LE PÉCHÉ CONSIDÉRÉ COMME UNE DETTE
La conception du péché comme un lacet enserrant le pécheur n’est encore que la modification, dans un sens moral, d’un ancien mythe naturaliste. Elle peut passer elle-même pour un mythe : car ce serait tenir trop peu de compte de l’état d’esprit dans lequel les rishis védiques ont créé ou développé leur religion, que d’y voir une simple métaphore. D’ailleurs la croyance à une sorte de vertu propre du péché , grâce à laquelle il produit de lui-même son effet nécessaire, à savoir le châtiment du pécheur, paraît impliquée également par d’autres formules dont l’étude sera mieux placée plus loin. Je me bornerai quant à présent à citer encore le vers 5 de
l’hymne X, 132 à Mitra et Varuna, d’après lequel le péché, si le mot enas a là son sens le plus ordinaire (cf. 4), tue les hommes qui composent la famille ou le peuple de Çakapûta, le bon ami du poëte.
L’idée morale apparaît au contraire plus dégagée, au moins à nos yeux, du voile mythologique, dans l’assimilation du péché à une dette contractée par le pécheur. Le sens du mot r ina « dette » est parfaitement établi par l’usage qui en est fait, non-seulement dans la langue classique, mais dans le /tig-Veda même. Ainsi le dérivé vinâvan est appliqué au joueur « endetté » X, 34, 10. L’auteur du vers VIII, 47, 17, énumère successivement dans une comparaison les fractions de la dette, et la dette entière désignée par le mot rina. Le même terme paraît appliqué à la créance que les prêtres et les sacrifiants ont sur les dieux jusqu’à ce que leur sacrifice soit récompensé VIII, 32, 16. Le mot rina est aussi employé comme adjectif dans le sens de débiteur. Il sert ainsi à qualifier le voleur auquel Agni est comparé pour la rapidité de sa course VI, 12, 5 : ici d’ailleurs les sens d’ « endetté » et de « coupable » se confondent.
Mais le substantif désigne aussi d’une façon générale le péché, le crime, considéré comme une dette. La nuit est priée sous le nom d’ « aurore », qu’elle partage avec l’aurore véritable dans le couple « les deux aurores », de surveiller les dettes, c’est-à-dire les crimes, et cette formule, employée au vers X, 127, 7, n’est qu’un résumé de celles qui se rencontrent au vers précédent: «Écarte la louve, le loup, le voleur.» On ne compare pas seulement le mortel poursuivi par les Maruts à un « débiteur » I, 169, 7, on donne à ces dieux l’épithète r inayâvan « qui poursuit les dettes » 1,87, 4. Comme les rois de la terre, dont l’un porte le nom caractéristique de Rinammy« V, 30, 12 et 14 (cf. l’attribution à Divodàsa de l’épithète r*n ucyut VI, 61, 1), les Adityas, souverains du ciel et de l’univers entier, « font payer les dettes » ou « poursuivent les crimes», et cela selon lajustice, en restant « fidèles à la loi» II, 27,4. L’idée de justice impliquée par le seul emploi du mot rina ressort avec plus d’évidence encore du vers 9 de l’hymne II, 28 à Varuna, où elle se combine d’ailleurs avec celle de 5 la miséricorde divine : « Éloigne les fautes (littéralement les dettes) que j'ai commises moi-même ; que je ne paie pas, o roi, pour celle qui a été commise par un autre ! Bien des aurores n’ont pas encore brillé. Permets,
6 Varuna, que nous vivions pour les voir luire. » Il faut rapprocher de ce passage la formule du vers VI, 51, 7, reproduite au vers VII, 52, 2, avec une variante qui peut être négligée dans la traduction; elle est adressée aux /ldityas : « Ne nous faites pas expier la faute commise par un autre, ne nous faites pas expier l’acte que vous punissez, ù dieux. » Nous en retrouverons plus loin encore une du même genre, ainsi que d’autres emplois du mot r<n« « dette » pour désigner le péché. Cependant nous avons vu par le vers VII, 86, 5, que les hommespeuvent avoir à expier les fautes de leurs pères aussi bien que celles qu’ils ont, commises eux-mêmes.
SECTION V