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La reliure du XIXe siècle

Quoi donc, alors? Il n'y a plus rien? La bibliophilie va périr par la disparition des bibliophiles et l'épuisement des livres? ?•

Rassurez-vous. Il faut du nouveau? En voici : et de l'inattendu ! et du plus haut intérêt !

Rien de moins qu'une transformation radicale de la bibliophilie, personnel et matériel.

Coup de ihéâlre! Au moment où la troupe de 1860 et de 1875 quitte la scène, où elle s'était livrée au « grand divertissement » du livre (quelque chose comme Excelsior, ou la Hausse, ballet bibliophilique), voici que, loin de la laisser vide et désolée, — comme elle le croyait, non sans quelque fatuité, — elle la voit parfaitement occupée par une troupe nouvelle, une véritable armée de bibliophiles, pratiquant une nouvelle bibliophilie.

Oh! toute différente de la bibliophilie qui régnait depuis un demi-siècle.

Et c'est fort heureux! Car enfin, qu'est la bibliophilie, sinon un collectionnisme, et qu'est le collectionnisme, sinon, en grande partie, une suite de conversations entre fervents du même culte sur leur dévotion favorite?

Pouvait-on indéfiniment répéter et entendre les mêmes histoires, les mêmes anecdotes, les mêmes exclamations qui avaient fait le bonheur de la génération de 1875, histoires dites, ressassées, reprises sur tous les tons, tous les jours, pendant des années?

— Boyet! Boyet! Boyet! Boyel!

— Trautz! Trautz! Trautz! Quel Trautz! Ce Trautz ! Par Trautz! De Trautz ! Chez Trautz !

— Cinq mille! Dix mille! Quinze mille! Vingt mille!

— Mon Daphnis ! Votre Daphnis ! Son Daphnis ! Quel Daphnis !

— Mon Olivier l Votre Olivier l Son Olivier l Quel Olivier l

— Mon La Bordel Son La Bordel Quel La Borde !

— Ma Rodogune l Sa Rodogune ! Ah ! Rodogune ! Quelle Rodogune l

— Mon Fragonardl Derome exquis! Ma Louise ! Ses Baisers ! Mon Pastissier ! Son Faublas !

Etc., etc., etc.

Cela s'usait jusqu'à la corde, tournait à la scie. Il devenait urgent de varier le répertoire.

Le changement était d'ailleurs fatal pour un motif plus puissant encore, et d'une logique à réjouir Darwin : extinction et origine des espèces de bibliophiles par sélection naturelle; adaptation au milieu dans lequel on vil, entraînement mutuel.

De quoi avait vécu la grande bibliophilie rétrospective? De l'abondance du livre ancien. Quelle fut la mission de la bibliophilie vénérante? D'épuiser le livre ancien. De quoi est morte cette bibliophilie? De l'accomplissement même de sa mission : de la disparition du livre ancien, fixé dans les bibliothèques par cinquante ans de collectionnisme. Dans les années épileptiques surtout, la faculté d'épuisement s'était exaspérée : ainsi, en dix ans, le xviii' siècle fut absorbé à extinction, rongé jusqu'à la dernière fibre. Et non seulement c'étaient les morceaux très purs qui se fixaient, mais même les livres de second ordre, ou contestables. Par exemple, les fameux classiques à illustration factice, ces livres à portraits ajoutés, fabrication à la mode d'il y a vingt-cinq ans, où se sont-ils placés? qui les conserve précieusement? Toujours est-il que, depuis, on ne les a jamais revus.

De quoi va naître et vivre la bibliophilie nouvelle? De la raréfaction et de la cherté du livre ancien, de l'abondance provisoire du livre moderne. Et aussi d'une obligation supérieure, de la nécessité de faire entrer dans la matière

ŒUVRES DE COPFEE, 1885

. RELIURE DE CUZIN

ŒUVRES DE COPPEE. 1883

RELIURE DE CUZIN (doublure)

collectionnée les livres d'un siècle entier, lexix% rien que cela ! et d'empêcher la production du livre de bibliophile et de la reliure d'art do s'arrêter.

Pour accomplir cette mission qu'on pourrait sans emphase dire providentielle, la bibliophilie va cesser d'être purement accumulatrice et redeviendra la bibliophilie créatrice.

Bien entendu, la nouvelle bibliophilie naissante ne se dit point tout cela et n'y mit pas tant de transcendance. Elle obéit à la fatalité sans le savoir et sortit humblement des faits. Ses débuts furent modestes. Quelques pionniers de la bibliographie, comme Asselineau, estimant qu'au sortir de chez Barbin on pouvait sans déroger faire une halte chez Benduel ; quelques curieux d'iconographie comme Champfleury, prenant plaisir h défricher des landes abandonnées et à découvrir les illustrations romantiques; quelques bibliophiles proprement dits, comme Brivois, se donnant mission de conserver pures, immaculées, dans leur couverture, les principales œuvres littéraires de notre temps. Puis un flot

d'amateurs se passionnant pour les « illustrés » du xix' siècle et pensant, par exemple, que l'histoire d'un homme tel que Napoléon, commentée par un artiste tel que Raffet, pouvait être un livre, — mais oui, un livre, — tout aussi bien que l'Ephiette du jeune Conquérantl

Déjà, en 1869, la vente d'un précurseur, François Garde , ancien ouvrier typographe devenu fabricant d'encre d'imprimerie, et collectionneur de livres illustrés du xix' siècle, produisait soixante mille francs.

Mais c'est dans le temps fameux qui suivit 1870 que se forma véritablement l'armée. La nouvelle bibliophilie eut tous les débutants sincères et passionnés, mais modestes, qu'épouvantaient les allures de la bibliophilie épileptique et les théories doctrinaires des vénérants.

Ils sont rares , ceux qui naissent à la bibliophilie tout musclés, avec des biceps de cent mille! qui entrent tout droit dans la cage du fauve. D'habitude on commence par exercer ses forces sur une bibliophilie à trois soixantequinze, en recherchant les premières éditions

des livres du jour ; on risque un doigt à travers les barreaux, on joue avec le monstre. Mais il bondit, saisit l'imprudent, et tout y passe !

Donc, vers 1873, un jeune libraire, très avenant, plein d'ardeur, bibliophile pour son propre compte, un moment apprenti photographe, puis commis de Rouquette et de Garousse, s'établit boulevard Bonne-Nouvelle, ou pour mieux dire, ouvrit en face du Gymnase, par un procédé renouvelé avec succès de Romulus, une librairie d'asile où se réfugièrent aussitôt tous les effarouchés par les prix fantasmagoriques, tous les timides ayant besoin d'être guidés, et aussi nombre de bibliophiles connaisseurs et résolus, n'ayant point vis-à-vis des manifestations contemporaines de la littérature et de l'art les préjugés et les ignorances des amateurs rétrospectifs.

Là vinrent tous ceux des amoureux du livre qui n'avaient pas toujours sur eux vingt mille francs pour pratiquer l'amour. Léon Conquet leur ménagea des bonnes fortunes dans des prix plus modestes. Sa raison d'être était de former contraste avec le libraire de la

bibliophilie épileptique. Morgand, en librairie, était aphrodisiaque, haussier. Conquet dut être et fut sédatif, baissier, ménager du client; concevant — au lieu du client « juteux » comme disait Charles Cousin le Toqué, au lieu de ce client-citron qu'on exprime en une seule fois — le client-usufruit, qu'on fait durer en bon père de famille. (Les deux systèmes d'ailleurs ont leurs dangers. A trop chauffer le client, on le brûle; à le trop ménager, on risque de le laisser refroidir.)

Conquet poussa aux romantiques, inventa Déranger, fut l'homme des illustrés du xix° et des éditions originales des écrivains contemporains. Lentement, sûrement, il formait une légion de bibliophiles.

En 1874, trois amateurs, Philippe de Saint- Albin (le bibliothécaire de l'impératrice Eugénie), Ernest Gallien (bibliothécaire de la Cour de cassation) et Truelle fondent une association de bibliophiles se réunissant pour dîner et causer livres le premier mardi de chaque mois. Autour d'eux se groupent une trentaine de bibliophiles.

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