‹ La reliure du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 101 sur 103 · IV · texte numérisé non relu

IV

— 2oi —

A quoi aboutiront ces recherches? On n'en sait rien. Qui l'emportera, du simple ou du complexe? On ne peut point prédire. La idiure actuelle soutienl vaillamment ses prix aux enchères : les souliendra-t-elle toujours? Ceci nous est complètement égal, et les prix ne prouvent rien d'ailleurs, au point de vue de l'art. Avec le temps, l'élément rareté, curiosité, entre en jeu et perturbe tous les jugements. Les mosaïques du xvm% même les reliures de Monnier, lequel ne passera jamais pour un artiste, mais est au contraire jugé comme le modèle à éviter, se vendent aujourd'hui plus cher que les plus belles reliures de Henri II : la Fête à Chilly, le modèle de l'art aux abois, mais une précieuse provenance et une belle patine : quarante mu.le francs! (1897). Bien loin de dédaigner, actuellement, nous recherchons comme curiosités les reliures d'almanachs du xvni% à paillons de clinquant sous lames de mica (!!!).

Vraisemblablement, nos livres n'échapperont pas, après nous, à cette fatalité inéluctable : d'abord un déclassement général des prix, puis un lent reclassement raisonné.

Tout ce qui est, dans lesdits livres, simple côté maniaquerie, ou mise en scène d'éditeur s'ingéniant à rentrer dans de formidables dépenses, perdra toute importance.

Croyez-vous qu'elle se maintiendra, cette hiérarchie arbitraire du prix des papiers : l'exemplaire sur japon ancien valant plus que le whatman, qui vaut plus que le chine, qui vaut plus que le japon impérial, qui vaut plus que le vélin, qui vaut plus que le vergé : à moins que ce ne soit l'inverse?

La rareté est de fait : on ne la fabrique pas.

Parce qu'il a été constitué des exemplaires très précieux, et vraiment uniques, des livres du xvHi% Chansons de La Borde ou Fables de Dorât avec les eaux-fortes ou les fleurons tirés hors texte, voici que la rage vous prend de dénaturer les livres en les boudant de tirages annexes, en double épreuve, triple épreuve, quadruple épreuve (double prix, triple prix, quadruple prix) qui ne sont que des tirages commerciaux ! L'exemplaire unique tiré à trois cents? Ah non! Les suites de dessins originaux écartelées et réparties, un dessin par exemplaire? Anéantisse-

ment! Que voulez-vous que cela vaille, plus tard, le dessin isolé?

Croyez-vous qu'on se laissera envahir par les productions de la bibliophilie créatrice et que bientôt la sélection ne s'imposera pas?

Quant aux reliures, rappelez-vous la façon dont Mérimée conclut sa Chronique de Charles IX en ne concluant pas : « Mergy se consola-t-il ? Diane prit-elle un autre amant? Je le laisse à décider au lecteur, qui, de la sorte, terminera toujours le roman à son gré. . . »

Que valent au juste nos reliures? Comment seront-elles ultérieurement jugées, et payées? C'est à vous que je le laisse à décider, chers confrères, bibliophiles de l'an 2000, de 2200, de 2500. C'est pour vous, pour qu'elles vous arrivent en meilleur état, que nous les faisons mettre dans des étuis! Vous les verrez cependant avec la patine, qui est fort prestigieuse. Mais rappelez-vous que, tout de même, dans leur fraîcheur et leur brillant elles furent bien séduisantes!

Nous vous serrons affectueusement la main, chers futurs possesseurs de nos livres !

Résumé.

S'il est impossible de conclure, il est nécessaire de résumer, puisque aussi bien voici le XIX* siècle fini. Parti à la découverte, sans savoir â priori, nous l'avons dit, ce que nous trouverions, nous avons été amené à consacrer quatre volumes à l'histoire de la reliure du xix^ siècle.

Il le fallait. L'histoire de la reliure dans notre siècle n'est ni patwre ni simple; elle est riche et extrêmement compliquée, parce q\ie la reliure y est le reflet constant d'événements extérieurs. La reliure, sans s'en douter, est constamment

« fonction » d'idées surgissant en dehors d'elle. C'est le point essentiel et très curieux que ne devra pas perdre de vue celui qui voudra écrire l'histoire générale des arts industriels au xix^ siècle. Et s'il n'a pas plus de cent lignes pour résumer cet art si intéressant et si précieux de la reliure française, il dira :

La reliure de bibliophile a eu, pendant le xix" siècle, quatre périodes.

La première, subdivisée en deux époques, Empire et Restauration, a été exclusivement originale.

La seconde, 1830-1870, est caractérisée par l'écrasement de plus en plus complet de l'idée originale par la copie des anciens décors, par la reliure archéologique.

La troisième, 1870-1885, est marquée parla lutte entre le principe archéologique et le principe du décor original.

La quatrième, 1885-1900, montre le triomphe absolu de la reliure originale.

Sous le premier Empire, nécessité . de. réagir

contre le mauvais métier où était tombée la reiiure à la tin du xvni' siècle. Les relieurs du commencement du siècle, les frères Bozérian, s'y emploient avec plein succès. Leurs reliures sont d'une propreté, d'un soin parfaits. Les avoir cassées, comme l'habitude s'en prit au milieu du siècle, est donc simplement inepte. D'autant plus que si ces reliures n'ont pas un décor d'art, elles ont un décor sui generis, à l'aspect des plus tranchés. Grain long, dos plat, fers caractéristiques. En reliure, il y a im style Empire.

Sous la Restauration, Thouvenin régnant (et Purgold, et Simier), reliure de premier ordre, malgré l'habitude de grecquer et l'intrusion du balancier et de la plaque dans la reliure de bibliophile. Reliure carrée, massive, ferme ; c'est une des plus belles époques que, pour le corps d'ouvrage, présente l'histoire de ce métier. Superbe exécution ouvrière. Décor lourd, sans grâce, mais encore sui generis et à l'aspect des plus tranchés. Il y a un style Restauration. Une variante bizarre de ce style : l'amour de celte époque pour le gothique, fùl-il de pendule,

amène sur les livres « la reliure à la cathédrale ». (C'est un style atroce, mais c'en est un!)

It y a un style 1830 : dos plat, fers gras ou rocaille, entrelacs faux-Grolier (hélas !).

Puis un relieur admirable, Bauzonnet, a son style : comme décor ce relieur popularise les filets multiples et parallèles : les filets Bauzonnet. Idée simple, mais qui depuis s'est compliquée, et finalement a prévalu non seulement en 1830, mais jusqu'à la fin du xix° siècle, pendant soixante-dix ans, si bien que les FILETS xix^ sont devenus un des styles les plus tranchés du décor de la reliure, après les dentelles xvin% les filigranes xvu' et les entrelacs xvI^

Mais voici que notre siècle est envahi par la passion archéologique et rétrospective, par le goût des objets anciens ; il est désormais le siècle des collectionneurs. Le livre ancien devient de la haute « curiosité ». La reliure se fait de plus en plus uniquement rétrospective et copiste. A cela, on gagne une main-d'œuvre exceptionnelle, inouïe, les corps d'ouvrage des Kœhler,

des Duru, des Fixon, des Bauzonnet, et l'ère des GRANDS DOREURS Commence : Traiitz, Niedrée, Marius Michel. Tous les décors anciens sont de nouveau exécutés, avec une virtuosité sans égale.

En 1840, le livre reprend le dos rond avec nerfs. Filets gras et maigres, c'est tout le décor original.

Quelques voix timides s'élèvent : ne pourraiton plus faire du nouveau? Rossigneux l'essaie, trente ans trop tôt. Il n'est pas suivi, mais n'en conserve pas moins un rôle décisif dans la reliure du siècle, puisque c'est pour ainsi dire sous son impulsion que se forme un jeune apprenti qui sera Henri Marius Michel.

Laissons de côté quelques tentatives originales, mais qui ne sont point précisément de la reliure : bois sculpté de Liénard et Riester, orfèvrerie, émail.

Sous le second Empire, du temps de Cape (corps d'ouvrage mou) et Trautz (corps d'ouvrage ferme), la bibliophilie rétrospective est tout. L'anéantissement de l'idée originale est donc complet. S'il paraît un livre contemporain, on IV. 31

ne sait même plus comment le relier! Cependant, en cherchant bien on trouve quelque trace de style nouveau visant au néo-grec : en fait, très Napoléon III.

L'idée originale? c'est dans les plaques de la reliure industrielle qu'il faut la chercher. Il y a là, depuis 1845 jusqu'à la fin du siècle, un art particulier, très à l'aise, ne ressemblant à rien, et qui a son style et ses chefs-d'œuvre.

De 1870 à 1885, les bibliophiles rétrospectifs croient leur victoire définitive : ils exultent, ils triomphent arrogamment par la déification du Trautz, le grand relieur. Il y a là quinze ans d'une bibliophilie frénétique, inouïs dans l'histoire du livre. Les « grands bibliophiles » comptent que nul ne saurait les remplacer, et qu'ils emporteront avec eux la bibliophilie et la reliure !

Mais la raréfaction du livre ancien et la folie du prix jettent toute une nouvelle et ardente génération sur le livre de son temps. La première peut-être dans les arts industriels, la reliure secoue le joug de la copie; la reliure ori-

Page 1