé de vive force, ojasà, le lit des eaux. C’est au contraire le caractère de Varuna qui prédomine au vers Vâl. 11, 6 (cf. 1, 105, 15), portant que le couple a donné, c’est-à-dire inspiré, aux nshis la prière, et surtout au vers VII, 84, 2 où il est représenté « liant » par l’intermédiaire de serviteurs désignés seulement comme des êtres qui « lient » sans d’ailleurs employer de cordes, et au vers III, 62, 1 qui nous le montre détachant un lien qu’il avait sans doute attaché lui même. (Voir chapitre II, section III.)

Mais dans un bon nombre d’autres passages, Indra et Varuna sont expressément distingués3, et ils le sont dans des termes qui confirment entièrement les résultats obtenus. On lit au vers VII, 82, 2 : « L’un de vous est le souverain universel, samrâj, l’autre est roi par lui-même s varâj. » Quoique l’une et l’autre qualification soient appliquées tour à tour à Indra, à Varuna et à beaucoup d’autres dieux, il n’est pas douteux que celle de samrâj n’appartienne ici à Varuna. C’est en effet à lui, à Mitra et aux autres .ldityas qu’elle est le plus sou-

1. Au vers VII, 34, 24 il est dit de Varuna qu’il a Indra pour ami (cf. IV, 34. 7).

2. Cf. le vers X, 103, 9 oii Varuna et les 4dityas, confondus avec Indra et les Maruts, reçoivent en même temps qu’eux la qualification de dieux «vainqueurs » .

3. On peut remarquer qu’au vers IV, 33, 9 les trois flibhus sont donnés pour les ouvriers, l’un des dieux en général, le second d’Indra, le troisième de Varuna, en sorte qu’ici encore Indra et Varuna semblent opposés comme les deux formes principales de la divinité.

vent appliquée1, et dans l’hymne VIII, 29 ou les principaux dieux sont tour à tour désignés sans être nommés, l'un des attributs qui doivent au vers 9 caractériser Mitra et Varuna est précisément l’épithète samrdj « souverains universels ». D’ailleurs la qualification de samrdj est expressément donnée à Varuna à l’exclusion d’Indra dans un hymne où ils sont invoqués tous les deux VI, 68, 9. Or l'opposition, tout à fait intentionnelle au vers VII, 82, 2, de la souveraineté universelle de Varuna et de celle qu’Indra ne doit qu'à lui-mème, c’est-à-dire sans doute à son héroïsme, correspond assez exactement à celle des conceptions unitaire et dualiste.

Dans l’hymne VIII, 29 dont il vient d’être question, on lit au vers 4 : « L’un porte la foudre placée dans sa main : avec elle il tue les démons (ou les ennemis). » C’est bien là en effet le trait essentiel qui devait servir à désigner Indra sans le nommer. Or dans les vers VII, 83, 9 ; 85, 3, Indra est opposé, comme tuant pareillement les démons, à Varuna qui garde les lois ou protège'2 les races effrayées. Nous avons eu déjà l’occasion de citer le vers VII, 82, 5 où Indra, allant briller avec les Maruts, est opposé à Varuna honoré en paix par Mitra. Varuna est lui-même appelé un prêtre qui fréquente les assemblées, par opposition à Indra qui tue Vritra avec la foudre, VI, 68, 3.

Le vers VII, 82, 6 est remarquable, et nous en avons déjà cité le second hémistiche. Le voici en entier : « Tous les deux déploient pour l’action et pour un grand profit la force durable de Varuna qui lui appartient en propre : l’un a vaincu l’étranger combattant, l’autre avec une petite troupe en enveloppe une grande. » Ainsi la force qu’Indra déploie avec Varuna appartient en propre à ce dernier, qui garde ainsi son caractère de dieu suprême. Dans le second hémistiche, nous avons déjà remarqué plus haut que l’emploi du verbe pra vvinoti est une allusion au nom de Varuna « celui qui enveloppe ».

1. Remarquez particulièrement les emplois du dérivé sàmràjya : VIII, 25, 8, « Mitra et Varu«a, qui sont justes, puissants, se sont assis (sur le trône) pour exercer une souveraineté universelle »; I, 25, 10. « Le puissant Varuna, qui maintient la loi, s’est assis dans son palais pour exercer la royauté universelle. »

2. Vaiuwa est désigné de même au vers Vàl. U, 3 : « Celui de vous deux qui est infaillible et protège attentivement. »

Voici enfin les passages les plus caractéristiques et les plus importants pour notre sujet. Au vers VII, 84, 4, qui est d ailleurs d’une construction un peu difficile, il est clair au moins que l’.lditya (Varuna) est opposé, comme l’ennemi du mensonge ou de l’injustice, au héros (Indra) qui donne des richesses sans mesure, en d’autres termes que la justice vengeresse de Varuna est opposée à la libéralité d’Indra1 2. Nous avons cité déjà une partie du vers VII, 84, 2. Après avoir dit d'Indra et de Varuna qu’ils lient par l’intermédiaire de serviteurs « qui lient sans employer de cordes », le poète, quia ainsi donné au couple un attribut propre à Varuna, rétablit la distinction des deux divinités en ajoutant : « Que la colère de Varuna (le dieu vengeur) nous épargne ! Qu’ Indra (le dieu bon) nous ouvre un vaste espace ! » L’opposition de Varuna et d’Indra est d’ailleurs fortement marquée dans d’autres passages encore où il faudrait peu de chose pour la transformer en une hostilité déclarée. J’ai donné plus haut les raisons qui m’engagent à rapporter à Varuna dans le vers IX, 73, 5, l’obscurcissement du ciel opéré par cette peau noire qu’é« cartent les Somas et qui est haïe d'Indra. Je dois citer maintenant le vers I, 101, 3, qui place Varuna sous la loi d’Indra, puis deux hymnes qui nous fourniront l’explication de cette dernière formule, mais dont l’interprétation nous retiendra assez longuement.

Dans l’hymne IV, 42, le poète, selon M. Geldner *, suppose une lutte engagée pour la suprématie entre Indra et Varuna. Mon interprétation toutefois différera de la sienne sur deux points principaux. D’une part, en effet, à l’idée d’une rivalité qui symboliserait l’antagonisme d’un culte plus nouveau, d’un culte exclusivement indien , et d’un culte plus ancien, commun primitivement à toute la race indo-européenne, je substituerai celle d’une opposition née de la rencontre des deux conceptions unitaire et dualiste, sur l’ancienneté relative desquelles je n’ai d’ailleurs pas cru pouvoir me prononcer 3. D’autre part, je ne reconnaîtrai pas dans les six premiers vers de l’hymne un dialogue entre Varuna et Indra, mais bien un

1. Ne serait-ce pas Varuna qui serait représenté au vers VII, 20, 7 comme « l'immortel qui reste inactif au loin »? Ce serait ici son indifférence qui serait opposée à la libéralité d’Indra.

Page 1