SECTION III LES LIENS DU PECHE
J'ai déjà parlé plus haut des cordes ou lacets de Varima, et précisé la signification naturaliste de ce mythe, mais en ajoutant qu’il avait pris surtout un sens moral, et qu’il symbolisait la situation du pécheur vis-à-vis de la divinité vengeresse. C'est ce point qu'il faut maintenant établir. Le lien qui retient le pécheur est expressément appelé le lacet de Varuna dans le vers 16 de l’hymne X, 97, sur les plantes : « Qu’elles me délivrent du lacet de la malédiction, et du lacet de Varuna, et de la chaîne de Yama, de toute faute commise envers les dieux. » Le « lacet de la malédiction » parait être le lien qui retient l’homme coupable d’avoir prononcé la malédiction (cf. ci-après I, 41, 8), plutôt que celui dont la victime delà malédiction se trouverait enveloppée. Mais en tout cas le lacet de Varuna est celui où se trouve pris le pécheur, l’auteur des fautes commises « envers les dieux », et ces fautes l’exposent à la mort dont l’idée est suggérée par la chaîne de Yama, roi des morts. Ici c’est aux plantes que l’homme s’adresse pour obtenir la guérison de la- maladie causée parle péché. Je n’insiste pas sur cette confusion des
i. Antarah ; cf. VU, 8t>, 2 kadânv nntar oarune bhuvâru, « Quand arriverai-je jusqu’à Varuna? #
remèdes du corps et de ceux de l’âme, la citation n’ayant eu d'autre objet que d'établir ce que d’autres textes confirmeront plus loin, à savoir que le lacet qui retient le pécheur est bien le lacet de Varuna. C’est d’ailleurs parce qu’il l’en a enveloppé lui-même que ce dieu est prié de l’en délivrer. Une prière de ce genre se rencontre dans un hymne dont je citerai la plus grande partie : « VII, 86, 2. Et je me dis à moi-même : Quand pourrai-je arriver jusqu'à Varuna? Accueillera-t-il mon invocation sans colère ? Quand pourrai-je, bien disposé moi-même, éprouver les effets de sa miséricorde ? — 3. Je demande quelle est ma faute, ô Varuna, désireux que je suis de la connaître. Je vais interroger un sage. Les sages me font tous la même réponse : c’est Varuna qui est irrité contre toi. — 4. Quel est, ô Varuna, ce grand péché (que j'ai commis), et pour lequel tu veux frapper le chantre (qui fut) ton ami ? Dis-le moi, toi qu’on ne peut tromper et qui ne dépends d’aucun autre. Puissé-je t'apaiser bien vite avec cet hommage ! — 5. Délie les fautes de nos pères et celles que nous avons commises nous-mêmes. O roi, détache Vasishtha, comme un voleur de bétail, détache-le comme un veau de la corde (qui le retient). — 6. Ce n’était pas ma volonté, ô Varuna : c’était la séduction, le breuvage enivrant, la colère, le dé, l'inadvertance. L’ainé est capable d’égarer le plus jeune. Le sommeil même n’éloigne pas le mal (t invita , n’est pas exempt de péché). — 7. Puissé-je comme un esclave servir le dieu libéral et puissant, sans commettre de péché !... » Au vers 9 de l’hymne I, 41, adressé aux trois Adityas, c’est probablement aux cordes ou lacets de Varuna qu'il est fait allusion en ces termes : « Qu'on craigne d’ètre enlacé par celui qui en retient même quatre ; qu’on n’aime pas les mauvaises paroles. » Le vers précédent nous explique ce qu’il faut entendre par ces mauvaises paroles : « Je ne veux pas vous recommander», dit le prêtre aux Adityas, « celui qui tue ni celui qui maudit ; c’est l'homme pieux que je veux vous recommander; c’est seulement par des pensées bienveillantes que je cherche à vous gagner. »
Les lacets de Varuna sont aussi attribués en commun à Mitra et à Varuna : VII, 65, 3. « Ils ont beaucoup de lacets; ils sont les digues du mal, difficiles à franchir pour le mortel trompeur. Puissé-je, ô Mitra et Varuna, par le chemin de votre loi, traverser les dangers comme on traverse les eaux sur un navire! » Ils le sont également au groupe entier des Adityas:
II, 27, 16. « Vos ruses, ô saints .ddityas, vos lacets ouverts pour le perfide, pour le trompeur, puissé-je les franchir comme celui qui a des chevaux franchit (les obstacles) avec son char! Puissions-nous sous votre vaste protection n’éprouver aucun dommage ! » L’auteur de l’hymne II, 29, après avoir au vers 1, dans une formule déjà citée, prié les .Idityas d’éloigner de lui le péché, après avoir aux vers 2 et 4 imploré leur miséricorde, ajoute au'vers 5: « C’est moi seul qui ai commis envers vous tant de péchés, pour lesquels vous me châtiez comme son père châtie un joueur. Loin de moi les lacets, loin de moi les maux, ô dieux! Ne me prenez pas sur mou fils comme un oiseau (sur son nid). » Je n’ai pas besoin d’insister sur le caractère touchant de cette prière, dans laquelle un père se prévaut de l’innocence de sa famille que son propre châtiment frapperait injustement ; mais je profiterai de l'occasion pour citer encore le vers suivant qui n’est guère moins remarquable: « Approchez-vous aujourd’hui, dieux saints, pour que, tremblant, je me réfugie contre votre cœur. Protégez-nous ; faites que nous ne soyons pas dévorés par le loup, que nous ne tombions pas dans la fosse, o dieux saints ! »
Une allusion à des lacets qui seraient attribués aux dieux eu général, et aux ancêtres divinisés, peut être cherchée au vers III, 55, 2, si la racine hvri y a, comme je le crois, le sens naturellement suggéré par celui du mot hvaras : « Que les dieux, que les pères anciens qui connaissent le séjour (secret de la vache) ne nous enlacent pas! » Nous savons déjà que Gandharva est expressément appelé « le maître des lacets, qui saisit dans son lacet le trompeur » IX, 83, 4. Peut-être Rudra a-t-il été aussi considéré comme enlaçant les victimes de sa colère; du moins, est-il prié de les délier au vers X, 169, 1, si la forme avasâya doit être interprétée comme l’absolutif de la racine sâ avec le préfixe ava '.
Il n’en est pas moins vrai que Varuna et les A dityas sont par excellence les dieux qui lient et qui délient. Ces idées sont dans un rapport étroit avec les deux sens du nom d’Aditi qui, avons-nous dit, signifie, comme adjectif « libre »,
1. Le mot est, à la vérité, traité comme simple par le poda-pâtha. L’interprétation de M. Gr. qui construit padvate comme épithète avec avasâya, considéré comme le datif de avasa, dans le sens de « nourriture douée de pieds, » c’est-à-dire « bétail », est en tout cas bien aventureuse.
comme substantif abstrait « liberté ». Le moment est venu de citer les passages qui établissent ces deux derniers points. Ils prouveront en même temps que le rapport dont il s’agit a tôt ou tard frappé les poètes védiques, s’il n’a pas présidé à la formation du mythe lui-même ; ou plutôt, c’est le soin même que ces poètes prennent de le faire ressortir qui achève de nous édifier sur le sens qu’ils attribuent au mot uditi.
Je citerai d'abord le vers I, 24, 15, où le mot adili signifie selon moi « liberté », ou en tout cas, s'il désigne le personnage divin d’Aditi, suggère la même idée par une allusion très-directe : I, 24, 15. « Détache de nous, ô Varuna, le lien supérieur, le moyen et l’inférieur ; puissions-nous ensuite sous ta loi, ô.lditya, être sans péché pour la liberté 1 2 (c’est-àdire pour être à jamais délivrés de tes liens). »
L’expression anâgàso aditaye « sans péché pour la liberté » est une sorte de formule qui se retrouve au vers V, 82, 6. Aussi peut-on chercher une allusion au sens étymologique du mot adili dans les passages où le poète demande à Aditi, aux .Idityas ou à tout autre personnage qualifié d 'adili, de le rendre sans péché I, 94, 15 ; 162, 22 ; IV, 39, 3 ; X, 12, 8. de délier le péché commis VII, 93, 7.
Dans le refrain de chacun des vers de l’hymme X, 100, le le mot adili, désignant un don qu’on demande à Savitri en même temps que le salut, sarvatâli (proprement l’état de celui qui est sain et sauf), ne peut signifier que « liberté »-. On demande au même dieu que les méchants (les démons) soient mis en pièces pour la liberté, c'est-à-dire pour que l’homme ou le monde soit libre X, 87, 18 3. Au vers X, 1 10, 4, on pourrait sans doute traduire : « Il (le barhis ou gazon du sacrifice) s’étend au loin, agréable aux dieux et à Adili. » Toutefois comme on n’attend pas là une mention spéciale d’Aditi, il paraîtra peut-être plus naturel de comprendre « agréable aux dieux pour la liberté (c’est-à-dire pour s’v asseoir à l’aise) », et on peut rapprocher dans ce sens l’épi-
1. On pourrait cependant traduire aussi « pour Aditi », et on doit le faire dans un passage parallèle où le mot aditi est au génitif : IV, 12, 4. « Rendsnoussans péché pour Aditi, (c’esl-à-dire sans doute aux yeux d’Aditi). »
2. L'argumentation de M. Hillebrandt ( Ueber die Gùltin Aditi, p. 8), qui cherche à rattacher le mot aditi successivement aux différentes divinités célébrées dans les vers qui se terminent par ce refrain, ne me semble qu’ingénieuse. M. J. Darmesteter ( Haurvatdt , p. 82, note 3) traduit « immortalité ».
3. Faut-il rapprocher. VIL 18, 8 « Les méchants détruisant la liberté? >
thète asamdina « illimité » donnée au barhis 1 VIII, 91, 14. Un dernier passage, I, 24, 1, pourrait être traduit: « Qui nous rendra à la grande liberté (à l’immortalité). » Mais ii paraît renfermer en tout cas une allusion à la déesse ; car dans ce qui suit « pour que je voie le père et la mère », la mention de la mère suggère naturellement l’idée d’Aditi.
Le mot aditi est aussi employé comme adjectif dans le sens de « libre » : VII, 52, 1. « O .ldityas, puissions-nous être libres !» Il a le même sens comme primitif du dérivé aditilva, signifiant « liberté », et rapproché dans le vers Vil, 51, 1 du mot anàgàstva « innocence » par suite de l’association d’idées qui fait le sujet de la présente section. On doit remarquer de plus que ce vers est adressé aux Adityas, et que le mot adititva y est employé avec une allusion intentionnelle à l’étymologie du nom de ces dieux. La même allusion se rencontre dans le premier passage cité, où la succession des deux mots adityàso aditayah constitue de plus une véritable allitération.
Dans d’autres passages où le mot aditi désigne le personnage divin de ce nom, et se trouve d’ailleurs accompagné du nom des Adityas, l'allusion étymologique est dans certains détails du contexte. Ainsi nous lisons : VIII, 56, 14, « O. ldityas, dèliurez-nom de la gueule du loup, comme un voleur lié, o Aditi »; ibid., 18 : « Voici notre nouvel (hymme) qui doit nous délivrer, ô Adftyas, comme un homme lié de son lien, ô Aditi "1 2. »
L’étroite relation que nous venons de constater entre les idées d’innocence et de liberté d’une part, entre celles de culpabilité et d’emprisonnement de l’autre, nous apparaît sous une forme plus saisissante encore dans les passages où le péché lui-même est considéré comme le lacet ou la corde qui retient le pécheur. Cette nouvelle modification du mythe primitif des lacets de Varuna pouvait déjà sembler impliquée
1. Le barhis qui reçoit cette épithète est triple, et parait représenter les trois mondes. Mais la notion du barhis, placé au nombre des divinités des hymnes .4pri (X, 110, 4) dépasse aussi l’idée du gazon employé dans le sacrifice terrestre.
H. A l'idée d’un emprisonnement dans des liens étroits se rattache celle de l'angoisse amhas contre laquelle Aditi doit protéger les hommes VII, 40,4; Mil, 18, 6; X, 36, 3; 39, 11 (cf. VIII, 18, 5 les fils d'Aditij, et s’oppose celle de l’espace libre dans lequel s’étend Aditi uruvyacâ h V, 46, 6, cf. urùci VIII, 56, 11), et quelle doit donner aux hommes uru IV, 25. 3, cf. VIII, 56, 12 et l’emploi du verbe urushy VIII, 47, 9).
Bergaigne, Dieux souverains . 1 1
par cette expression du vers VII, 86, 5 cité plus haut : « Délie les fautes de nos pères et celles que nous avons commises nous-mêmes. » Elle parait l'être aussi par une formule comme celle du vers VIII, 18, 12: « Accordez-moi, 6 .4dityas, cette protection qui délivre du péché même celui qui a commis le péché. » Elle est enfin clairement exprimée dans ce fragment de l’hymne II, 28, précédé d’un appel à la miséricorde de Varuna et des.ldityas (vers 3)., et suivi d’autres vers, non moins intéressants pour notre sujet, que nous retrouverons plus loin: « 5. Détache de moi le péché comme une corde. Puissions-nous, ô Varuna, faire heureusement jaillir la source des œuvres conformes à ta loi! Puisse, quand je tisse ma prière, la chaîne de l’étoffe ne pas se briser! Que mon œuvre laborieuse ne soit pas interrompue avant le temps ! — 6. Éloigne de moi la crainte, ô Varuna. Roi souverain, fidèle à la loi, accueille-moi. Détache de moi le mal 1 comme la corde qui retient un veau : car, sans toi, je ne dispose pas d’un instant. — 7. Ne nous frappe pas, o Varuna, avec les traits qui, lancés par toi, punissent celui qui commet le péché. Puissions nousn’être pas exilés de la lumière! Dissipe les haines pour que nous vivions. » L’identité essentielle des deux conceptions du lien du péché et du lacet de Varuna, ressort avec évidence du parallélisme des deux expressions dans les vers suivants où les libérateurs du pécheur sont d’ailleurs Soma et Rudra : « VI, 74, 3. Sorna et Rudra, faites pour nous tous ces remèdes; détachez, déliez la faute commise qui est attachée à nos corps. — 4. Vous qui avez des armes perçantes, des traits perçants, dieux très-propices, ô Soma et Rudra, ayez ici pitié de nous. Délivrez-nous du lacet de Varuna. Soyez-nous favorables et protégez-nous. » C’est de nouveau Varuna lui-mème qui détache les liens du péché dans Thymine 1,24, où d’ailleurs l’énumération des trois lacets, le supérieur, le moyen et l’inférieur, et la mention de Çuna/tçepa, attaché à trois poteaux, nous ramènent à la signification naturaliste primitive du mythe : « 9. Tu as cent remèdes, ô roi, tu en as mille. Que ta bienveillance soit vaste et profonde ! Écarte, éloigne la de struction. Détache de nous toute faute commise 11. Voici ce que je te demande en
1. Le mot am/ias désigne sans doute ici le mal moral, le péché qui <i enserre » le pécheur, comme au vers IV, 12, 6. En tout cas il ne peut y avoir de doute sur le sens du mot ûgas au vers II, 28, 5.
te louant dans ma prière. Voici ce que le sacrifiant demande en te présentant ses offrandes. Sois ici sans colère, ô Varuna; toi qui règnes au loin, ne nous ravis pas l’existence. — 12. Voici ce qu’on me dit la nuit, ce qu’on me dit le jour. Voici ce que me fait voir cette lumière qui brille du fond de mon cœur. Que le roi Varuna, invoqué jadis par Çuna/içepa encliaîné, nous délivre! — 13. Or, Çuna/œepa enchaîné, liéà trois poteaux, a appelé l’Aditya. Que le roi Varuna le délivre! Que le sage, l’infaillible, détache les lacets! — 14. Nous apaisons ta colère par nos hommages, ô Varuna, nous l’apaisons par les sacrifices, par les offrandes. Toi qui règnes, toi qui es sage, ô roi, délie les fautes que nous avons commises. — 15. Détache de nous, en l’enlevant, Ô Varuna, le lacet supérieur, détache l’inférieur en le faisant tomber, détache celui du milieu en l’ouvrant. Et puissions-nous ensuite sous ta loi, ô Aditya, être sans péché pour être libres (ou aux yeux d’Aditi, cf. plus haut p. 160)! » Au vers 13, le ÇunaAçepa que Varuna est invité à délivrer, parait être le pécheur, désigné par le nom du personnage mythologique auquel il est assimilé. Quant à la mention des trois lacets, elle se retrouve au vers 21 et dernier de Thymine 1, 25 à Varuna, dont nous avons déjà cité le commencement : « Détache de nous en l’enlevant le lacet supérieur; détache celui du milieu en l’ouvrant; détache les lacets inférieurs en les faisant tomber, pour que nous vivions. »
SECTION IV