EN RELIURE
Petit nomtre relatif des reliures d'art.
Dans la reliure il y a deux éléments bien distincts et indépendants l'un de l'autre.
La reliure proprement dite, le fait de lier ensemble des feuillets et d'habiller le livre, le corps d'ouvrage, bref, le métier.
L'ornementation, le décor qui seul constitue l'art.
Nous laisserons de côté le métier et les hommes de métier, pour ne nous occuper que de l'art.
Ceci change complètement la donnée habituelle et les proportions du sujet.
Le métier, la reliure, a lié et lie de plus en plus les livres en nombre incalculable. C'est par milliards qu'il faut parler.
Le beau métier, — ce que l'on pourrait appeler le corps d'ouvrage d'art, est déjà très rare.
Enfin, l'art, l'ornementation de la reliure, n'a produit (et ne produit encore) qu'un infiniment PETIT NOMBRE d'œuvres belles, pures, mémorables, que l'on connaît par cœur, que l'on a inventoriées, louées, décrites, et souvent reproduites par divers procédés.
Pour comparaison : le rapport est le même que dans l'humanité, qui, pour un nombre incalculable d'êtres humains, ne fournit qu'un petit noyau d'hommes plus ou moins marquants, tirés de la foule et dont les noms surnageant sont venus prendre place dans les biographies générales.
Ainsi change l'histoire de la reliure.
Sur la reliure proprement dite nous savons aujourd'hui beaucoup, et l'on a colligé une quantité de données, d'éléments premiers. Nous sommes très ferrés sur les statuts de la corporation des relieurs; nous connaissons, ce
qui est très à apprécier, nombre d'actes de naissance ou de décès, de quittances, de pièces dites justificatives. Enfin, l'érudition implacable arrive à identifier un nombre étonnant de relieurs, qui passe quinze cents et va sur deux mille. Deux mille! Plus de relieurs qu'il n'y a de vraies belles reliures ornées !
Pour la reliure décorée, la reliure d'art, elle n'a été faite depuis plus de trois siècles qu'en un pays, la France; dans ce pays qu'en une ville, Paris (et Lyon un moment) ; et dans cette ville que par un nombre minime d'artistes, deux ou trois à la fois seulement. Et, chose curieuse et triste, c'est là qu'il serait intéressant de savoir, et c'est là que nous ne savons plus.
Prise très en gros, l'histoire de notre reliure d'art se résume en trois grandes inventions : les arabesques et entrelacs du xvi% les filigranes Le Gascon du xvif, les dentelles du xvm^ Eh bien : Qui a imaginé, et même exécuté, les merveilleux décors du xvfl — Nous ne le savons pas. Et vraisemblablement nous ne le saurons jamais. Leurs auteurs ne les ont pas signés, et découvrît-on quelque jour un nom sur une pièce
justificative, il ne nous apprendrait rien. Serait-il celui du relieur, ou celui du doreur? Et si c'était celui du doreur, l'idée serait-elle du doreur, ou d'un autre?
Qui est, mais ce qui s'appelle d'une façon certaine, Le Gascon? — Nous ne le savons pas. Le sémillant décorateur des reliures à petits fers filigranes du xnf reste pour nous à l'état de personnage semi-hypothétique. Bien plus ! les bibliopégiographes cherchent aujourd'hui à lui retirer son identité, même son existence. Ainsi que dans l'incantation du Roi de Lahore de Massenet, ils s'écrient : Qu'il soit lui I Qu'il ne soit plus lui! et ils le font entrer dans la peau de Florimond Badier,
Car Le Gascon, C'est Florimond, Et Florimond, C'est Le Gascon,
comme chantait (à peu près) Baron dans Mam'zelle Nitouche....
Ceque, pour notre part, nous ne croyons point.
Et qui a inauguré, créé la dentelle du xviif?
— Nous NE LE SAVONS PAS. La question se résout, comme on l'a dit, par un éternel anonymat.
Ces points écartés dans l'histoire de la reliure, nous savons le reste.
Et encore ! Qui a créé la première « fanfare » ? Qui était au juste ce fameux Du Seuil qui n'a pas inventé le décor qui porte son nom? Qui...? Mais la liste des qui serait trop longue.
L'histoire du décor de reliure élimine donc presque tous les relieurs connus et énumérés, pour se concentrer sur un petit nombre d'artistes que nous ne connaissons pas, ou guère.
Elle élimine aussi l'immense quantité des livres qui ne se recommandent que par la qualité du corps d'ouvrage ou par la question de provenance.
Corps d'ouvrage, maroquin, provenance, rareté, curiosité, étrangeté, intérêt historique ne sont pas de l'art. Ne mêlons pas les questions.
Donc l'histoire du décor élimine les jansénistes; ainsi elle élimine les livres sans décor, fussent-ils recommandables par le savoureux métier d'un Boyet qui fait du livre une chose d'art par la beauté de la matière; ainsi elle
élimine les quasi-jansénistes, les livres qui n'ont pour ornement que le chiffre ou les armes de leur possesseur. Les armes, mises seules sur des livres, et souvent d'un intérêt capital au point de vue de la bibliophilie, ont constitué dans leur temps une simple marque, comme un ex libris ou un bouton de livrée, et sont devenues pour nous un ragoût de curiosité. Mais elles ne sont point de l'art, pas plus qu'une portière de voiture armoriée.
Ainsi, tandis qu'entrent dans l'histoire de l'art les reliures des Valois, de Grolier, certaines de De Thou, l'art du décor élimine même des livres aussi chers au bibliophile que ceux d'une Grande Mademoiselle, ou d'un Colbert, ou d'une Madame de Chamillart, ou d'un Longepierre, ou d'un comte d'Hoym. Et surtout cette innombrable série de volumes d'un tas de gens qui ne furent pas pour un liard amoureux du livre, mais qui croyaient devoir à leur situation de posséder une bibliothèque, une « librairie », une « tannerie » à centaines d'in-folio et d'inquarto en maroquin rouge à leurs armes, qui n"ont jamais combiné un décor avec leur relieur.
mais ont envoyé leurs livres se faire habiller à la grosse, d'une livrée à leur marque, dans le « magasin qui n'est pas au coin du quai ». Le répertoire des noms de ces gens-là constitue les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de V Armoriai du Bibliophile. Sans paradoxe, VArmorial du Bibliophile n'est au fond, sauf exception, que l'interminable et poseuse liste des gens qui n'ont point été des bibliophiles.
Au milieu de l'immense matière qu'est le livre, le livre orné ne forme qu'une matière rare et précieuse.
Tel un filon de minerai perdu dans la masse de la gangue terrestre. Il faut le suivre à la trace, tantôt avec des renflements et des séries riches, tantôt avec des étranglements, ou des manques à peu près absolus : à peine quelques parcelles dans les mauvais temps, et presque l'épuisement complet.
Et même encore, dans ce minerai, dans cette matière ornée déjà rare, il faudrait opérer un criblage et d'autres éliminations.
Il faudrait ne retenir que les ornements exécutés par un vrai moyen d'art, qui seul
est estimable, et éliminer les décors exécutés autrement qu'à la main.
Et dans ces décors à la main il faudrait enfin o.pérer la fameuse sélection, — pour toute époque, même pour le xvi% — entre ceux qui ont un caractère d'art et ceux qui sont d'un goût suspect. Car —
Les trois relieurs.
Car les décorateurs des reliures, — ou si vous voulez vous tenir au mot d'usage courant, — car les relieurs se sont toujours divisés, même à la Renaissance, en deux catégories : les relieurs qui savent dessiner, et les relieurs qui ne savent pas dessiner.
Par le relieur qui sait dessiner nous n'entendons pas celui qui a appris à l'école à faire des nez, des yeux ou des fronts, et à manier le fusain ou l'estompe; mais bien celui qui est capable de concevoir un décor proportionné,
équilibré, de marcher sûrement à un résultat voulu d'avance.
Le relieur qui ne sait pas dessiner procède par tâtonnements, et par constructions enfantines. Vous connaissez ces jeux d'enfants, ces boîtes contenant des morceaux de bois, cubes, parallélépipèdes, cintres, cylindres, que l'on superpose au hasard et qui finissent toujours par fournir une combinaison. Ainsi fait le relieur qui ne sait pas dessiner. Sa boîte de constructions, à lui, c'est son râtelier de fers. Il les prend au petit bonheur, il édifie à vue de nez, posant un encadrement, jetant un milieu, semant dans les interstices, garnissant les coins, raccordant le milieu à l'encadrement, comblant les vides, meublant le milieu du milieu, et jetant encore un dernier fleuron dans le milieu du milieu du milieu.... Au total, beaucoup d'or, point d'art. Minerai de pauvre qualité.
Le relieur qui ne sait pas dessiner a une grande propension à tomber dans l'excentricité. Il fera tout, même des semblants de tours de force, plutôt que d'entreprendre cette chose
simple en apparence et si difficile en réalité : un entrelacs de filets.
Il y a un troisième relieur, celui qui veut obtenir l'effet en supprimant l'exécution (et en art, sans l'exécution, rien ne compte) et qui reproduit, par des procédés ou truqués ou commerciaux, les dessins des relieurs qui savent dessiner, ou de dessinateurs spéciaux. La reliure commerciale est une chose tout à fait spéciale et qui veut son histoire à part.
— Mais alors, si vous éliminez de la reliure à décor d'art toutes les reliures non décorées, toutes les insuffisamment décorées, toutes les mal décorées, toutes les commercialement décorées, et encore toutes les décorées par copies, que restera-t-il ?
— Eh bien, il reste (ce que nous avons posé en commençant), il reste un chiffre relativement très restreint d'œuvres, toujours visées par ceux qui parlent de l'art de la reliure, dénombrables comme le sont par exemple les faïences d'Oiron ou les plats de Palissy, et que les histoires de la reliure arrivent forcément à reproduire
toujours, sans pouvoir sortir de ce groupe d'idées typiques.
— Et la conclusion de ce début?
— Très intéressante au point de vue du xix^ siècle même. Il suffira d'étendre à notre siècle le bénéfice de l'observation sur le nombre restreint en tout temps des décors d'art. Il suffira que notre siècle ait produit non à flots, mais en petit nombre, quelques œuvres excellentes, quelques idées, pour tenir dignement sa place à côté des siècles précédents.
Les anciennes idées de décor. — Grandeur.
Demandons-nous, à ce propos, ce qu'a été avant notre siècle Vidée du décor de reliure, et suivons ainsi le filon de matière précieuse.
Mais les résumés de l'histoire de la reliure ont été déjà faits dix fois, et du bien au mieux. Notre lecteur les a sûrement devant lui et les connaît à fond. Il possède aussi par cœur sa
Bibliothèque Nationale; sinon la Réserve, qui n'est point publique, du moins la Galerie Mazarine, et c'est beaucoup. Enfin il est homme de précaution et a pris soin dès longtemps de former son dossier de reliures anciennes. Ne pouvant posséder en nombre les originaux, immobilisés dans les musées et les grandes collections, il en a du moins recueilli les reproductions données en si grand nombre, depuis un quart de siècle, et il les a naturellement classées par époques et par idée de décor. De sorte qu'il possède en effigie (ô décevant mirage!) la plus belle collection de reliures, et théoriquement bien plus instructive que ces bibliothèques de bibliophiles qui ne contiennent, même les plus grandes, que quelques trop rares réalités-spécimens (ô lamentable pénurie!). Et il n'a qu'à feuilleter son dossier pour se faire à lui-même son histoire de la Reliure, aussi certaine et aussi nette que toutes celles que l'on pourra lui faire.
Allons donc vite, résumons les résumés, et puisque nous avons comparé le décor d'art à
un minerai précieux, appelons notre résumé une simple coupe géologique.
D'abord le terrain ancien, avec deux étages, c'est-à-dire :
Le terrain primitif, l'âge où la reliure, — qui emprunte volontiers sa donnée première à un autre art, — n'est pendant plusieurs siècles qu'une branche de l'orfèvrerie : âge de l'or, de l'ivoire, des gemmes, des cabochons, des fermoirs. Age du décor encastré ou rapporté, et ne faisant point corps avec la reliure. Age du livre non point instrument d'étude, mais — nous allions dire du livre - bibelot , le mot pourrait faire scandale , atténuons : — du livre -objet précieux, du livre mis en vitrine, ou en trésor, plutôt qu'en bibliothèque. (La reliure-orfèvrerie n'est pas tout à fait morte encore aujourd'hui, nous la reverrons.)
Le terrain de transition, l'âge où la reliure s'inspire de la sellerie : l'âge du cuir gaufré, de la reliure aujourd'hui qualifiée de monastique, des impressions de plaques, les unes belles, les autres moins. (Étrange sort de cette
formule de la gaufrure ; nous la retrouverons à la Restauration !)
La reliure s'inspire aussi des coffrets et autres travaux de cuir ciselé : de cette idée de décor on a quelques spécimens allemands d'un travail très nerveux, et point de spécimens français anciens. (Mais patientez seulement quatre siècles, et de nos jours vous verrez la reliure en cuir ciselé s'épanouir à Paris!)
Et la période ancienne est finie.
L'imprimé remplace le manuscrit. Et pour la reliure, aux ais de bois succède le carton orné de dorures. Voyons les divers étages du terrain relativement moderne.
Le décor, prenant son idée de départ dans la céramique arabe, vient briller en France en passant par l'Italie. Au décor qu'on pourrait appeler arabo-italo-français succède le grand décor français pur, à arabesques et entrelacs,, tracés suivant des principes rigoureux.
C'est encore du livre de vitrine, fait pour être exposé, vu et admiré par le plat.
Et vraiment ces décors de reliure méritaient d'être ainsi présentés. C'est du grand art, et du si grand art qu'il faut désespérer d'en retrouver par le hasard ou le tâtonnement et sans de fortes études de dessin, l'équivalent sous une forme nouvelle et originale. Les reliures de la Renaissance française sont en leur genre ce qu'est en numismatique la monnaie grecque de Syracuse. Mais nous savons les noms grecs des Kimon et des Evainète, et nous ignorons les noms français des relieurs-doreurs de Henri II ! Ce n'étaient pas encore de ces faiseurs à signer sept fois une reliure, de peur que le public n'en ignore.
Détail à noter, et qui contraste avec nos idées actuelles : les décorateurs de la grande époque n'ont nulle préoccupation de mettre le décor d'une reliure en harmonie avec le sujet du livre et de faire pressentir le contenu par le contenant. Cette variété de charade les laisse froids. Ils ne classent pas les livres en catégories, semblables à nos corps constitués pour lesquels chacun peut dire, à l'inspection de la broderie des uniformes, si ceux qui les portent sont
préfets, académiciens, ingénieurs. Livre gai ou sérieux, histoire ou théologie, controverse ou poésie, ils ne considèrent la couverture que comme un terrain propre à s'y étaler, eux décorateurs, et n'éprouvent pas la nécessité d'être tour à tour sobres sur les Pandectes, sévères sur les Pères de l'Église, coquets sur les poètes. Non, ils couvrent tout des décors les plus riches et les plus séduisants.
Et ces décors ne sont pas répétition perpétuelle de la même idée à succès. Ils sont variés à l'infini, sur cinq ou six thèmes fondamentaux pressurés à extinction. Cette richesse de variations est caractéristique. On sent, derrière cela, des amateurs vraiment passionnés, l'intérêt porté à la reliure par des bibliophiles, la demande constante du nouveau. Retrouverons-nous, dans l'histoire de la reliure , une pareille soif de variété? Oui. Et quand? Aujourd'hui.
Ajoutons que dès la Renaissance nous voyons apparaître le relieur qui ne sait pas dessiner, et aussi le relieur expéditif, l'homme à la plaque, et aussi l'homme aux idées extravagantes (reliure au squelette), et aussi l'homme qui exécute mal.
Ne vous fiez pas toujoiirs, pour apprécier les reliures, aux reproductions réduites qu'on vous en donne. En réduisant, elles concrètent, et prêtent à l'exécution un corsé fictif.
Brusquement, avec Charles IX, le grand art des entrelacs-arabesques finit. Pourquoi? On ne sait. D'où des hypothèses : la meilleure est encore de n'en point faire. Peut-être cet art a-t-il fini parce qu'en France tout finit, et heureusement; car c'est cette faculté de se lasser, ce besoin constant de changement, qui a assuré à notre pays, depuis des siècles, la permanence du génie créateur. Nous ne saurions nous tenir à une formule, fût-elle admirable, et nous figer, même dans des chefs-d'œuvre. Nous ne saurions répéter trois cents ans de suite, comme d'invariables icônes, les reliures de Grolier. Aussi estil permis de supposer les bibliophiles de 1560 disant à leurs relieurs : Des entrelacs! voilà plus de trente ans que vous nous en faites; nous en sommes fatigués, nous n'en voulons plus, trouvez autre chose!
Et on trouva le décor à répétition, formé
d'ovales juxtaposés et contenant chacun depuis la fleur de Marguerite de Valois jusqu'à l'H et à la fleur de lis de Henri IV.
On trouva le semis, toujours agréable, surtout lorsqu'il est formé de deux motifs d'importance difi'érente, un majeur et un mineur. Et le semis avec des variantes de chiffres va durer jusqu'à Louis XIV.
On trouva les branchages et feuillages, qui font si bien sur les vélins blancs et qui remplissent si élégamment les dos plats.
Mais voici une idée fondamentale nouvelle. Avec Henri El, la reliure, s'inspirant de la décoration des plafonds, adopte le système des compartiments, dans le sens absolu, dans le seul sens vrai du mot, c'est-à-dire le décor divisé en cases fermées, circonscrites par des filets.
Remplissez maintenant le vide de ces cases, de ces compartiments, par des feuillages et des culots, et vous avez l'un des décors célèbres de la reliure, qui deux cent cinquante ans plus tard recevra occasionnellement et gardera le nom
retentissant, et un peu agaçant dans son éclat, de reliure à la fanfare. D'abord les « fanfares » première manière, modérément remplies par des fers azurés, et qu'il est permis de trouver les plus agréables : claires, se débrouillant, se lisant du premier coup d'œil. Puis la seconde manière, les fanfares chargées et surchargées d'or, de feuilles, de rinceaux, de spirales : fouillis élégant, éblouissant et fatigant. Dès lors, dès la fin du xvf, on pourrait proférer le fameux cri de James de Rothschild : Ce n'est pas une reliure, c'est le foyer de l'Opéra! Car il faut se représenter ces reliures dans tout l'éclat de leur fraîcheur. Eh bien, l'éclat et la fraîcheur, la jeunesse en un mot, ne sont point pour nous déplaire. Et du temps de leur jeunesse et de leur brillant, les fanfares eurent un succès inouï. Avec cette seule idée, et des variantes de détail, on alla un demi-siècle, jusqu'aux environs de 1625.
Réapparition du relieur qui ne sait pas dessiner, avec certains livres de Henri IV ou de Louis XIII, où des doreurs médiocres
ont entassé tout leur matériel de roulettes, branchages, chiffres, fleurs de lis, poussant une demi-douzaine de bordures les unes dans les autres et remplissant les vides au petit bonheur, avec un lâché souvent inexcusable.
Naturellement, après l'excès d'or, la réaction. Ornement simple, deux trois-filets l'un dans l'autre, celui de l'intérieur avec quatre fleurons d'angle. C'est le germe du décor anachroniquement appelé un Du Seuil. Comme la sévérité ne saurait durer, introduisez dans l'intérieur du second trois-filets un milieu et des coins ; cintrez sur leur milieu les quatre côtés de cet encadrement, enrichissez encore de quelques bouquets supplémentaires filigranes, et vous aurez une des idées notables, quoique simple, du décor de reliure.
A présent, une des rares grandes trouvailles. La reliure va se faire prêter son décor par la dentelle. Les compartiments plafonnants se remplissent de spirales pointillées, filigranées, qui semblent empruntées à quelque fine collerette.
Nous sommes en présence des chefs-d'œuvre de Le Gascon. Oui, Le Gascon. Ne contestons pas son existence. Plus il est mystérieux, plus il est prestigieux. Nous avons besoin de croire à Le Gascon, c'est-à-dire à un artiste dont nous savons le surnom, point le nom, qu'on peut appeler « le grand doreur de Louis XIII » et dont la main a produit les merveilles du décor filigrane. Pour Florimond Badier, son imitateur, il demeure suspect comme goût : témoin la reliure de lui qui est à la Bibliothèque, sur un De Imitatione Christi. Sans parler de l'extérieur, le décor de la doublure est d'un relieur qui ne sait pas dessiner : ovale central rouge inscrit dans un carré jaune lui-même inscrit dans un rond verdâtre servant de centre à une rosace polycolore inscrite dans un rond citron avec des pointes lancéolées aux quatre points cardinaux, qui menacent des ovales et des triangles verts, puis encore dans les angles des petits morceaux de maroquin découpés en queue de
poisson On ne fera pas plus pénible sous la
Restauration.
Avec les fers pointillés de Le Gascon, idée
qui de longtemps ne sera suivie d'une autre et qu'on retrouvera encore sur des copies par Padeloup et sur des plaques un siècle après, le livre est de nouveau couvert d'or. Voilà encore pour excuser d'avance tous les relieurs qui dans l'avenir céderont à la tentation très légitime de faire très flamboyant et très doré !
Réaction. Le jansénisme et le quasi-jansénisme. Plus d'un demi-siècle sans dorure! Mais c'est le temps des beaux corps d'ouvrage, des reliures d'un maniement voluptueux, des doublures, des dentelles intérieures, de la bordure royale dite de Lebrun. — C'est aussi l'époque de la multiplication des bibliophiles, et de leur diminution de qualité.
Réaction contre la réaction. La Régence. Soyons gais! Voici venir le décor à répétition, mais cette fois, à grand orchestre, en mosaïque, nous laissant un petit nombre de spécimens qui sont aujourd'hui autant d'objets très précieux.
Une dernière idée capitale. La reliure va
s'inspirer de la serrurerie. Passez — ceci n'est qu'un exemple entre cent autres, et, une fois ces rapprochements commencés, il vous intéressera peut-être de les continuer, — passez rue Croix-des-Petits-Champs, et les balcons de la maison ancienne qui fait l'angle de la rue de La Vrillière vous montreront, à peu près toute trouvée, la « dentelle xvm" », ou Pompadour, ou Derome. Ajoutez-y la dentelle Dubuisson, qui est d'un aspect différent. Cette idée — charmante — suffira pour un demi-siècle avec de légères variantes à satiété.
Chose remarquable : le triomphateur du siècle dernier, c'est le troisième relieur, l'homme aux plaques, aux trucs, aux grands petits fers; c'est dans les plaques du Sacre ou des Almanachs royaux, etc., qu'est le plus bel art du décor de reliure du xvm^
Détail exceptionnel : nous saisissons enfin le nom d'un artiste non relieur ayant créé des dessins de fers, — point transcendants, d'ailleurs — (pour les Contes de La Fontaine, Racine, la Jérusalem délivrée). C'est Gravelot.
Suite. — Décadence.
Mais voici des symptômes inquiétants.
Voici des décors « en plein » en mosaïque du xvni% où le relieur qui ne sait pas dessiner fait sa rentrée. Prenez l'exemplaire célèbre du Daphnis et Chloé de 1718, aux armes d'Orléans, dont il a été tant parlé depuis vingt ans, — oui, lui-même ! — et si les plats sont relativement possibles, quoique formés de découpages et d'applications déjà bien grossières, que dironsnous du dos? Quelle gêne, quelle angoisse pour arriver au plus maladroit des remplissages, avec des ronds, des carrés, etc., n'importe quoi !
Les mosaïques du xvnf vont ainsi à travers le siècle, les unes assez heureuses encore comme chatoiement de couleurs, et ayant beaucoup gagné aujourd'hui par la patine du temps; les autres franchement exécrables, avec leurs découpages de hasard raccordés par du criblé. C'est
absolument du décor fait avec des pains à cacheter de couleurs ! Enfin on aboutit à une mosaïque comme celle de la Fête de CliiUy, aux armes de Marie-Antoinette, reproduite dans les histoires de la reliure : c'est la fin de tout. Le relieur qui ne sait pas dessiner, le décorateur aux abois y sème au petit bonheur les rosaces, les cœurs garnis, des choses étranges en forme de haricot : tout cela rappelle les légumes taillés à l'emporte-pièce pour décoration culinaire. Dans l'intimité, ce décor a reçu un nom topique : on l'appelle « la sole normande ». On ne fera jamais pire.
Puis voici l'extravagant, et le déraillement de l'art de la reliure. Voici le décor aux moutons, et comme il y avait alors l'assiette de Rouen mi chinois, voici les décors de reliure aux chinois ! Ce sont aujourd'hui des curiosités, et l'on en peut citer de remarquables par l'exécution et la patine. Mais ce sont aussi les plus funestes exemples pour nos relieurs actuels , qu'ils peuvent inviter à remplacer le décor par une sorte d'illustration enfantine en maroquin.
Ce que nous disons ici des mosaïques du xvui* ne diminue en rien leur valeur marchande.
Car, en fait de reliure, les principes d'art n'ont pas de sanction. En d'autres termes, la valeur vénale des reliures anciennes n'est nullement en raison unique de leur valeur d'art.
L'élément rareté, curiosité, entre en jeu et compense plus que largement les défaillances du goût dans le décor.
Aussi les médiocres décors mosaïques du xvm' valent-ils aujourd'hui plus que les beaux décors du x\f. Pour en avoir cinq — si on les pouvait trouver, encore ! — il faudrait certainement les payer 100 000 francs. (Quitte peut-être à perdre 50000 francs si on voulait les revendre le lendemain !)
Un autre élément est intervenu, depuis un temps relativement récent, avec une force victorieuse absolue : c'est le principe qui proclame que rien ne vaut, sur un livre, la reliure de son temps. Ce principe, juste et sauveur, préserve aujourd'hui toutes les reliures anciennes, même
les médiocres, qu'il a souvent fait prendre pour des productions d'un art estimable. C'est la reliure du temps! Et positivement, cela vaut mieux que n'importe quel chef-d'œuvre fait après coup. Avec les reliures de son temps seulement, le livre est un « objet » parfait, pour le curieux.
Ainsi s'est trouvée sauvée, résultat imprévu, l'immense camelote du xvni°. Car voici la décadence, le lâché, l'exécution pitoyable, le dos sans nerfs, la couture escamotée, l'endossure boiteuse, la dorure cynique, les filets de travers, les titres ridiculement tronqués : Cont de Laf pour Contes de La Fontaine (ce qui rappelle l'argot Bat d'Âf pour bataillon d'Afrique); Temp de Gni pour Temple de Gnide; Liaiss dang pour Liaisons dangereuses ; enfin Cons du Roi sur un exemplaire, — celui de Madame Adélaïde, — de Directions pour la conscience d'un Roi, par Fénelon. Et ainsi de suite. C'est le moment où, pour parler la langue de l'atelier, quatre coucheuses suffisent à peine à entretenir un doreur. Traduisez qu'un seul doreur arrive.
dit-on, à dorer six cents volumes par jour, et que quatre ouvrières arrivent à peine à lui préparer son travail et à mettre assez vite les feuilles d'or sur les volumes.
C'est la honte du métier. Il est vrai que beaucoup de ces reliures n'avaient pas la prétention d'être des reliures de bibliophiles, et que c'est nous qui les avons depuis élevées à cette dignité, et avec raison, toujours en considération du principe : la reliure du temps !
Voulez -vous maintenant que nous citions encore le fameux fer Louis XV, dit à l'oiseau, puis les bordures chétives des reliures de style Louis XVI? Voilà la fin de l'Idée ancienne.
L'histoire rétrospective de la reliure, considérée en dehors du métier et uniquement au point de vue de l'art, doit donc conclure ainsi :
En somme, excepté à la Renaissance, les idées de décor ont été peu nombreuses, et une fois que l'on en a trouvé une, on en a tiré tout ce
qu'elle pouvait donner avant de passer à une autre. Voilà ce que nous devons remarquer pour les trois derniers siècles, et cette remarque nous aidera à porter, pour notre xix% des jugements plus équitables et plus sûrs.
Nous sommes arrivés, dans notre coupe géologique, à une « faille », à la brusque rupture qui se produit dans le filon des reliures à décor d'art, à la fin du siècle dernier. Faille qui déroute les chercheurs et leur fait considérer la veine de minerai comme perdue.
Mais ce n'est pas la fin. C'est le passage à ce que, pour en terminer avec notre comparaison géologique, nous appellerons la plus récente alluvion de reliures, le terrain quaternaire, ou contemporain.