Voir les textes cités plus haut
3. Il y est cependant fait, à ce qu’il semble, une allusion au vers I, 80,14: u O Indra, Tvashfri lui-méme tremble de frayeur devant ta colère. »
combattu par Indra avec le père dans la demeure duquel il boit le Soma.
L’identité des deux personnages me semble, du reste, mise hors de doute par deux passages d’un autre hymne également consacré exclusivement au récit de la naissance d’Indra. Ils sont entre eux dans le même rapport que les deux précédents, l’un nommant Tvash<ri sans lui donner la qualification de père , l’autre renfermant la mention du père sans le nom de Tvashtri. Mais, par un hasard heureux, c’est le passage où est nommé TvashJri qui répond à celui où nous avons trouvé tout à l’heure la mention du père, et c’est le passage renfermant la mention du père qui répond à celui où nous avons trouvé le nom de Tvashtri. Les voici tous les deux : IV, 18, 3 « Indra (naissant) a bu dans la demeure de Tvashfri le Soma précieux, le Soma pressé dans les deux cuves (le ciel et la terre). » — 11. «. Qui a rendu ta mère veuve ? Qui a voulu te frapper quand tu gisais à terre, ou dans ta marche ? Quel dieu t’a été secourable quand tu as tué ton père en le prenant parles pieds ? » La comparaison de ces deux passages avec ceux que nous avions tirés de l’hymne III, 48 , ne laisse plus aucun doute sur l’ensemble du mythe. Il est définitivement établi qu’Indra tue en naissant son père Tvashtri pour boire le Soma '.
Le dernier vers cité, selon un usage familier aux poètes védiques, pose une série d’énigmes dont les deux premières trouvent leur solution dans le mythe même dont je viens de donner la formule : « Qui a rendu ta mère veuve ? » — Réponse : « Indra lui-même, » puisqu’il a tué son père. — « Qui avoulute frapper, etc.? » — Réponse: «Lepère d’Indra, » auquel celui-ci n’a échappé qu’en le frappant lui-même. Quant à la troisième question « Quel dieu t’a été secourable quand tu as tué ton père en le prenant par les pieds? », Indra semble y répondre lui-même dans le vers suivant en disant : « Je n’ai pas trouvé un seul des dieux qui me fût secourable ; » réponse conforme d’ailleurs aux paroles que le vers 1 1 place dans la bouche de sa mère : « Ces dieux t’abandonnent, ô mon fils ! » Il devrait cependant faire une exception pour Vishmi, son fidèle allié, représentant l’Agni ou le Soma céleste qui,
1. On peut encore chercher une allusion au même mythe dans ce passage d'un hymne à Indra : II, 13, 4 « Insatiable, il dévore de ses dents la nourriture du père. »
comme nous le verrons dans la section IX, F, se livres pontanément à lui, et auquel clans le même hymne IV, 18, il s’adresse en ces termes au vers 11 : «Ami Visknu, fais tes larges pas, (tes trois pas,) » c’est-à-dire : « Répands-toidans les trois mondes. » Vislinu est encore associé à Indra dans un vers où l’on peut chercher une allusion au mythe qui nous occupe actuellement : 1, 61, 7 « Le grand (dieu Indra) a bu aussitôt le breuvage pressé par sa mère, l’aliment qui lui est cher ; Vislmu, vainqueur, a volé les aliments cuits; l’archer a frappé le sanglier à travers la montagne. » Le dernier détail rappelle le mythe de l’aigle frappé par l’archer en dérobant le Soma, le sanglier n’étant vraisemblablement qu’une autre représentation de l’éclair, ou plus généralement du Soma céleste, distingué, comme porteur du breuvage, du breuvage lui-même, — représentation applicable ici d’ailleurs à Vishnu (cf. 1, 154, 2). Quant à l’archer, quant à ce personnage qui, sous le nom de Kriçânu, voit encore Indra et Vishnu se réunir contre lui et écarter sa flèche I, 155, 2, il remplace évidemment au vers 1, 61, 7, comme gardien avare du Soma, le Tvaslkri de l’hymne IV., 18. Ajoutons que le mythe de l’aigle porteur du Soma est rappelé au vers 13 du même hymne : « L’aigle, » dit Indra, « m’a apporté la liqueur. »
Ce vers 13 auquel j’ai déjà emprunté la réponse d’Indra « Je n’ai pas trouvé un seul des dieux qui me fûtsecourable,» renferme un autre trait important de notre mythe: « Dans ma détresse, » dit le dieu, «j’ai cuit les entrailles du chien. » Le «chien » est évidemment « le gardien avare »du Soma, auquel il est peut-être fait allusion également dans les vers 1 et 13 de l’hymne IX, 101 à Soma, (cf. encore le chien chassant le sanglier, qui mord Vrishâkapi à l’oreille X, 86, 4, cf. 18, et 22,) et qui n’est autre ici que le père d’Indra tué par son fils, c’est-à-dire Tvashtri lui-même. Déjà plus haut j’avais eu l’occasion d’identifier à Tvashtri le « chien » que les /îibkus maudissent à leur réveil.
On aura remarqué ce détail du vers IV, 18, 12 : « Tu as tué ton père en le prenant par les pieds. » Il se retrouve au vers X, 27, 4, où Indra prend lui-même la parole en ces termes : « Je triomphe de l’avare qui était en paix, je l’ai fait périr sur la montagne en le prenant par les pieds. » En supposant même , ce qui ne me paraît nullement prouvé, qu’il s’agit là de l’homme avare, de l’impie qui n’offre pas de sacrifices à Indra, le rapprochement n’en garderait pas moins
— Oi-
son intérêt, les formules qui célèbrent les exploits d’Indra contre des ennemis humains étant généralement empruntées aux récits de ses combats mythiques, (cf. encore ibid. 13.)
Le père qu’Indra tue pour lui ravir le Soma se trouve évidemment par ce seul fait assimilé à un démon, — soit à Namuci chez lequel Indra et les Açvins boivent également la liqueur céleste X, 131, 4 et 'b, — soit à Vritra sur lequel Indra conquiert pareillement le breuvage III, 36, 8, — soit enfin à Aurwavâbha, à Ahiçuva, ces Vritras, ces Dasyus, qu’il a frappés avant de le boire, et qu’il a frappés en naissant1, comme son père lui-même, VIII, 66, 1-4, cf. 5.
Mais il y a mieux. Dans ce même hymne IV, 18 qui, comparé à l’hymne III, 48, nous a fourni la preuve que Tvashtr\ est bien identifié au père d’Indra tué par son fils, ce père paraît en outre effectivement désigné par les noms démoniaques de Vritra, de Dâsa, de Vyamsa. Le premier se rencontre, non-seulement au vers 7, dans la formule consacrée « Ayant tué Vritra, il (Indra) a fait couler les rivières, » mais au vers 11 « Et Indra, sur le point de frapper Vritra, a dit : Ami Vishnu, fais tes larges pas, » immédiatement avant le vers 12 où Indra est présenté comme le meurtrier de son père, en sorte qu’il ne peut guère y avoir de doute sur l’identification de ce père et de Vritra. Quant aux noms de Dâsa et de Vyamsa, (si ce dernier n’est pas une simple épithète de Dâsa), nous les trouvons au vers 9 qui raconte les péripéties
du combat d’Indra contre son ennemi : « Tantôt Vyamsa,
ô dieu bienfaisant, en te frappant, t’a brisé les mâchoires ; mais après avoir été frappé, l’emportant à ton tour, tu as brisé avec ton arme la tète du Dâsa. » Ce détail « Vyamsa t’a brisé les mâchoires » va être pour nous l’occasion d’un utile rapprochement. Je le retrouve au vers 12 de l’hymne I, 32, consacré tout entier au combat d’Indra et de Vritra, mais il y est rapporté à un dieu : « Tu es devenu la queue du cheval, ô Indra, quand un dieu t’a frappé au coin de la bouche2.
1. Rapprochez les autres passages d’après lesquels Indra boit le Soma I, 5, 6; VI, 40, 2; VII, 21, 1 ; 98, 3; cf. III, 48, 1, dans le ciel suprême III, 32, 9 et 10, et frappe ses ennemis X, 113, 4; 120, 1; 180, 3,cf. I, 129, 1 1 ; II, 17, 6 ; VIII, 45, 4 ; 78, 5, « dès sa naissance. »
2. Srika « coin de la bouche » (cf. svikvan , srahva,« id. » et srakti « coin ») — ou même « mâchoire « comme au vers X, 180, 2 où Indra est représenté aiguisant sa mâchoire comme un tranchant acéré, parce qu'il est compare à un animal terrible.
Tu as conquis les vaches, tu as conquis le Sonia, ô héros ! Tu as fait couler les sept rivières. » La queue du cheval peut suggérer l’idée de l’occident par opposition à la tête du cheval mythologique représentant le soleil levant. Indra « devenant la queue du cheval » serait donc Indra « se sauvant à l’occident » (cf. ibid. 14). Quoi qu’il en soit, nous voyons que le personnage qui frappe ici Indra à la bouche, comme Vyamsa lui brisait les mâchoires, est appelé un dieu. C’est un nouvel exemple de la confusion du caractère divin et du caractère démoniaque dans le personnage de l’ennemi d’Indra. Il confirme celui que nous avons relevé dans l’hymne IV, 18. Peutêtre même la frayeur d’Indra après le meurtre du démon doitelle être expliquée par le mythe qui lui donne ce démon pour père : 1, 32, 14 « Quel vengeur d’Ahi as-tu aperçu, ô Indra! pour que la crainte soit entrée dans ton cœur après l’avoir tué, et que tu aies traversé les quatre-vingt-dix-neuf rivières, comme un aigle effrayé traverse l’espace? » Ce qui paraît en tout cas hors de doute, c’est que TvashJri, père d’Indra tué par son fils, a été effectivement confondu avec le démon, avec Vritra, par les rishis eux-mêmes.
A vrai dire, c’est en vertu de cette confusion seule que Tvash/ri, considéré ailleurs, en qualité de préparateur du feu et du Soma célestes, comme l’artisan qui forge à Indra sa foudre, devient, dans le mythe qui vient d’être étudié, son ennemi, et est traité par lui comme tel. Nous devons nous rappeler en effet que TvashJri n’est pas un pur démon, mais un personnage équivoque dont le rôle est conçu tour à tour comme malfaisant et comme bienfaisant. Il est expressément distingué de Vritra, comme forgeant la foudre d'Indra, dans le vers 1, 61, G précédant immédiatement celui qui a été cité plus haut à propos de l’alliance d’Indra avec Vishnu. Mais son caractère équivoque pouvait aisément s’accuser dans le sens de la malveillance par opposition au caractère exclusivement bienveillant d’Indra. Quand la conception unitaire et la conception dualiste de l’ordre du monde en viennent, quoique contradictoires, à se juxtaposer dans la mythologie védique, les dieux souverains et les dieux pères, réunissant dans la première les attributs que la seconde répartit entre le démon et le dieu guerrier, sont exposés, en présence de ce dernier, à une assimilation d’ailleurs plus ou moins complète et plus ou moins durable avec son ennemi, avec le démon lui-même.
Le mythe du combat d’Indra contre Tvashïri 1 n'est qu'un exemple de ce fait. Nous en retrouverons d’autres plus loin. Mais avant de poursuivre, je profiterai de l’occasion qui m’est ici offerte de citer plusieurs passages concernant le père envisagé sous son aspect défavorable, qui ne rentrent dans le sujet particulier d’aucune des sections du présent chapitre.
Je ne cite que pour mémoire le vers X, 138, 6, d’après lequel « le père porte la jante de roue brisée » par Indra. En effet, il n’est pas là question, au moins expressément, d’une lutte d’Indra avec le père, quoique le vers 5 fasse mention du combat d’Indra contre l’Aurore, et que l’Aurore joue dans ce mythe, en tant qu’elle se prolonge et retarde le lever du jour, un rôle analogue à celui des dieux qui, comme nous le verrons dans la section VIII, veulent empêcher Indra de faire reparaître le soleil2.
Nous avons déjà," dans les citations relatives au combat d’Indra contre son père Tvashtri, rencontré la mention de la « mère. » Or, au vers I, 164, 8, après un premier hémistiche où nous lisons que la mère a donné au père sa part du rila (voir Ch. III), qu’elle s’est unie à lui par la pensée, par la prière, nous voyons cette même mère recevoir au second hémistiche l’épithète bîbhatsu, exprimant une idée d’horreur ou de dégoût, et donnée au vers X, 124, 8 et 9 aux eaux qui s’éloignent de Vritra. Si c’est pour le « père » que la « mère » éprouve de l’horreur ou du dégoût après l’avoir d’abord honoré, c’est sans doute que ce père est, comme plus haut Tvashfri, assimilé au démon. Au surplus, le vers suivant (I, 164, 9) n’indiquerait-il pas précisément que la bienveillance de la mère se reporte sur le fils (cf. encore II, 38, 5), si souvent opposé au père ?
Les formes du fils qui sont identiques aux dieux du sacrifice, Agni et Sonia, exercent sur le père une influence pro-
1. Indra combat aussi, et à ce qu’il semble en compagnie de TVita, le fils de T va s h tri, appelé Yiçvarûpa, et du nom de son père, Tvâshfra X, 8, 8 et 9, cf. II, 11, 19. Ce Tvâshfra est, comme nous l’avons dit plus haut (p. 49), un représentant de Soma dont il a les trois têtes IX, 73, 1. Il joue ici, comme il arrive quelquefois aux représentants d’Agni et de Soma, un rôle hostile analogue à celui de son père.
2. Au vers VI, 20, 11 où Indra livre au père son descendant Navavâstva, ce dernier, parfois assimilé du reste à un véritable démon, paraît avoir pris à sa charge le caractère équivoque ordinairement attribué au père, lequel est par suite substitué au fils comme allié d’Indra. Mais c’est là un fait exceptionnel.
pitiatoire dont il sera question de nouveau au chapitre II. Je crois néanmoins utile de citer, dès maintenant, les passages suivants où l’opposition du caractère bienveillant du fils et du caractère malveillant du père est très-nettement indiquée. L’auteur de l'hymne Y, 3, au vers 9, prie Agni d’éloigner, d’écartcr le père, en ajoutant, par un paradoxe familier aux rishis, que ce père passe pour son fils. Il ajoute au vers suivant que le père prend différentes formes, si Agni le veut, c’est-à-dire apparemment qu'il prend une forme propice après s’ètre montré sous son aspect sévère ; c’est Agni en effet qui peut gagner sa bienveillance. Un rôle analogue est attribué à Soma en des termes encore plus significatifs. Je n’insisterai pas sur le vers IX, 86, 14 qui représente ce dieu cherchant à gagner son père « antique, » ce père avec lequel il paraît s’accorder parfois IX, 71, 2, cf. 97, 30, mais qui ne diffère peut-être pas du « vieux, » littéralement du « chenu, » qui a dévoré le « jeune, » c’est-à-dire son fils Soma X, 55, 5. Mais voici la formule caractéristique : YI, 44, 22 « Ce Soma a dérobé les armes de son père, et triomphé ainsi des ruses (maya h) de (ce père) malveillant. » Ce n’est pas tout ; dans le premier hémistiche du même vers, nous lisons que Soma en naissant, avec Indra son compagnon, a triomphé du, nam, c’est-à-dire du démon avare. L’assimilation du père et du démon est ici de nouveau évidente.
SECTION YII GANDHARVA
Le mot gandharva est employé dans le /fig-Veda au singulier et au pluriel, et désigne dans le second cas une troupe de personnages divins qui sont peut-être avec le Gandharva par excellence dans le même rapport que les Rudras ou Maruts avec Rudra, quoiqu’ils ne soient nulle part appelés ses fils. En tout cas, le singulier est appliqué à une forme du père dans l’hymne X, 10 où Yama, repoussant les avances incestueuses de sa sœur Yami, lui dit au vers 4 : « Gandharva dans les eaux et la femme aquatique, voilà notre nombril (notre origine), voilà la parenté suprême qui nous unit. »
De la réponse de Yami au vers suivant « Notre père, le dieu Savitri Tvashtri qui prend toutes les formes, a fait de
nous deux époux dans la matrice même, » il semble permis d’induire qu’au moins dans la pensée de l’auteur de cet hymne, le personnage de Gandharva est équivalent à celu de Savitri. Cette induction parait confirmée par le vers 7 d° l’hymne III, 38, si le « taureau-vache » y représente, comme je le crois, Savitri nommé au vers suivant, et si les personnages qui ont « mesuré avec des noms l’(essence) adorable * de ce taureau-vache, » qui, « revêtant sans cesse une nouvelle dignité d’Asura, ont créé en lui la forme, » sont les Gandharvas nommés au vers précédent. En effet, les formules que j’ai traduites littéralement doivent signifier que les personnages en question ont manifesté sous la divinité de leurs propres formes l’essence unique d’une divinité qui peut être considérée comme leur principe, comme leur père (cf. ibid. 4), et Savitri , principe ou père des Gandharvas , serait par cela même le Gandharva par excellence.
D’un autre côté, l’union de Gandharva avec la femme « aquatique » appelée elle-même au vers X, 11 , 2 la Gandharvî, rappelle le mythe de Tvaslnri et des femmes (les eaux célestes) au milieu desquelles il se cache, à cela près que le premier de ces personnages est monogame. La pluralité des femmes des eaux, désignées alors par le nom d’Àpsaras, ne se rencontre dans notre mythe que là où il y a aussi pluralité de Gandharvas X, 136, 6.
On peut se demander si Gandharva ne joue pas, comme Tvashtri, le rôle d’un ennemi d’Indra au vers VIII, 1, 11 d’après lequel ce dernier, fouettant Etaça, coursier du soleil, et les deux chevaux ailés du vent, a emporté avec lui Kutsa, représentant le Soma sous une de ses formes célestes, l’éclair par exemple, et « s’est glissé vers Gandharva l’indompté. » Gandharva ne peut guère, dans un pareil mythe, représenter que le gardien du Soma, ou le Soma lui-même, et dans le second cas il ferait double emploi avec Kutsa. D’ailleurs l’auteur du vers IX, 83, 4 dit en termes exprès que Gandharva garde 1 2 le séjour du Soma. Une allusion à la même idée peut être cherchée au vers 1,22, 14 dans l’expression « séjour inébranlable de Gandharva, » et surtout au vers I, 163, 2, portant que Gandharva a saisi la rêne du che-