CHAPITRE V
LES AÇVINS
SECTION PREMIÈRE
l'action DBS AÇVmS 8UR LES PHÉNOMÈNES NATURELS
Les deux divinités auxquelles sera consacré ce chapitre reçoivent, tantôt le nom d*Âçvins, tantôt celui de Nâsatyas, assez souvent Tun et Tautre à la fois. Le second ne peut être considéré comme une simple épithète, puisqu'il suffit à les désigner dans un grand nombre de passages» I» 20, 3; 173, 4; IV, 14, 1 ; 37, 8 ; V, 46, 2; VI, 11, 1 ; 50, 10 ; VH, 39, 4; VIII, 19, 16; 25, 10; 90, 7; IX, 88, 3; X, 61, 15. Nous chercherons à déterminer le sens de Tun et de Tautre quand nous arriverons à Tétude des mjthes qui paraissent en fournir Texplication ^
Dans l'ordre des phénomènes naturels, les Âçvins semblent être avant tout des divinités matinales, t^rd, II, 39, 3; VI 62, 1 ; VH, 74, 1, prdtaryâvânâ, V, 77, 1, qui attellent de bonne heure, I, 22, 1 , dont les chevaux et les chars s'élancent au lever de l'aurore et dissipent l'obscurité, IN, 45, 2, dont le char attelé^ X, 41, 2, et partant de bonne heure chaque jour, X, 40, 1, cf. VII, 71, 4, reçoit l'épithète curieuse aham-^rvàh a je suis le premier », I, 181, 3. Aussi ces dieux qui « partent de bonne heure » doivent-ils être, d'après le vers V, 77, 1, honorés « les premiers ». Ils sont invoqués au lever de l'aurore, I, 118, 11; 184, 1 ; III, 58, 4; VII, 71, 3; X, 41, 1. Sans doute ces dernières cita-
«. P. 460 et p. 607.
tîons sont peu caractéristiques, le lever du jour étant l'heure du sacrifice pour tous les dieux, qui reçoivent aussi d'ailleurs Véf'xthète usharbudh « s'é veillant le matin* ». Nous lisons dans un hymne aux Açvins que ce couple apparaît au moment de la naissance de ceux qui ont droit au sacrifice, VI, 63, 5, c'est-à-dire des dieux en général. Il n'en est pas moins vrai que les Açvins sont avec l'aurore dans une relalation plus étroite qu'aucun autre dieu ou groupe de dieux. Le lever de l'aurore est souvent décrit dans les hymnes qui leur sont adressés, I, 46, 1 ; VII, 71, 1 ; 72, 3; VIII, 62, 16. Le tableau est complet quand le poète y ajoute le feu qui s'allume et le soleil qui se lève, comme dans ce vers : I, 157,
1. « Agni s'est éveillé sur la terre; le soleil se lève; la grande aurore brillante a resplendi dans tout son éclat; vous avez, ô Açvins, attelé votre char pour vous mettre en route; le dieu Savitri a remis en mouvement tous les êtres mobiles. »
La triple mention du feu du sacrifice, de l'aurore et des Açvins ainsi rapprochés est fréquente, IV, 13, 1 ; 14, 1 ; V, 75, 9; 76, 1 ; VII, 67, 2 et 3; 72, 4; X, 35, 6, cf. I, 44, 8 et 14; 181, 9; IH, 20, 1 et 5 ; 58, 1 ; VII, 44, 1 ; X, 64, 3. Aux vers I, 44, 2 ; V, 51 8, Agni est « accompagné » des Açvins et de Taurore, comme au vers VIII, 35, 1, les Açvins sont accompagnés de l'aurore et du soleil. Il est dit encore expressément aux vers I, 180, 1 ; 183, 2; VIII, 5, 2, que les Açvins accompagnent, sacethe^ l'aurore ou la fille du ciel. Ils semblent être d'ailleurs tantôt précédés, I, 34', 10, et tantôt suivis par elle, I, 46, 14. L'expression la plus significative est la qualification d* « amie des Açvins » donnée à l'aurore, IV, 52, 2 et 3. Je n'insisterai pas sur les épithètes qui rappellent la nature lumineuse de nos divinités, comme hiranyavarlani a aux chemins d*or » et plusieurs autres; mais je ne relèverai parmi les épithètes de leur char, dont toutes les parties sont d'or, VIII, 5, 28 ; 22, 5, cf. I, 139, 4, celles de hiranyatvac^ V, 77, 3, et de sùryalvac, I, 47, 9 ; VIII, 8,
2, signifiant, la première « qui a une peau, une enveloppe d'or », la seconde « qui a pour enveloppe le soleil ». Elles sont équivalentes à une expression du vers VII, 69, 5, d'après laquelle le char de Açvins «se revêt des aurores ». La a splendeur des Açvins ». açvini rat, comprise au vers V, 46, 8, dans une énumération de femmes divines, à côté des
. Voir Grassmann, Wœrterbuch, s. v.
épouses d'Indra, d'Âgni, de Varuna, est peut-être une personnification de l'aurore '. Il est inutile d'ajouter que les Açvins donnent la lumière, I, 182, 3, et délivrent de l'obscurité, I, 46, 6.
Mais les attributs solaires des Açvins ne doivent pas nous faire négliger leurs attributs météorologiques. Leur char, ce char qui se revêt des aurores^ reçoit aussi l'épithète sahasra-ntVntj, VIII, 8, 11 et 14, signifiant « qui a mille vêtements ». Au nombre de ces « vêtements » on peut compter, après les aurores, les eaux du ciel. Les Açvins, en effet, traversent la mer, I, 30, 18; V, 73, 8, et les rivières, I, 46, 8, du ciel, cf. I, 180, 1; IV, 43, 5 et 6. Aussi leur char est-il parfois, comme nous le verrons, transformé en un navire '. Les oiseaux qui leur servent d'attelage^ sont appelés, au vers IV, 45, 4, des flamants qui nagent dans Teau. Les rivières célestes sont elles-mêmes considérées comme leurs chars ou leurs attelages : c'est ridée qui est exprimée aux vers V, 75, 2 et VIII, 26, 18, par le composé sindhiv-vâhanà et par une expression déjà citée*, « la rivière qui vous charrie le mieux ».
Les Açvins ne se bornent pas à traverser les eaux du ciel : ils les font couler. Nous lisons, en effet, qu'ils mettent en mouvement les eaux, I, 157, 5, que, pour eux, le nuage se gonfle, I, 181, 8, qu'ils font pleuvoir les rivières (célestes), Vin, 5, 21, qu'ils font couler la rivière savoureuse, inépuisable, I, 112, 9, qu*ils remplissent la Rasa (rivière mythique) de torrents d'eau, I, 112, 12; cf. 1, 180, 5 ; 181, 1 et 6. Les mêmes fonctions leur sont encore attribuées en d'autres termes : ils arrosent les pâturages de « beurre », VIII, 5, 6, et de a liqueur », I, 157, 2; leurs roues sont dégouttantes, I, 139, 3; 180, 1, de liqueur ; ils sont les <c maîtres des gouttes », Vin, 8, 16. Ils récompensent le sacrifice par le don de la liqueurs I, 34, 3; 47, 4, cf. VIII, 10, 2, et ils le font avec leur fouet « qui donne la liqueur », 1, 22, 3 ; 157, 4. Le dernier trait devient parfaitement clair par la comparaison du vers V, 83| 3, où Parjanya^ « faisant apparaître les messagers de la pluie, » est comparé à « un cocher qui frappe ses chevaux avec le fouet ». 11 faut encore remarquer les passages d'après
1. On pourrait être aussi tenté de Tidentifier à Sùryà. (Voir p. 486.) S. Au vers I, 46, 8, il parait muni d'un aviron. S. Voir p. 442. k. Plus haut, p, i87.
3. Littéralement : « Ils mêlent la liqueur au sacrifice. » (Voir plus haut. p. 261 et note 2.)
Bbrgaigne. La Religion védique, II. 28
lesquels le char des Açvins est plein de la même liqueur, I, 182, 2, qu'il transporte X, 41, 2, et qui y est déposée dans une outre*, IV, 45, 3; VIII, 5, 19. Aussi les Açvins reçoivent-ils répithète mrfc/to/, IV, 43, 4; V, 75, 1 ; VII, 67, 4 et 7; 71, 2, qui n'est appliquée, en outre^ qu'aux plantes et aux vaches, I, 90, 6 et 8, et qui signifie par conséquent « donnant la liqueur». Sans doute le terme madhu «liqueur » implique Tidée du Soma, mais du Soma mêlé anxeaux du ciel. Ce sont peut-être ces eaux unies au Soma céleste qui reçoivent au vers IX, 86, 4, en même temps que Tépithète (c divines », celle d* devint, c'est-à-dire <c données par les Açvins ». Nous aurons à signaler encore, dans le détail des mythes qui composent la légende des Açvins, d'autres allusions à leurs fonctions météorologiques.
SECTION II
CARACTÈRE PROPRB DES ACYÎNS
Que leur action s'exerce sur les phénomènes de Forage ou sur ceux du lever du jour, les Açvins sont des dieux essentiellement secourables ^. En cela, ils peuvent être comparés à Indra. Comme lui, ils sont toujours propices à leurs suppliants, et les hymnes qu'on leur adresse sont presque uniquement consacrés à célébrer leurs bienfaits. Il y a toutefois, entre eux et le dieu guerrier, une différence qu'il importe de mettre immédiatement en lumière. Dans les œuvres qu'ils accomplissent ainsi au profit de leurs protégés respectifs, tandis qu'Indra garde ordinairement son caractère belliqueux, les Açvins, au contraire, jouent presque toujours im rôle exclusivement pacifique. Les secours du premier s'adressent le plus souvent à des combattants, ceux du couple
4. Ainsi peut 8*exp1iquer, sans Phypothëse d^un sens particolier poor le mot « koça », signiGant ordinairement a cuve » ou f tonneau v, i*emploi qui est fait de ce mot dans la description du char des Açvins, YIII, i2, 9; X 85, 7 (et des chars des Maruts, I, 87, 2; VIII, 20," 8, de Pùshan, VI, 54, 3). Sur le vers IV, 45, 1, où il est pareillement question d*ane outre, voir p. 502.
2. Au Ters IX, 88, 8, le poète ne croit pouvoir mieux faire poar loaer la bonté de Soma que de le comparer aux N&satyas.
sont prodigués à des infirmes et à des victimes de toute espèce. Indra sauve celui qui Timplore en triomphant de son ennemi; les Âçvins viennent en aide à Topprimé sans s'attaquer à Toppresseur. L*un est un allié dans les combats^ les autres sont des sauveteurs ou des médecins.
Hâtons-nous d'ajouter que cette opposition n*a rien d'absolu. Nous verrons plus loin qu'Indra joue quelquefois un rôle pacifique, analogue à celui qui vient d*être assigné aux Açvins. De leur côté, ceux-ci peuvent être conçus avec des attributs guerriers. On les prie de frapper les ennemis, VIII, 35, 12, cf. 1, 116, 21 ; 157, 4; 182, 4; VI, 62, 10; on implore leur secours dans les combats, I, 157, 2. Ils viennent en aide à celui qui combat pour les vaches, I, 112, 22, et généralement aux combattants, I, 112, 17; 119, 3; VIII, 9, 13. Leurs ennemis, comme ceux dlndra, sont surtout des démons, désignés par les noms de rakshas, VI, iS3, 10 ; VIII, 35, 16, de pani, I, 184, 2, de vritra^ VIII, 9, 4. Les Açvins reçoivent l'épithète vvitrahantamâ « grands tueurs de Vritras », VIII, 8, 22. Aussi apportent-ils à leurs serviteurs les biens, les breuvages enlevés aux démons, isho ddsih, VIII, 5, 31. Ils fendent, 1,116, 20, ils traversent en vainqueurs, I, 117, 16; VI, 62, 7; X, 39, 13, la montagne céleste; ils ouvrent Tétable aux sept « bouches », X, 40, 8, les portes de rétable solide et pleine de vaches, VI, 62, II. Toutes ces expressions rappellent le combat dlndra pour la conquête des vaches célestes ^ Des exploits analogues aux siens ont été accomplis par les Açvins au profit d'Atithigva, de Divodftsa et de Trasadasyu, qu'ils ont aidés, les deux premiers à frapper Çambara, le troisième à fendre des forteresses appartenant peut-être au même démon, I, 112, 14.
Mais les traits de ce genre sont relativement peu nombreux dans la légende des Açvins. Les principaux détails de cette légende se résument, au contraire, parfaitement dans des formules telles que celle-ci : X, 40, 8. « Vous protégez celui qui est amaigri, celui qui est gisant,... la veuve. » — 1,117, 19. « Voue redressez celui qui est estropié ». — I, 112, 8. « Vous secourez l'exilé, vous faites que l'aveugle voie et que le boiteux marche.» — X, 39,3. «Vous êtes le lot de la vieille fille,
1. Diaprés le vers I, 117, 6, ils ont, comme il arrive si souvent à Indra, associé à leur œuvre an de leurs protégés, Kakshîvat : il s^agissait, d*aprës le second hémistiche, de faire couler du sabot du cheval mythique cent cruches de liqueur.
TOUS secourez celui qui manque de vitesse, celui qui est le dernier; vous guérissez Taveugle et celui qui est amaigri; on vous appelle les médecins de toutes les fractures. x>
Cette qualification de médecins est celle qui revient le plus souvent dans les hymnes aux Âçvins, avec Tindication des « remèdes » appliqués par eux aux maux de toute sorte. Les Açvins sont des médecins bienfaisants, VIII, 75, 1 ; X, 39, 5, des médecins divins, VIII, 18, 8 ; ils sont des médecins qui ont des remèdes, 1, 157, 6, proches et lointains, VIII, 9, 15, de triples remèdes, dans le ciel, sur la terre, dans les eaux, I, 34, 6, et ils guérissent ce qui est malade, VIII, 22, 10, cf. 9, 6. Au vers I, 89, 4, dans une énumération des difierentes sources de remèdes, le poète, après avoir nommé le vent, la terre, le ciel, les pierres à presser le Soma, n*a garde d'oublier les Âçvins, les médecins par excellence. Nous aurons, il est vrai, à reconnaître plus tard dans Rudra un autre médecin divin ^ Mais si Rudra guérit, il frappe aussi ^, et entre lui et les Açvins il y a cette différence essentielle que les Açvins sont exclusivement bienfaisants ^.
Ce sont donc des récits de guérisons, et plus généralement de miracles accomplis par les Açvins en faveur de leurs protégés, qui remplissent la légende dont nous allons entreprendre l'étude. Ces protégés sont le plus souvent nominativement désignés, en sorte que l'histoire de chacun d'eux forme un mythe particulier dans l'ensemble du mythe des Açvins.
1 . III, p. 32. Est-ce cette ressemblaQce entre Rudra et les Açvins qui a fait donner souvent son nom à ceux-ci, I, 158, i ; II, 41, 7; V, 73, 8; 75, 3; VIII, SI, 14; S6, 5; X, 93, 7? Cf. encore les épithètes mudrâ, X, 61, 15 et rudra-vartant (Gr.,«. v.) « suivant le chemin de Rudra? • et le rapprochement de Rudra et des Açvins au vers VII, 40, 5. Au vers 3 Thymme V, 41 aux Açvins, TAsura du ciel peut être aussi Rudra (voir III, p. 34).
t. III^ p. 33.
t. L'opposition est peut-être indiquée au vers I, 180, 8. Voir III, p. 33, m fine.