ALBUM DE RENOUARD
RELIUFUi DE BOZÉRIAN JEUNE
la désolation, et comme l'idéal du ridicule, Bozérian fut moqué, conspué; on fit des gorges chaudes de sa dorure et de son tabis. (Cependant, son tabis après tout vaut bien le papier peigne, serions-nous tenté de versifier à l'instar de Lesné ! Et la preuve c'est le retour actuel, très marqué, vers les gardes en étoffe.) Et les bibliophiles très forts commencèrent sur cette tête de Turc une série de ces traits d'esprit dont ils sont coutumiers, et qui se répètent ensuite jusqu'à la rengaine : « Bozérian prodiguait en même temps la dorure, le tabis, la mosaïqiœ (?) et le mauvais goût. Il eut le malheur de devenir riche, il voulut avoir une bibliothèque, il la gâta en la reliant lui-même. Heureusement les volumes sortis de sa main ont conservé assez de
marges pour pouvoir être reliés de nouveau »
Etc. (Les auteurs de ces « mots » illustres en leur temps sont Paul Lacroix et Janet.)
Et on le condamna au dernier supplice, qui en l'espèce est d'être cassé, pour être remplacé, ô hérésie des bibliophiles très forts! par quelque Cape ou quelque Duru.
L'affaire enfin venue en cassation, c'est-à-dire devant la génération de bibliophiles de ces vingt dernières années, Bozérian a été réhabilité. Il ne mérite définitivement ni l'excès d'honneur, ni l'indignité. II est bien lui-même; il est, peut-on dire, le relieur d'une époque; les livres sortant de son atelier ont parfaitement l'air de livres de luxe. Comme décorateur, il n'est que sui generis, rien de plus. Comme relieur, il est propre et généralement soigneux. On ne saurait trop le louer de son respect des marges et de l'admirable conservation des vignettes et estampes intercalées. Nos relieurs actuels auraient eu beaucoup à apprendre de lui, je dis ceux qui avaient imaginé de faire macérer, avec le texte, les vignettes dans l'humidité de la cave, pour les mieux pouvoir écraser ensuite au battage ou au laminage! Bozérian, lui, a conservé au papier son éclat, et la vignette en taille-douce sort de ses mains avec son coup de planche intact (absolument intact, entendez-vous, relieurs! c'est admirable), et sans que le bord d'une pièce trop courte fasse dépression sur les pages voisines. Si Bozérian vivait aujourd'hui, c'est à lui qu'il
faudrait encore donner à relier nos Baisers ou nos Fables de Dorât avec épreuves d'artiste !
Ce que nous disons de l'aîné, le seul dont on ait parlé, nous le disons aussi de son frère.
Les soigneux Bozérian ont eu sous l'Empire à remettre une reliure sur nombre de livres anciens de la Bibliothèque Impériale dont la reliure primitive était arrivée à l'extrême limite de la vétusté et tombait en ruine. Il fallut donc procéder à des réfections, et les Bozérian, qui sont bien loin d'avoir laissé un mauvais souvenir à la Bibliothèque, comme l'insinue méchamment Dibdin, les ont exécutées dans leur manière.
Le principe était alors de refaire la reliure, — quelle que fût la date du livre, — suivant le style du temps actuel, et non dans la manière contemporaine du livre. On ignorait absolument le besoin de reconstitution, de rétablissement d'une reliure dans son ancien style, et cette reconstitution n'avait encore jamais été pratiquée. De même que, au xvii" et au xviii% dans une chapelle gothique on plaçait un maître- I. 4
autel de style jésuite ou un confessionnal Pompadour, ainsi on remettait les livres, quelle que fût l'ancienneté de leur date : au xvif dans des Boyet jansénistes, au xvni^ dans des dentelles Derome, sous l'Empire dans le décor Bozérian. La manie de l'imitation poussée jusqu'au truquage n'était pas encore née.
Au total les Bozérian et leurs imitateurs bénéficient simplement du fameux principe : rien ne vaut, pour le livre d'un temps, la reliure de son temps, principe qui fait tolérer d'abord, puis rechercher, des reliures que naguère les bibliophiles n'admettaient pas.
Il y a vingt-cinq ans, étant donné un volume quelconque de 1795 à 1815, mettons une Manon Lescaut de Bleuet, avec tous les sacrements, grand papier, figures avant la lettre et eaux-fortes, on estimait qu'elle devait valoir 800 francs reliée par Bozérian, 5000 par Trautz. Aujourd'hui c'est l'exemplaire relié par Trautz qui est tombé à 800 francs, et celui de Bozérian qui est monté jusque vers 2000.
Il y a une quinzaine d'années seulement, un
bibliophile de 1875, grand bibliophile, mais d'ancien style et féroce pour tout ce qui n'était pas Trautz, sonnait avec joie l'hallali de Bozérian (dans la préface d'un catalogue de Morgand), et pronostiquait sa destruction totale. « Aujourd'hui », disait-il, « le genre Bozérian est tombé dans le discrédit et dans l'oubli; il ne jouira dans l'avenir que d'un intérêt historique et rétrospectif : l'exclusivisme impitoyable des amateurs en aura bientôt fait disparaître les derniers spécimens. »
Juste au même instant oii était poussé ce cri de mort, les « derniers spécimens », loin de disparaître, se mettaient à ascensionner rapidement, entraînés par le mouvement de hausse des livres à figures, et un trio de livres en reliure des Bozérian, le Gessner, le Demoustier et le Gresset de Renouard, était vendu, dans la belle poussée de 1875, le prix total de 10000 francs!
Et voilà la reliure de l'Empire entrée dans le grand mouvement du collectionnisme.
Et voilà aussi comment un chapitre sur la reliure Empire, qui aurait paru une simple monstruosité il y a trente ans, peut et doit s'écrire aujourd'hui, en un temps où on lit les Mémoires de Marbot, où l'on joue Madame Sans-Gêne, où les devantures des marchands d'antiquités n'ont plus à montrer pour tout étalage, et comme dernières épaves du passé, fouillé, chiné, épuisé jusqu'à la moelle, que les pendules Empire, les candélabres Empire, et jusqu'aux plaques de shakos Empire ; à une époque enfin où l'on refabrique au faubourg le mobilier de Percier et Fontaine.
On ne casse plus les reliures Empire, on les respecte.
JSOSTOJ PITEIIG LLBEAE?.
TEL.EMAOUE 1781