‹ La reliure de luxe. Le livre et l'amateurChapitre 6 sur 27 · LA. SPÉCULATION · texte numérisé non relu

LA. SPÉCULATION

es sévices auxquels l'amateur et le relieur sont en butte ne sont pourtant pas toujours immérités. L'amateur et le relieur forment un duo difficile à séparer. Or il arrive que l'un et l'autre spéculent. Entre les deux amateurs cités tout à l'heure, le vrai et l'amateur d'occasion, il y en a un troisième qui tient dans le monde des livres et de la Reliure d'Art la place que l'usurier et le loup-cervier tiennent dans le monde de l'argent, et qu'on retrouve là comme en d'autres milieux, par exemple ceux de la peinture et du bric-à-

LA RELIURE t>E LUXË

brac. L'amateur-spéculateur confine au marchand de livres anciens. Il n'en a pas l'enseigne, ne paye pas de patente, n'en offre pas les garanties. Le marchand de livres anciens (quelques-uns), le soi-disant amateur et le relieur, à eux trois quand ils s'entendent, et le cas est fréquent, font la fortune d'un artiste, d'une édition, d'un genre de reliure. Ce qu'ils ont le pouvoir de faire, ils ont celui de le défaire. S'ils mettaient Corneille à l'index, peut-être qu'il n'y aurait plus de Corneille. Il ne faut pas exagérer : ils ne peuvent rien contre la gloire de Corneille qui n'est pas à leur disposition, mais ils peuvent beaucoup contre une édition de Corneille, la mémoire d'un relieur célèbre, celle d'un graveur, d'une époque de l'art de la gravure, de l'art de la reliure. Ils peuvent même beaucoup contre certaines classes de livres, d'auteurs, sur lesquels ils font la hausse ou la baisse. Ce n'est jamais définitif et l'on en revient. Avant qu'on en soit revenu, ils ont ruiné dix cabinets ou collections de livres rares, démonétisé une mémoire de relieur, quelquefois le crédit d'une relieur vivant qui n'a pas eu la chance de leur plaire. On en pourrait citer vingt exemple récents : tantôt c'est Thouvenin dont ils prononcent l'excommunication. Ceux qui ont des reliures de Thouvenin peuvent les porter au bouquiniste du quai, à moins qu'ils n'aient le temps d'attendre vingt ans. Ces temps-ci un amateur connu, estimé, savant et honnête s'il en fût pour le

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RELIURE MAROQUIN

Dentelle xvme siècle, exécutée aux petits fers, et fers gravés.

ENGKL, RELIEUR.

prix qu'il attachait aux éditions originales de Bossuet,' et surtout aux éditions originales de Bossuet ornées d'une reliure aux armes de Bossuet, et il y en a un certain nombre provenant de la bibliothèque de Bossuet, de celle de son neveu l'évêque, outre que Bossuet offrait souvent des exemplaires de ses œuvres reliés à ses armes, cet amateur de Bossuet les marchands le connaissaient. On lui vendait ce qu'on voulait, le prix qu'on voulait. Une circonstance l'ayant mis inopinément hors de combat, les habiles aussitôt imaginèrent qu'il n'y avait plus de Bossuet. Nous avons entendu dire en quinze jours de dix côtés différent : « 11 n'y a plus de Bossuet; ceux qui en ont peuvent les brûler. » On ne les a pas brûlés, mais les naïfs les ont vendus. Dans un an ou deux, il y aura des Bossuet comme auparavant. Il y a peu de grands écrivains, de ceux dont on cote très haut les éditions originales, qui n'aient à subir des bourrasques de ce genre, et ce, du fait d'une spéculation effrontée qui trafique sur les livres précieux et en empêche la vente. Cette manière de faire l'usure ou de déprécier les livres d'un écrivain, ou la reliure d'un maître, est un métier commun. La dépréciation venue, on pille les dépouilles du vaincu; puis, à la première occasion, on le remet sur l'eau afin de tirer parti du livre dont on s'est emparé à vil prix. C'est le plus souvent la spéculation qui fait non pas le progrès, mais le mouvement

qu'on observe dans la reliure et la valeur des livres anciens. Il arrive que les vrais amateurs, surpris ou inconsidérés, collaborent à ces manœuvres. Il n'est pas ordinaire qu'on s'en prenne à un auteur illustre, comme on a fait récemment à Bossuet. On opère le plus souvent sur la considération d'un artiste. Les vivants n'échappent point au danger. Il est vrai que beaucoup d'entre eux ont des moyens de défense ; on s'exposerait à payer les frais de l'aventure. Mais qu'il s'agisse d'un mort qui a conservé du crédit, l'affaire est moins scabreuse. Le plus souvent, quand on veut déconsidérer la belle collection de reliures qui fait la splendeur du cabinet d'un rival, on adjoint un relieur de quelque étoffe à l'entreprise., L'intérêt pour les promoteurs de l'entreprise qui ne sont qu'amateurs ou envieux de faire tomber une collection rivale est assez borné; celui du relieur qu'on propose d'élever au pinacle est plus considérable. Il a son crédit à établir ou à augmenter, sa fortune à faire. Le mort est l'obstacle. Il a des élèves, des partisans. Il y a vingt cabinets riches de ses œuvres, qu'on sera obligé de ravitailler si les reliures qui en font l'importance ou la richesse subissent un discrédit. C'est une perte éventuelle de plusieurs centaines de mille francs pour les collections dont les reliures seront dépréciées, et un gain éventuel d'une somme égale pour le relieur qui parviendra à la succession du mort.

Pl.XIIIetXlV. LA RELIURE DE LUXE 52et53

RELIURE MAROQUIN

Compartiments exécutés aux filets droits et courbes.

P. RUBAN, RELIEUR

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Ceci est la source des révolutions fréquentes qui ont lieu dans le royaume de la reliure. Ce fut même une des causes de l'avènement subit des Romantiques. On entendait dire aux gros bonnets du commerce spécial des livres anciens : « Il n'y a plus d'écrivains du seizième siècle à vendre ; il n'y en aura plus tout à l'heure du dix-septième. Le peu qu'il en reste ne suffira pas à l'aliment d'un commerce réduit à se disputer quelques volumes dans les ventes après décès. Il faut trouver autre chose. » On a trouvé les Romantiques. La trouvaille était bonne, et le coup a réussi. Il aurait pu arriver qu'elle fût mauvaise, comme l'affaire des gravures du dixhuitième siècle. Plusieurs centaines de bons bourgeois, qui ont naïvement donné dans le piège, ont vu écorner leur fortune dans l'espace de quelques années.

Les hauts et les bas qui ne touchent qu'à une personne, à une réputation de relieur, sont des incidents quotidiens. Dans le monde de la reliure, les renommées se font en six mois, s'écroulent aussi rapidement qu'elles sont venues. Est-ce dû à la versatilité du goût chez les amateurs ? Non. L'intrigue, la spéculation, les jalousies du métier y sont pour davantage que la versatilité du goût. Padeloup, Derome, Thouvenin, Capé, Niedrée, n'ont rien à craindre; nous. parlons de leur mémoire ; on s'éloigne d'eux, on revient à eux. Le mal n'est pas grand en dernière analyse. Le relieur

qui a acquis laborieusement le crédit dont il jouit, qui connaît son art, le pratique en conscience, est impunément soumis aux fluctuations de la hausse et de la baisse. Il en revient toujours intact. Ses produits survivent; on n'est pas long à y retourner. Nodier, homme de caprice, qui a quelquefois tenté de spéculer, mais avec tant de bonhomie, que c'en était amusant, a essayé avec succès de démolir Bozérian, qui n'était pas un aigle, mais n'avait, à la rigueur, que le tort de partager le goût de son temps. A entendre Nodier, les livres reliés par Bozérian n'avaient qu'un mérite : on leur avait laissé des marges et on pourrait les relier une seconde fois. Nodier voulait édifier la fortune de Thouvenin sur les ruines du pauvre Bozérian qui, du reste, avait terminé sa carrière. Thouvenin fut mis sur le pavois. Thouvenin disparu, Bozérian est remonté sur l'eau ; il a retrouvé une place honorable sur les tablettes des collectionneurs les plus éminents, pas la première sans doute, mais une place qui le satisferait s'il était là. La reliure de Thouvenin, à son tour, eut à subir l'injure infligée à celle de Bozérian. Lui aussi, néanmoins, est revenu sur l'eau et demeure, non ce que l'avait fait Nodier, mais une figure d'artiste distingué dans son art, et dont on ne rougit point de posséder les produits.

Il n'y a pas de relieurs éminents du dix-neuvième siècle qui n'ait eu à traverser ces alternatives de

Pl. XV. LA RELIURE DE LUXE

CARTONNAGE A LA CARAYON

Etoffe de soie (moderne).

CARAYON, RELIEUR.

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faveur et de mépris Qui, dans le milieu spécial où ces inconnus du public sont célèbres, n'a entendu vanter et décrier tour à tour, avec Bozérian et Thouvenin, d'autres dont quelques-uns ont été depuis des grands noms de bibliothèque, Simier, Duru, Chambolle, Niédrée, Bauzonnet, Capé? Qu'est maintenant devenu leur crédit? On en parle comme au théâtre on parle de Casimir Delavigne et de Scribe. On ne joue plus guère Casimir Delavigne ni Scribe. On ne joue plus guère Simier, ni Bauzonnet, ni Capé non plus, sur le théâtre où on les jouait de leur temps. Leurs reliures restent. Peu à peu, l'engouement pour ou contre leur manière s'est calmé. On a fini par les prendre pour ce qu'ils étaient vraiment, de bons ouvriers qui ont honoré la carrière qu'ils ont suivie et dont le souvenir mérite des égards.

Voilà Trautz lui-même endommagé. Hier, Trautz était le Shakespeare de la reliure. Il n'avait point d'égal, pas même d'émulé. Un volume relié par lui atteignait dans les ventes le prix d'un tableau médaillé au Salon. Il conserve des adhérents, des admirateurs, presque des séides. Ses reliures continuent d'être cotées très haut, et elles dureront autant par la qualité des livres qu'elles habillent que pour les qualités qu'elles ont elles-mêmes. Trautz a relié la plupart des grands écrivains du dix-septième siècle en éditions originales; il a relié Voltaire, J.-J. Rous-

seau, Montesquieu, il a relié Molière et La Fontaine. 11 n'y a pas un grand écrivain du temps de Louis XIV qui ne lui doive un manteau somptueux. Il a de plus relié les poètes de la Renaissance, les Romans de Chevalerie et les Chroniques du Moyen Age, tous livres sur lesquels les variations de la mode ne peuvent rien. Eh bien ! Trautz est discuté ; il baisse, on le conteste. On le conteste en vain. Pourtant il a encouru le sort commun à ses devanciers, sort qu'il avait contribué à leur faire, car il était jaloux et dénigrant. Du reste, qu'on ait tort ou qu'on ait raison de le discuter, là n'est pas le point. On l'a beaucoup prôné. Maintenant qu'il est mort, il y a une réaction : il a des concurrents qui espèrent lui succéder. Il continuera de se vendre. Même au point de vue de l'école, il lui en reste une qui a été celle de Purgold, puis celle de Bauzonnet, son beau-père et le successeur de Purgold. On ne saurait nier qu'il ne soit entamé. Ce qu'il vaut, ou ce qu'il ne vaut pas, n'est point en cause. Comme de Victor Hugo, aux yeux de ses contemporains fatigués de l'avoir eu si longtemps dans leur ciel à l'état de Dieu, il n'en faut plus.

Il paraît qu'il y a un art patriotique en reliure comme ailleurs. Trautz était d'origine étrangère. Au fait, c'était aussi le défaut de Purgold, de Koelher, de Niédrée : on le constate à leur dossier. On observe que les maîtres relieurs de la Restauration et de la

Pl. XVI. LA RELIURE DE LUXE 61

RELIURE MAROQUIN

Garniture argent massif (Type de Reliure pour manuscrit moderne).

(Voir la Doublure, Planche XXVI)

P. RUBAN, RELIEUR

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les maîtres relieurs de la Restauration et de la

Monarchie de Juillet étaient en majorité des étrangers, c'est-à-dire presque des barbares. Est-il bien possible qu'ils aient eu du talent? « Deux seulement d'entre ces étrangers eurent une réelle valeur : Niedrée, trop peu apprécié de nos jours, et Trautz*. Il a fallu à ce dernier — Trautz — les conseils et l'exemple de son beau-père**, une extrême ténacité au travail, un ardent amour de son art, pour arriver à une réputation justifiée. Malgré tant de laborieux efforts, s'il a rendu à la reliure des services inappréciables, en revenant aux saines traditions techniques du passé, son œuvre n'aura laissé aucune création nouvelle. Tout était pour lui écueil. Aussi n'a-t-il fait que reproduire et imiter les maîtres anciens. Encore a-t-il délaissé ceux de la Renaissance, trop difficiles à interpréter, pour se donner tout entier à ceux des dixseptième et dix-huitième siècles, plus encore à ceux du dix-septième siècle, parce que les outils gravés à l'avance jouent un rôle dans leurs œuvres, l'effet le plus important ***. L'influence qu'il a exercée sur la

* Marius Michel , la Reliure française commerciale et industrielle, 1 vol. in-4, Paris, 1881, p. 93.

** a Bauzonnet a laisse son nom à un genre de dorure dans lequel le dos et les plats sont encadrés de filets répétés auprès les uns des autres. Ces filets, d'un aspect sévère, un peu froid même, admirablement poussés par lui, semblent avoir été, à l'époque où il créa ce genre, une protestation parlante contre les exagérations des doreurs de son temps. » Note de MM. Marius Michel, ouvrage cité.

*** « Il fit cependant pour quelques privilégiés des dorures du seizième

reliure française depuis 1850 a eu son contrecoup dans la reliure commerciale qui cherche toujours, à tort, à imiter la reliure artistique, sans comprendre que le but à atteindre est absolument différent, nous oblige à apprécier l'oeuvre d'un confrère dont la tombe vient à peine de se fermer. »

Ainsi on a vite fait le compte de Trautz. D'abord il est étranger. Qu'est-ce que cela signifie? Qu'il n'était pas initié aux procédés nationaux? Bozérian, Thouvenin, et Ginain à qui Trautz succédait, en ontils eu quelque souci? Il a fallu à Trautz les conseils de son beau-père et une extrême ténacité, dit-on. Ses filets droits et maigres étaient une satire de la profusion d'or employé par les relieurs français depuis Bozérian. Soit. Néanmoins c'est Trautz qui a rétabli le goût et la tradition ; c'est lui aussi qui a mis fin à la confusion. Gomment cela? Il n'a pas Confondu le Moyen Age avec la Renaissance, ni celle-ci avec le dix-septième et le dix-huitième siècle. Le sens critique de Trautz lui a appris à distinguer. Il a mis des reliures gothiques sur les livres gothiques, la décoration de Grolier sur les livres de la Renaissance, celles de Le Gascon et de Ructte sur les livres du dixseptième siècle, celles de Pasdeloup et de Derome sont des livres du dix-huitième. En un mot il a har-

siècle; mais il choisit parmi les «Grolier» ceux qui sont presque exclusivement composés de filets droits. » Note de M. Marius Michel.

Pl. XVII. LA RELIURE DE LUXE

RELIURE MAROQUIN

Exécutée aux filets droits et courbes et au pointillé.

Ornements aux petits fers et fers ajoutés.

1>. niIHAN, REI.1KUR.

se fermer. » T<rrcr insi on a «Wf^ 4 ^ «'^ord

monisé la reliure avec l'œuvre; il n'a pas confondu les siècles et les genres. Ceci est une réforme, une réforme excellente et qui a prévalu. La reliure de Trautz lui devra de lui survivre, et son influence consiste à avoir imposé son gout sûr à ceux qui lui succèdent. Il l'a imposé aux amateurs comme aux relieurs. Ce n'est pas un petit résultat. Puis il est revenu aux procédés techniques des anciens maîtres. Ceci est encore de l'imitation si l'on veut, mais c'est en même temps un retour au bon sens et à la nécessité. On avait abandonné l'art technique, c'est-à-dire la pratique et la solidité. Il les a remis en honneur; c'est encore quelque chose. C'est même à peu près tout en ce qui concerne la reliure proprement dite. MM. Marius Michel lui font un reproche sur lequel il y aurait à voir : il a évité, disent-ils, de reproduire les reliures de la Renaissance qui lui ont paru « trop difficiles à interpréter ». Etait-ce vraiment par impuissance? Que de plus compétents que nous en jugent. Bref, les griefs articulés contre lui se résument à un : il n'a pas inventé. Que voulait-on qu'il inventât? Un chant d'Homère. Mon Dieu ! Trautz n'était pas un artiste de la valeur d'IIolbein. Il n'y a pas à lui demander Y Alphabet de la mort. Que les Holbein de la reliure lui jettent la première pierre. Il a eu deux qualités maîtresses : le sens critique et une grande habileté de main. C'était la moitié en plus de ce qu'on a le droit

d'attendre d'un bon ouvrier. L'habileté de main est la perfection de son art. Le sens critique qu'avait Trautz, il l'avait de plus que ses confrères et à un degré dont il importe qu'on lui sache gré. Les amateurs en jugent ainsi avec la critique spéciale. L'estime qu'ils font de lui montre bien qu'ils sont au courant de son genre de supériorité.

PLXVUletXlX. LA RELIURE DE LUXE

70 et 71

RELIURE MAROQUIN

Bouquet aux filets courbes.

Clochettes mosaïques.

Insectes, fers gravés.

DAVID, RELIEUR

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