RELIURE EN VELOURS BRODÉ
La reliure à la Bozérian.
La vraie reliure, sous l'Empire, est la reliure Bozérian ; elle est 1' « habit habillé » presque normal des ouvrages parus depuis le Télémaque et la Germalemme de l'imprimerie de Monsieur jusqu'au Gresset de Renouard, en passant par les petits volumes de la collection Bleuet.
Le nom de Bozérian est un des plus célèbres de la reliure (ce qui ne veut pas dire un des plus grands). Dans le langage des librairies, on l'emploie encore sans différencier, et l'on dit tout court : reliure de Bozérian. Mais, comme
— Incertaines étoiles, Bozérian se dédouble en deux astres, presque d'égale grandeur.
Bozérian l'aîné était établi et déjà réputé sous le Directoire. Il fut le premier relieur remarqué à la première exposition du xix^ siècle, en 1801, pour la « magnifique » reliure d'un Virgile de Didot.
Ne nous le représentons pas tel que nous voyons aujourd'hui le relieur de grande bibliophilie, c'est-à-dire menant longuement à bien un petit nombre de reliures précieuses, très compliquées, et en livrant une de loin en loin. Bozérian, lui, est, l'on peut dire, une « maison de gros ». Il relie, quoique soigneusement, par masses. 11 est aussi libraire : il prend à son nom, par exemple, le tirage des cent exemplaires en papier vélin du Rousseau de Didot (An IX-1801), il les relie; il relie d'un bloc les bibliothèques formées sous l'Empire. Il aime , pour son compte, les livres à figures et les relie avec prédilection. Il se fait à lui-même une bibliothèque, et de temps à autre s'en défait; en 1798, du 9 au 17 févj-ier, et en 1807. Sa fortune
(et encore quelle fortune au juste?) lui viendra de ce métier de libraire greffé sur la reliure, car ses prix de relieur n'avaient, paraît-il, et quoi qu'on en ait dit, rien d'exagéré.
Bozérian le jeune s'établit en 1805. On l'a appelé quelquefois, sans raison, à la suite de Dibdin, le relieur fashionable, le relieur- Brummel de la Restauration, c'est une erreur. Comme son frère, Bozérian jeune est pur Empire. Il était déjà retiré des affaires en 1818. Voici qui est définitivement entendu.
Les Bozérian se sont créé une manière, ont donné au livre un aspect spécial reconnaissable entre tous et caractéristique d'un temps.
Leur répertoire de couleurs (le veau fauve mis à part) ne se borne pas au seul rouge et marche sur quatre tons favoris : le rouge, le bleu presque noir, le vert demi-clair et le jaune citron.
Quant à leur répertoire décoratif, il est fort limité. Pour parler commercialement comme tout à l'heure, la maison a « créé ses modèles » en petit nombre et s'y tient.
De Bozérian l'aîné, le plat sera : exceptionnel-^ lement, couvert d'un treillis de mauvais goût; — fréquemment janséniste; — souvent encore, à la fm du dernier siècle, orné d'un cadre de filets dont l'un en losange; — généralement, sous l'Empire , entouré d'une bordure de petites palmettes droites ou couchées, ou d'une grande bordure en spirale fleurie très belle. Rien de plus.
Mais c'est le dos qui sera « l'idée » avec ses deux ou trois entre-nerfs vierges de dorures, occupés par les titres et sous-titres (les sous-titres très détaillés sont une innovation du temps) et laissant voir la couleur du maroquin, et les autres entre-nerfs couverts d'un fouillis d'or, oii, autour d'un petit ombilic central, se démêlent avec difficulté deux éléments : une carcasse de feuillage et un remplissage de petites lyres, de sablé, etc.
Sur un volume isolé, c'est peu de chose.
Mais en masse, en ordre compact dans une bibliothèque, une rangée de reliures à la Bozérian prend son aspect typique.
N'est-ce pas, d'ailleurs, par masses qu'il faut procéder dans le rangement de nos bibliothèques, aujourd'hui que nous y voyons les livres non plus par le plat, mais seulement par le dos? D'abord le rang des dos xvn% avec ses tons de maroquins et ses ors passés, éteints et poussiéreux. Puis celui des xvni% à fleurs, au fer à l'oiseau, aux titres poussés de travers et mutilés. Au-dessous, par contraste, la rangée brillante des dos à la Bozérian. Au-dessous, celle des dos carrés, massifs, à gros titres nets, de la Restauration. Au-dessous, les dos plats sans nerfs, au décor remplissant de tête en queue, de l'époque 1830. Au-dessous, enfin, les dos ronds actuels, aux nerfs saillants, aux titres gras à la Trautz, sortant des mains du relieur et du doreur, brillant de la fraîcheur de la jeunesse , ayant le même éclat et le même charme que la peinture fraîche à côté des « vieux jus »
Donc, les Bozérian valent par l'ensemble ; plus vous les juxtaposez, mieux ils s'expliquent et prennent leur raison d'être. Dans un musée 1. 3
rétrospectif, comme pourra être un jour celui des Arts décoratifs, la salle de l'époque Empire devra contenir une bibliothèque Empire, garnie avec des Bozérian.
N'oublions pas de dire que les reliures des Bozérian sont en général doublées de tabis : le fameux tabis des Bozérian!
L'ensemble une fois jugé, nous constaterons bien rarement chez le frère aîné quelque effort décoratif sortant un peu de l'ordinaire.
[7] Cependant la reliure ici reproduite d'une Gerusalemme liberata in-4 de 1784, maroquin vert, nous montre, avec des filets, une bordure de vigne qui est la plus élégante de l'Empire'.
Remarquons les rosaces qui évitent d' « angler » cette bordure. C'est dans les raccords d'angles
1. Communiqué par MM. Emile Paul, Huard et Guillemin, libraires.
De cette reliure de la Gerusalemme par Bozérian l'aîné, rapprocher une autre Gerusalemme par Bozérian jeune que nous avons donnée dans Estampes et Livres.
G-ERUSALEMME LIBERATA, 1784 b:e,liuri: de bozériatsi
qu'il faut être soigneux, quand on ne met point de rosaces et que l'on raccorde directement les roulettes : mais
C'est souvent en cela que les doreurs e'chouent,
a dit Lesné. G'est-à-dire qu'ils échouaient en ce temps-là. Aujourd'hui on est méticuleux, intraitable, sur cet important détail. Mais alors on n'y regardait pas de si près. La roulette était poussée, c'est le cas de le dire, à la va comme je te pousse ; les ouvriers communs poussaient carrément jusqu'au bord, superposant et bousillant, quitte à gratter et à effacer ce que la roulette avait marqué de trop.
Contrairement à ce qu'on a dit jusqu'ici, ce sont les ornementations de Bozérian le jeune qui sont les plus complexes, si bien qu'avec un peu d'habitude, on arrive à les signer de son nom sans avoir besoin de lire la signature.
Il a les bordures aux deux C adossés et accolés, aux grandes palmes droites, à la petite spirale, à la grande spirale fleurie, à la serpentine avec roses, en grille de balcon, etc.
Bozérian jeune a des velléités de décoration luxueuse. Il emploie les éventails d'angles.
[8] Voici une de ses reliures les plus riches : cadre en grille de balcon, rosaces d'angles et éventails, sur un Gresset in-8 de Renouard.
[9] Autre exemple : plat d'un album formé par Renouard et contenant des portraits gravés par Augustin de Saint-Aubin*.
Avec cela, nous connaissons à peu près à fond la matière bozérianique.
Voyons maintenant ce que l'on pourrait appeler le procès de la reliure Bozérian (et par ce nom collectif, nous entendons les deux frères) à travers le siècle.
En première instance, c'est-à-dire de son temps, on l'a mise au pinacle et exaltée, — nous le savons par Lesné, — d'une façon qui nous paraît extraordinaire.