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Japon ont fait leur entrée, il y a plus de livres à relier.
Il est bon de remarquer qu'on prodigue le papier de Chine et du Japon à des écrits dont l'autorité est consacrée. On l'emploie à l'impression des livres modernes, mais de préférence aux chefs-d'œuvre de la littérature ancienne, pas à ceux de la littérature grecque et latine : c'est à ceux de notre littérature nationale, aux vieux poètes, aux vieux romans, aux chroniques, aux grands écrivains du dix-septième siècle, aux Romantiques, placés désormais au même rang que les écrivains anciens. Pour un écrit d'actualité que la vanité ou une vogue d'un jour recommandent, il y en a cinquante à qui la dépense d'un papier de luxe. et d'une reliure de luxe est un hommage que leur valeur autorise, et qui n'est pas déplacé. La rareté des exemplaires anciens les rend inabordables; on essaye de compenser la différence par le choix du papier, par du vélin.
Ces rares exemplaires sont d'ailleurs les reliques d'une civilisation étroite , non par son défaut de grandeur, mais par son défaut d'étendue. Il n'y a que des élus qui puissent prendre part à ce festin. On a imaginé d'y associer des nouveaux venus, de leur procurer des exemplaires qui valent les exemplaires originaux par leur somptuosité. C'est à eux que la Reliure d'Art est appelée à fournir un appoint.
On entend fréquemment émettre l'opinion que la
multiplicité de ces éditions luxueuses en fera tomber le prix rapidement, que la Reliure d'Art essaye en vain de les soutenir, qu'elle succombera à la tâche, que, dans vingt ans, les reliures de Trautz ou de Lortic se promèneront dans les boutiques, sinon dans les boîtes du quai. C'est une erreur que l'événement dément chaque jour. Est-ce que les reliures des artistes antérieurs sont tombées ? Les reliures de ceux qui leur succéderont demain ne tomberont pas davantage. La diffusion des richesses et de l'éducation supérieure a créé des classes entières d'amateurs, qui sont si Ton veut des nouveaux venus à la vie intellectuelle comme à celle de l'art. Rien n'annonce que ce soit une éclosion qui n'aura pas de suite.
Il y a autre chose. Depuis la découverte de l'imprimerie, pendant plusieurs siècles, l'Europe a été seule à imprimer des livres et à les aimer. L'introduction de l'imprimerie à Constantinople est de 1727. L'Europe continue d'avoir ou à peu près le monopole de l'impression des livres. Ailleurs, même aux Etats- Unis, le livre courant est un pur instrument de travail ou de distraction. On imprime des journaux, des livres de commerce ou des livres d'école. De même qu'il n'y a guère de poètes, de philosophes, d'historiens, de moralistes, de théologiens aux États- Unis, il n'y a pas non plus d'impressions de poètes, de philosophes, d'historiens, de moralistes, de théo-
logiens. L'Europe en fournit, comme elle fournit des reliures, des tableaux , des statues. Ses livres sont colportés dans toutes les parties du monde. Les Etats- Unis, les Etats de l'Amérique espagnole, l'Australie, ont des commis-voyageurs qui ramassent des livres anciens en Italie, en France, en Angleterre, en Allemagne. Le monde slave et le monde musulman, l'Inde elle-même, la Chine et le Japon, sont ouverts aux livres et aux arts européens. En ce qui concerne les livres rares ou anciens, reliures d'art, témoins de tous les âges de la société européenne, le Canada, l'Amérique du Nord et celle du Sud, l'Australie, l'Afrique du Nord, l'Egypte, l'Orient, se couvrent de bibliothèques publiques et privées. Avant qu'un demi-siècle ne soit écoulé, du train dont on y va en Amérique et en Angleterre, les vieux livres, que naguère on vendait au poids sur nos quais, auront passé la mer. Les plus communs sont à la veille de devenir rares. D'ici à peu, la date d'un livre en fera le prix beaucoup plus que son contenu. Les plus petits par leur contenu trouvent un maître qui les choie, en Amérique ou à Melbourne. L'heure viendra où on sera contraint d'en interdire l'exportation. Les Etats-Unis à eux seuls avec le Canada font une consommation effrayante de nos auteurs, même des anciennes éditions d'auteurs grecs et latins que l'amateur d'ici a mis au rebut. Les gouvernements et les sociétés savantes commenccni
à s'émouvoir de ce départ inopiné des livres. La collection Asburnham, avant de quitter la Grande-Bretagne, a fait les frais de négociations diplomatiques qui ont duré plusieurs années.
Parler de la raréfaction imminente des livres anciens emportés comme des reliques à tous les bouts du monde, c'est parler de la reliure. Plus les livres deviennent rares, plus on les relie, afin d'en rehausser encore le prix. Il s'agit surtout des livres anciens. Leur nombre est limité ; il ne peut que diminuer.
Ce n'est, d'autre part, pas en vue de les lire qu'on les emporte au loin et qu'on les habille de maroquin. Ni leur contenu ni leur reliure ne les destinent à être lus. Ils servent d'ornement et de témoins. Ce sont des antiquités, non des moyens d'instruction ou de délassement. Déjà chez nous, les amateurs en usent ainsi. Ils ne relisent pas Montaigne dans un exemplaire de 1588. On peut dire des livres rares en général, et des reliures d'art qui les décorent, ce que Sénèque disait d'eux dans le monde romain de la décadence : Non studiorum instrumenta scd œdium ornamenta sunt. Ce sont des objets d'ameublement.
Il est vrai que ce n'est pas leur unique usage. Ils font au moins illusion au goût et à la vanité. On se croit volontiers le maître du génie et du savoir enfermés dans le livre qu'on possède.
Cela présage de beaux jours à la Reliure d'Art
autant qu'au livre rare; mais il faudra que la Reliure d'Art se donne la peine, comme elle a fait jadis, de s'allier avec les artistes, avec qui elle paraît aujourd'hui avoir divorcé, particulièrement avec ceux qui décorent l'intérieur du livre. Ils ont autant de titres à en décorer les plats et le dos que l'intérieur.