Voir l'Index II. sous les mots Char. Cheval
sans reconnaître la liaison qui existe entre eux (avec la Dakshinâ, avec le char), non plus que l’analogie de la formule avec celle du premier vers. Aussi n’avait-ü pas reconnu d’abord dans la dakshinâ de cette formule le salaire du sacrifice, et ne propose-t-il la nouvelle interprétation dans son commentaire que sous forme dubitative1. Ce ne sera pas la seule fois que nous le verrons s’arrêtera moitié chemin de la vérité.
L’interprétation du mot dakshinâ dans le sens de salaire du sacrifice, au premier vers de notre hymne comme au cinquième;, est, non seulement possible , mais seule possible. par la raison que ce mot n’a pas d’autre sens dans le fi ig- Veda que celui de «salaire, récompense », donné soit parles maghavan terrestres, c’est-à-dire par ceux qui payent le sacrifice au prêtre, soit par le maghavan céleste, Indra, qui à son tour paye le sacrifice en faveurs de toute espèce à celui qui le lui a fait offrir. Je me suis expliqué sur ce point2, et je n’y reviens que pour comparer quelques passages des traductions de M. Grassmann et de M. Ludwig et en relever les inconséquences, moins nombreuses pourtant chez le second que chez le premier.
M. Grassmann substitue à l’occasion la traduction « vache laitière » ou « vache du sacrifice » à la traduction précise « salaire du sacrifice », jusque dans deux hymnes consacrés à la glorification de cet élément si important du culte védique, I, 125,5 et X, 107, 4, et cela, sans l’excuse de la contrainte du mètre à laquelle il s’est malencontreusement assujetti, puisque ces morceaux sont de ceux auxquels il a refusé les ornements du rythme, et qu’il a relégués à la fin du volume comme trop éloignés de la belle simplicité et de la saine poésie qui doivent être, paraît-il, le caractère des hymnes védiques vraiment dignes de ce nom.
On dira que le salaire ordinaire du sacrifice était une vache, et que la nuance ne mérite pas d’être relevée. Mais de ces petites inexactitudes on passe plus facilement aux grandes. Tranchons le mot : ce sont les transitions par lesquelles on passe, et on fait passer les lecteurs avec soi, de la vérité à l’erreur. Et on va loin ainsi ! Au vers IX, 71, 1, la dakshinâ
1. Ses doutes ne sont pas encore complètement éclaircis. Voir le supplément à ce commentaire contenu dans son volume V que je reçois au cours de la correction de mes dernières épreuves.
2. I. p. 127 et suivantes. Voir aussi l'Index II, au mot dakshinû.
devient pour M. Grassmann le lait auquel est mêlé le Soma. M. Ludwig s’en tient pour ce passage à la vache du sacrifice. Il se peut d’ailleurs que tous deux aient pris ici le Pirée pour un homme. Le mot dakshinâ pourrait bien y être un adverbe signifiant « adroite », cf. X, 17, 9 b Sinon, fine sera pas bien difficile d’admettre la figure d’après laquelle le salaire du sacrifice serait « répandu » en même temps que le Soma coule dans la cuve.
Au vers V, 1,3, M. Ludwig corrige M. Grassmann. Ailleurs, I, 164,9, la formule est trop mystique pour que je me trouve fort inquiet de n’êt.re d’accord avec aucun des deux traducteurs. Je ne chercherai chicane ni à l’un ni à l’autre pour les passages où ils font de la dakshinâ d’Indra une vache, quoiqu’il me semble inutile de préciser ainsi l’application du mot, et fâcheux d’omettre l'idée essentielle de « salaire ». Mais j’exprimerai mon profond étonnement de voir M. Grassmann, qui connaît bien pourtant la dakshinâ d’Indra, changer le sens qu’il assigne lui-même d’ordinaire au dérivé dakshindvat, « donnant la dakshinâ », en celui de « fort » (sic), III, 39, 6, et en d’autres encore, VI, 29, 3, quand ce mot est appliqué à Indra. M. Ludwig ne commet pas la même faute, mai' il traduit successivement «gabenreich » , III, 39, 6, et « reich an opfergaben », VI, 29, 3. Pourquoi cette différence? Entend-il la seconde fois qu’Indra est riche des dons que lui font les sacrifiants? Cela prêterait à une double critique: attribution inutile de deux sens à un même mot dans des emplois tout à fait analogues, et confusion de la dakshinâ, salaire du sacrifice, avec l’offrande. Mais il n’y a là sans doute qu’une de ces équivoques, malheureusement fréquentes dans la traduction de M. Ludwig, qui découragent beaucoup de lecteurs.
Enfin la dakshinâ serait l’aurore, aux vers III, 38, 1 ; VI, 64, 1, comme dans notre hymne. Or il n’aurait pas été impossible à la rigueur que le « salaire du sacrifice » (car je m’en tiendrais toujours à ce sens), transporté dans le ciel, y eût été identifié à l’aurore, considérée comme le don céleste accordé pour récompense à l’homme pieux. Mais je me hâte de dire que rien, absolument rien ne nous oblige à admettre, dans les deux passages cités, l’identification de la Dakshinâ à l’aurore. Dans le second, l’aurore, ou plutôt les aurores sont
t. Les variations de l'accent dans la thème dakshina ne correspondent paa une diversité d’emplois. V. Grassmann, s. v.
mises en présence de la Dakshinà : c’est la riche Dakshmà, la généreuse récompense accordée au prêtre qui leur a ouvert les chemins, comme le sacrifice lui-même, et a ainsi maintenu l’ordre du monde. Dans le premier, Agni est appelé le fils de la Dakshinà, comme il est nommé ailleurs le fils d’Rà, c’est-à-dire toujours d'un élément femelle du sacrifice. A ce propos, je signalerai un lapsus de M. Ludwig : le fils en question ne pourrait être Agni, parce que le A'ei’be an tac carati n’aurait été employé qu’en parlant du soleil 1 Or j’ignore si l’être innomé qui est le sujet du verbe aux vers III, 44, 3 et X, 189, 2 ne peut être que le soleil. Mais je sais que dans tous ses autres emplois, antaç carati a pour sujet l’un des messagers qui unissent la terre au ciel, I, 173, 3; III. oo, 8, et particulièrement Agni lui-même, 1, 9o, 10; III, oo, 9; VIII, 39, 1 ; X, 4, 2. M. Grassmann ne se contente même pas pour le vers III, 58, 1, du sens d’ « aurore ». Le mot désignerait ici Varuni femelle. La fantaisie individuelle n’a pas de limites.
J’allais oublier un autre passage où les Dakshinâs seraient encore les aurores! C’est au vers III, 62, 3, où elles figurent en compagnie précisément de l'offrande personnifiée, Hotrâ Bhâratî. Ici , du reste , c’est M. Ludwig qui dépasse M. Grassmann. Celui-ci s’en était tenu aux vaches.
J’ai parlé plus haut des petites inexactitudes qui n’ont l’air aerien et qui en contiennent en germe de beaucoup plus graves. Au vers 11 de l’hymne X, 107, laissé en prose par M. Grassmann, l’expression « char du salaire » est traduite « char de celui qui donne le salaire, des Opferlohners ». M. Ludwig lui-même, après avoir traduit l’expression littéralement, la remplace, entre parenthèses, par une explication confornr à la traduction de M. Grassmann. Or, s’ils avaient conservé fidèlement l’expression « char de la Dakshinà », je dis « du salaire du sacrifice » , ils seraient moins étonnés de la retrouver aux vers 1 et ode notre hymne, et ils n’y auraient pas cherclr le char de l’aurore. Car M. Grassmann, à défaut de M. Ludwig, a le courage de son opinion, et il veut retrouver l’aurore dan le mot dakshinà au vers 5, comme au vers 1. Pour cela, ii corrige dakshinayd en dakshinâyd pour dakshindyds.
Pour n'avoir pas à revenir sur cette partie du vers o, je termine en citant l’interprétation que M. Roth en avait donnée dans son dictionnaire : « Puissions-nous lui être supérieur (; l’ennemi) en vaches (par les vaches que nous posséderons), et
avec le char! » Il n’y a qu’une manière de trouver juste ; mais il y en a beaucoup de se tromper.
La seconde moitié de la première stance ne soulève pas de questions aussi importantes. Cependant elle donne lieu encore à pins d’une observation.
M. Grassmann etM. Ludwig sont d’accord pour le troisième pàda. Mais, d’abord, je ne crois pas qu’ils rendent exactement le sens du mot vihâyas en traduisant « la grande (aurore) ». Ce mot paraît impliquer, d’après son étymologie (vi hâ) et d'après le sens du mot classique de même forme (vihâyas « l’air , l’espace libre »), une idée d’ « expansion » de « libre allure », que je crois retrouver en effet dans ses différents emplois (particulièrement IV, 11, 4; VIII, 23,19). ainsi que l’idée étroitement connexe de « santé » (III, 36, 2; VIII, 48, 11 ; IX, 75, 5, et surtout A. V. XVII, 1, 27, ci'. sarvahdyas, ibid. VIII, 2,7 ; X, 5, 23). Il doit exprimer le contraire de 1’ «angoisse », amhas, l’une des formes les plus ordinaires du « mal » dans les hymnes védiques, et il convient très bien à l’aurore , délivrée de sa captivité pendant la nuit.
Peut-être l’idée de cette captivité était-elle formellement exprimée dans le même pâda. La leçon aryà a tout l’air en effet d’être corrompue. L’accentuation par le svarita ne se rencontre pas une seule autre fois pour le mot arya (qu’on traduit « bon, favorable »), et, même avec son accentuation ordinaire, ce mot ne se rencontre pas comme épithète de l’aurore. Déjà, au vers V, 75, 7, M. Roth et M. Grassmann ont substitué, avec raison je crois1, la formule arya â à la leçon du texte aryayd. La même formule aurait été dans notre passage corrompue en aryâ. Cette hypothèse restitue au pâda sa forme métrique., aussi bien que la lecture aryâ en trois syllabes, et elle donne un sens satisfaisant : « Elle est
1. Elle se retrouve aux vers VI, 45, 33; VIII, 83, 3; IX, 61, 11; X, 101, 1, Il est probable que partout aryas est l’ablatif du mot ari « avare, ennemi », La chose est certaine au moins pour les deux derniers passages. Dans l'un et dans l’autre, il s'agit des biens qui viennent de l'avare, qui sont conquis sur lui. M. Grassmann a complètement méconnu le sens de ces deux passages en même temps que leur étroite analogie. Il fait de la forme aryas un nominatif pluriel de ari « pieux » dans le premier, et un nominatif singulier de arya dans le second. Je ferai remarquer à ce propos que l’article ari et l'article arya du lexique de M. Grassmann sont à refaire de fond en comble. M. Ludwig a bien construit le premier passage, ce qui ne l a pas empêché d'errer pour le second. Je doute fort d'ailleurs, indépendamment du rapprochement qui s'impose, que la préposition à se soit jamais construite avec l’accusatif d’un nom de personne dans le sens de « pour, dans l’intérêt de ».
sortie alerte du (séjour) du noir avare1 », c'est-à-dire « du démon de la nuit ». En tout cas, le mot kvishun n’est pas. comme l’entend M. Grassmann dans son lexique, un abstrait neutre signifiant « obscurité ». Si l’on garde la leçon du texte , il faut sous-entendre avec krishna le mot ahan « jour » (cf. plus bas, vers (J). Le «jour noir» est une expression védique connue (VI, 9, Ij pour désigner la nuit.
Au quatrième pâda, M. Grassmann et M. Ludwig se séparent. 11 s’agit du sens de cikitsanti. L’erreur de M. Grassmann est grave, si même on peut qualifier d’erreur une traduction purement arbitraire. Il traduit en effet « pour se montrer au genre humain ». Or il n’y a absolument aucune raison de croire que le désidératif ci-kits ait pris à l’actif le sens du moyen. Selon M. Ludwig, le sens serait « apportant le salut pour les habitations humaines ». Mais « heilbringend » est une expression bien vague. M. Ludwig pense que le mot implique l’idée de « prendre soin », le soin que l’aurore prend des hommes ne pouvant être d'ailleurs qu’une figure pour dire qu’elle les éclaire. Or le désidératif cikits est employé avec divers préfixes quatre autres fois dans le /?ig-Veda, et les traducteurs se sont mis assez peu eu peine d’accorder entre elles les différentes interprétations qu'ils en ont données. Aux vers IV, 16, 10 et VIII, 80, 0, ils lui attribuent avec raison le sens de « chercher à connaître »2. Mais une seule et même formule, pra cikitsâ gavishtau avec un corrirplémentau datif, est traduite par M. Ludwig, au vers VI, 47, 20, « sorge fur erwerb von nndern dem... » et au vers I, 91, 23, « sei bestrebt im beutekampf vor... dich hervor zu tun durch einsicht » ; — par M. Grassmann, dans le premier passage, « Zeige in dem Kampfe... dem... », et dans le second « Im Kampfe zeig hiilfreich... dich » (et le datif). Sans doute les deux passages diffèrent eu ce que le verbe a dans l’un un complément direct qui manque dans l'autre. Mais cette différence ne suffit pas pour justifier de pareilles diver gences dans la traduction de deux phrases d’origine évident ment identique. La vérité est que l’emploi du verbe avec un complément peut servir à expliquer son emploi sans complément. Au vers VI, 47, 20, en effet, le complément panthâm