POST-SCRIPTUM POUR PREFACE
Les histowes de la Reliure ne nous manquent plus. Elles sont maintenant en nombre. Parmi elles, d'excellentes.
Quoique cependant elles soient toutes comme décapitées des renseignements qui satisferaient le mieux notre curiosité, relativement aux décors des reliures anciennes : qui eut l'idée première de ces décors? qui en composa le dessin? qui en a « poussé » la dorure ? et sur un corps d'ouvrage de quelle main? On peut même ajotiter : pour quel prix? Voilà les éléments que le bibliophile aimerait à connaître, et qui constitueraient l'histoire vraie, vivante et piquante de la
reliure d'art. Hélas! il nous a manqué, pour les temps passés, de ces bibliophiles causeurs, cancaniers même, sans trop de prétentions à la force impeccable, mais écriveurs et reporters, l'œil ouvert sur les choses de leur temps, prévoyant les curiosités futures de leurs successeurs, notant les noms et les prix, sténographiant les menus propos, opinions, impressions et discussions : toutes choses qui auraient à nos yeux plus de valeur que les graves dissertations, et dont l'absence, nous le répétons, décapite l'histoire de la Reliure. Voyez-vous d'ici les Potins bibliophiliques d'un Toqué du xvi% ou les « Racontars » de Grolier !
Mais ce n'est pas tout, et il y a autre chose. Toutes nos histoires de la Reliure se trouvent déjà frappées d'une sorte de caducité : elles sont incomplètes, et point de peu, d'un quart.
Systématiquement, — non contentes de se présenter dans la posture fâcheuse d'un mutilé sans tête, — elles se sont encore amputées d'un membre sur quatre, je veux dire d'un siècle :
sur les quatre derniers elles n'en ont jamais considéré que trois, le xvi% le xvii% le xviif .
Arrivés à la fin du xviii% navrés par la défaillance de conception des décorateurs et par la mauvaise exécution des décors, tous les auteurs mettent le fameux point final, et tiennent la vie de la Reliure pour clôturée. Ils disent sur elle les prières des agonisants, et s'en vont. C'est la grande désespérance. Nada! // n'y a plus de reliure, il n'y en aura plus jamais. Comme d'ailleurs, à entendre certaines gens, il n'y aura plus rien en quoi que ce soit, plus d'histoire, phis d'art, etc.
Ceux qui pensaient ainsi ont été un moment légion et sont encore nombreux, particulièrement dans le monde des collectionneurs, très entêté des choses consacrées et très fermé à toute idée nouvelle. Cette manière de voir a même été universelle pendant une moitié de notre siècle : elle en a fait, au point de vue des arts industriels, le Siècle de la Copie. Belle victoire des anciens sur les modernes I
reliure d'art. Hélas! il nous a manqué, pour les temps passés, de ces bibliophiles causeurs, cancaniers même, sans trop de prétentions à la force impeccable, mais écriveurs et reporters, l'œil ouvert sur les choses de leur temps, prévoyant les curiosités futures de leurs successeurs, notant les noms et les prix, sténographiant les menus propos, opinions, impressions et discussions : toutes choses qui auraient à nos yeux plus de valeur que les graves dissertations, et dont l'absence, nous le répétons, décapite l'histoire de la Reliure. Voyez-vous d'ici les Potins bibliophiliques d'un Toqué du xvi% ou les « Racontars » de Grolier !
Mais ce n'est pas tout, et il y a autre chose. Toutes nos histoires de la Reliure se trouvent déjà frappées d'une sorte de caducité : elles sont incomplètes, et point de peu, d'un quart.
Systématiquement, — non contentes de se présenter dans la posture fâcheuse d'un mutilé sans tête, — elles se sont encore amputées d'un membre sur quatre, je veux dire d'un siècle :
sur les quatre derniers elles n'en ont jamais considéré que trois, le xvi% le xvii% le xviif .
Arrivés à la fin du xviif, navrés par la défaillance de conception des décorateurs et par la mauvaise exécution des décors, tous les auteurs mettent le fameux point final, et tiennent la vie de la Reliure pour clôturée. Ils disent sur elle les prières des agonisants, et s'en vont. C'est la grande désespérance. Nada! Il n'y a plus de reliure, il n'y en aura plus jamais. Comme d'ailleurs, à entendre certaines gens, il n'y aura plus rien en quoi que ce soit, plus d'histoire, plus d'art, etc.
Ceux qui pensaient ainsi ont été un moment légion et sont encore nombreux, particulièrement dans le monde des collectionneurs, très entêté des choses consacrées et très fermé à toute idée nouvelle. Cette manière de voir a même été universelle pendant une moitié de notre siècle : elle en a fait, aupoint de vue des arts industriels, le Siècle de la Copie. Belle victoire des anciens sur les modernes!
Et cependant notre xix' siècle naissant avait vanté Bozérian.
Cependant les contemporains de Thouvenin et de Bauzonnet exaltèrent les noms de ces deux relieurs célèbres.
Cependant, enfin, nos historiographes récents de la reliure, tout en considérant leur sujet comme fini à la Révolution, parlent vaguement d'un « éclat » dont la reliure devait « briller » encore, après un demi-siècle.
Voici qui devient intéressant !
A dire vrai, la plupart de ces récents écrivains, érudits ou bibliophiles, ne pensaient à peu près, in petto, qu'au seul Trautz : l'éclat, la nxyuvelle Renaissance, c'était lui et nul autre. Tout autre, même, n'était que le néant, l'opprobre. {Ici tout le vocabulaire des injures usitées en bibliophilie à l'égard des livres, et surtout des reliures, que l'on n'aime pas.)
Mais, la génération des adorateurs intransigeants de Trautz disparue, le courant changea. Une nouvelle couche de bibliophiles surgit, nettement moderne, c' est-à-dire joignant au collectionnisme purement passif le collectionnisme actif,
sachant voir la production contemporaine et s'y intéresser; recommençant, dans la mesure de ses forces, ce qu'avait fait la bibliophilie des grandes époques, créant au lieu de se borner à posséder provisoirement, achetant les livres de son temps et les faisant recouvrir de reliures à décors nouveaux. Alors on ouvrit l'œil sur la reliure originale de notre époque actuelle, et l'on conclut, — sans arrière-pensée cette fois, — qu'elle était à un point prospère, brillant même suivant les ims, suivant les autres pour le moins habile et singulier, mais, de toute façon, effervescent et curieux.
Si la reliure est vivante et même pleine de santé à la fin du xk^ siècle, c'est donc qu'elle n'est pas morte à la fin du xvnf ?
Le vrai, c'est qu'elle a toujours vécu depuis cent ans : avec des hauts et des bas, mais enfin, elle a vécii.
De quelle façon a vécu la Reliure depuis le jour où, ses historiens croient devoir l'abandonner, comme une malade désespérée, en lui fermant prématurément les yeux, même en Venîerranl
vive, c'est ce que le temps est venu d'examiner. Sans parti pris, sans arrière-pensée de faire « mousser » un nom ou une époque par dilettantisme, par gloriole de critique qui « invente » du nouveau, ou par intérêt. C'est-à-dire sans la moindre velléité de mettre sur le même pied la reliure de la Restauration et celle de la Renaissance et d'égaler Bozérian à Padeloup, Thouvenin aux Eve, et Trautz à ce prestigieux inconrm qu'on est réduit à désigner sous le titre du « grand doreur de Henri II » . Mais aussi avec le sens très décidé de ce que valent les hommes et les choses de notre temps, et sans toutes ces préventions qui sont désormais d'un autre âge, sans toutes ces moues qvs l'on se croyait obligé de faire, il n'y a pas longtemps encore, pour paraître très fort. Que diront, de plus d'une reliure et d'un relieur du xix% les bibliophiles du \\f ou du xxiif , alors que le temps aura consacré, patiné, raréfié? Ils loueront, ils reproduiront dans les catalogues. Ils diront des choses fort aimables. Eh bien! si nous les disions tout de suite?
Oui, le moment est venu de voir comment la
Reliure, n'ayant plus que le souffle il y a cent ans, mais enfin respirant encore {ne pas mourir, dans les crises, c'est tout!) a pu reprendre peu à peu la vie, et revenir à l'état de force où, nous la voyons aujourd'hui; bref, traverser un siècle et ajouter à son existence, et même avec éclat, une durée d'un quart, ce qui est très joli pour un ci-devant cadavre. Et tout faitprévoir une suite.
Il n'est pas question ici d'écrire un traité ou une histoire et de revenir sur ce qui a été dit, et généralement si bien, par les écrivains spéciaux. Il s'agit de faire modestement un « raccord », sans viser au didactique [on a déjà bien assez didacté sur la reliure!), mais en quelques constatations et le plus brièvement possible. Au lieu de servir à notre lecteur une théorie aride, avec une oasis de quelques rares reproductions, faisons-lui grâce, — et il nous approuvera, — des considérations ex cathedra et parlons en simple amateur {passionné, mais fort capable d'hérésie, ce qu'on voudra bien nous pardonner; la reliure est par excellence une matière fertile en erreurs : tel qui s'y croit fort, s'y trompe, à
commencer far les relieurs eux-mêmes. De celui qui n'aura jamais péché ou dit d'énormité sur le sujet, nous recevrons sans nom plaindre la première pierre). Nous ne donnerons pour ainsi dire qu'une légende, accompagnant une série très développée de reproductions caractéristiques. En d'autres termes, nous oiivrons une novrvelle salle dans le Musée de la Reliure, si richement commencé pour les reliures anciennes par les planches annexées par centaines aux récents traités, aux catalogues de librairies et de ventes publiques.
Bref, notre présente Reliure du xix^ Siècle n'est qu'un post-scriptum, — mais nécessaire, — à l'histoire de la Reliure.
Quels peuvent bien être l'importance et l'intérêt de ce post-scriptum? Nous ne le savons pas à priori : notre but étant précisément de le constater.
Cherchons.