‹ La reliure de luxe. Le livre et l'amateurChapitre 1 sur 27 · EDOUARD ROUVEYRE, ÉDITEUR · texte numérisé non relu

EDOUARD ROUVEYRE, ÉDITEUR

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EN AVAIT EU DEPUIS i/ORIGINE DE L'IMPRIMERIE , ET ON LES RELIE DAVANTAGE.

ette fin de siècle est favorable aux arts. Leur goût s'est répandu de manière à être presque populaire.

D'autre part on accorde de plus hautes récompenses et de plus enviables à ceux qui les cultivent.

Leurs œuvres, comme leur personne, jouissent d'une estime inconnue à leurs devanciers, et ceux qui possèdent ces œuvres sont en quelque sorte associés à la gloire de ceux qui les ont créées.

Un amateur est réputé comme un artiste ; son nom

fait le tour de l'Opinion. Quelques possesseurs de collections de livres rares sont plus célèbres que Shakespeare ne l'a été de son vivant. Le livre a profité plus que les autres arts de l'expansion du goût. Voilà qu'on l'imprime de nouveau sur peau de vélin, comme aux premiers jours de l'Imprimerie, où, succédant aux Manuscrits, il en avait à peu près conservé l'importance. A côté du vélin, le papier de lin qu'on baptise de différents noms, le papier de Chine et du Japon ont fait leur apparition. Il n'y a pas longtemps. Le fait ne remonte pas à plus d'une trentaine d'années. Auparavant, un exemplaire d'un livre tiré sur peau de vélin était un événement. Les plus ambitieux auteurs se contentaient du papier vélin, du grand papier, comme on disait. Le livre tiré sur peau de vélin n'est pas redevenu commun. Il est à l'usage exclusif de quelques amateurs d'élite ; mais il est rentré dans les habitudes de la librairie de luxe. 11 a des adeptes, des cabinets où il figure en nombre. Il n'est plus un privilège de roi ; on le rencontre ailleurs que dans les musées et dans les huit ou dix bibliothèques de l'Europe, où il avait élu domicile. Quant au papier de Chine et à celui du Japon, on les rencontre partout. Le moindre bibliophile peut se les offrir. Il existe des collections entières où ils sont seuls admis. Cela témoigne du crédit nouveau qu'ont obtenu les chefs-d'œuvre de l'esprit ou de la gra-

Pl. U. LA RELIURE DE LUXE 11

CARTONNAGE A LA CARAYON

En maroquin, à l'angle droit, Éventail en bronze et or, incrusté dans le plat.

CARAYON, RBUEUH

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vure. Faut il dire les chefs-d'œuvre de l'esprit et de la gravure ? De la gravure, oui ; de l'esprit, il y aurait à voir. Le conte grivois, l'anecdote scabreuse, la littérature légère, en un mot, disputent aux chefsd'œuvre de l'esprit le privilège d'être imprimés sur vélin ou sur japon.

Il n'y a pas à regretter cette fortune subite des livres, que n'ont connue ni l'âge romantique ni le dix-septième siècle. On obéit à un instinct presque anonyme, à l'idée de mettre une distance au moins matérielle entre les produits vulgaires et presque infinis de la pensée, à une époque où la typographie à bon marché a tout envahi, et certaines œuvres qu'on veut honorer et soustraire à la destruction immédiate qui menace celles que le papier spécial et la reliure ne protègent pas.

A l'heure qu'il est, la typographie lègue chaque année, à un avenir qui appréciera le cadeau, des centaines de volumes imprimés sur peau de vélin, et des milliers d'autres imprimés sur papier du Japon ou de Chine. Que l'avenir y soit sensible, ce n'est pas douteux. Il y sera sensible comme le présent l'est aux monuments du même genre et beaucoup moins communs qu'il a reçus d'un passé plus avare ou moins riche. En réalité, la peau de vélin n'a pas de rivale, mais le papier de Chine ou du Japon n'est pas meilleur que le beau papier employé à im-

primer la plupart des Incunables ou les grandes œuvres de la Renaissance. On avait perdu le sentiment qui dictait aux Princes, aux Grands, aux Amateurs illustres du seizième siècle, le choix qu'ils aimaient à faire sinon toujours du papier qui n'était pas à leur portée, de ces caractères d'une perfection pour ainsi dire épigraphique qui servaient aux livres au lendemain de la découverte de l'Imprimerie. On les a repris également, et tant à ce point de vue qu'à celui du fond, on a improvisé une renommée posthume aux Aide, aux Estienne, aux Vérard, aux G. Tory, aux Simon de Golines, aux Vascosan.

La diffusion des livres avait occasionné leur décadence rapide. On a essayé de revenir au point de départ, par le vélin, le papier de Chine, les caractères, la correction qu'on avait mis au service des Auteurs Anciens dans les éditions Princeps de l*âge d'or de la Typographie. La gravure est, de son côté, un retour encore à cet âge d'or. La gravure sur bois avait disparu peu à peu. La gravure moderne y supplée. La postérité sera surprise de l'immense quantité d'images que le dix-neuvième siècle lui aura laissée. Il n'y a pas d'exemple antérieur à comparer à l'engouement contemporain pour l'art de la gravure. Il n'y aura bientôt plus de livre respectable qui consente à se passer d'elle. Ce n'est plus un portrait, ce ne sont plus ces quatre ou cinq tailles-douces

Pl. Met IV. LA RELIURE DE LUXE 16 et 17

RELIURE MAROQUIN

Exécutée aux filets droits et courbes, et fers gravés.

Entrelacs aux filets froids.

MiRTIC FRERES, RELIEURS

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qui ornaient l'œuvre des poètes d'il y a cent ans. Ce ne sont même plus ces quarante ou cinquante vignettes de quelques livres de Dorât, qui l'avaient fait placer par Turgot dans sa bibliothèque imaginaire, avec ce titre satirique : De l'influence des images sur la poésie. On veut aujourd'hui cinquante eaux-fortes, trois cents gravures sur bois. Tout à l'heure le texte ne sera plus qu'un prétexte aux gravures comme dans les albums destinés à l'enfance. Il convient de ne pas tomber d'un excès dans l'excès opposé. Sans doute la gravure est un commentaire appréciable de la pensée. L'illustration par elle d'une oeuvre de génie est on ne peut plus propre à en faire ressortir l'éclat ou la puissance. La gravure, en outre, convient aux gens du monde qui sont distraits et inattentifs, comme elle convient aux enfants et aux femmes, dont elle pique l'intérêt et fixe la curiosité légère. Elle a même été inventée à cette fin, et c'est une chose mondaine, non d'étude ou d'enseignement.

Le complément naturel de ces deux choses — le papier de luxe et la gravure, — c'est la Reliure. Afin d'enfermer toutes ces richesses dans un vêtement en harmonie avec elles, le relieur a multiplié ses efforts. Ce sont trois innovations modernes et parallèles, qu'on ne peut pas séparer. Aussi ne les sépare-t-on pas. C'est aux livres sur peau de vélin, sur papier du Japon, sur papier Whatman avec accompagnement de

gravures, souvent en plusieurs états, qu'on prodigue le maroquin et l'or, les doublures de soie et de velours, et parfois, ce qui est encore une imitation de jadis, les charnières métalliques, les fermoirs en argent, les incrustations, l'ivoire. Nous disons le maroquin et non une autre substance. Le maroquin, en effet, dans la reliure d'art, tend à se substituer de plus en plus, aux substances employées jusqu'ici : « Le scandale est de mode et se relie en veau, » écrivait cet arriéré d'Alfred de Musset. Le veau n'est plus digne de relier le scandale. Il est trop commun. On relie le scandale en maroquin bien plus souvent qu'on n'y relie les œuvres de maîtres. Pour un exemplaire d'Homère, de Dante ou de Pascal que vous trouverez relié en maroquin, vous trouverez cinquante exemplaires des Facéties du Pogge. C'est le mauvais côté de la reliure d'art, comme de la peau, de vélin et du papier du Japon, comme de la gravure artistique. On accorde tout cela à ce qui amuse et corrompt, plutôt qu'à ce qui élève l'âme ou fait éclore la pensée. Pour en revenir aux substances que la Reliure emploie, il est impossible de ne pas trouver étrange et anormal cet emploi à peu près exclusif du maroquin. On a abandonné le veau, la peau de truie, la basane. Sauf en ce qui concerne les livres de piété, on a même abandonné les étoffes précieuses, y compris l'ivoire et les métaux qui étaient autrefois les ensei-

Pl. V. LA RELIURE DE LUXE 21

DOUBLURE MAROQUIN

(De la Reliure, planche LA')

Mosaïque de maroquin.

Exécution aux tilets courbes, Feuilles et Oiseaux posés un à un.

P. RUBAN, RELIEUR

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