LA VIE RUSTIQUE
REUU.RE DE MARIUS MICHEL (doublure)
Reliure d'une très amusante fantaisie, et très justifiée.
Ainsi, partis des sobres et classiques filets, nous voici arrivés bien loin dans ce que nous avons appelé l'inusité et l'imprévu, nous voici arrivés, sans déchoir, au Moulin-Rouge! et à travers quel développement, quelle variété, quelle richesse, quelle nouveauté d'idées !
Mais, dira-t-on, pourquoi avez-vous réuni ici dans le même chapitre deux relieurs aussi dissemblables dans leurs tendances que Guzin et Marins, le conservateur et le révolutionnaire?
C'est qu'ils ont un trait commun, et ce trait est capital. C'est la belle exécution. Marins, en appliquant ses idées les plus osées, est dans l'exécution un pur conservateur, un aristocrate même, des plus délicats. Marins et Cuzin, en reliant un livre, font de ce livre couvert de sa reliure une «belle matière », un « livre relié».
Ce n'est pas la première fois d'ailleurs que les deux relieurs se trouvent nommés ensemble.
A l'Exposition universelle de 1889, encouragés par les nouveaux bibliophiles, Marins et
Cuzin s'étaient présentés, rompant avec l'habitude d'abstention gardée précédemment vis-àvis des expositions par les relieurs de premier plan. Leur succès fut complet. Ils emportèrent chacun la médaille d'honneur, suprême et juste récompense. Le rapporteur de la classe 10, M. Choquet, formulait nettement le verdict :
« Frappé des immenses efforts accomplis par deux relieurs d'art, dont l'un se distingue par l'esprit inventif de ses compositions, dont l'autre semble avoir atteint le summum de la perfection au point de vue de l'exécution du travail, le jury a accordé un grand prix à chacun d'eux.
« MM. Marins Michel père et fils avaient exposé une collection de reliures d'art des plus riches et des plus variées : presque toutes étaient ornées de belles compositions orig'males empruntées à la flore décorative et du plus heureux effet. S'ils excellent dans l'art d'orner leurs reliures de dorures et de mosaïques, ils ne s'attachent pas moins à donner tous leurs soins à la correction et à la solidité du corps d'ouvrage. A ces mérites ils joignent celui de chercheurs, d'innovateurs.
EMAUX ET CAMEES, 18 8 7
RELIURE DE MARIUS MICHEL
« Toutes les reliures exposées par M. Cuzin sont des joyaux admirables »
D'ordinaire, l'intéressant de la médaille d'honneur est d'être une désignation pour une récompense plus haute. Désignation à peu près certaine, depuis la multiplication des expositions, amenant des fournées de croix.
Cependant la croix n'est pas une personne infaillible, et il lui arrive de manquer son homme. Comme elle se mettait à viser des relieurs, elle manqua Marins Michel père, une des célébrités de son art, terminant une longue et glorieuse carrière (cinquante ans de services exceptionnels !) Il mourut en janvier 1890.
Elle manqua Marins fils, — et a persisté à le manquer jusqu'ici. Cependant, avec ou sans croix, Marius est l'artiste le plus considérable qui ait passé dans la reliure depuis la Renaissance. Qu'attendrions-nous pour le lui dire? Qu'il soit mort? Ça lui ferait une belle jambe! Mieux est de le lui dire tout de suite, et qu'il l'entende.
Pour Cuzin , ce fut lui qui manqua à la croix : une appendicite l'emporta en 1890.
La mort de Cuzin, enlevé jeune, plein de force, fut singulièrement sensible aux bibliophiles. On ne saurait trop dire à quel point cet homme de goût, d'avenante physionomie, d'heureux caractère, avait conquis l'amitié de tous ceux qui se trouvaient en relation avec lui. Il disparaissait au moment le plus intéressant, engagé à fond dans le renouvellement du décor.
Son atelier, très fortement constitué comme personnel et comme clientèle, put lui survivre. Il passa d'abord à son fils aîné, Adolphe Cuzin, devenu, sous la direction de son père, un doreur émérite. Héritage magnifique pour un jeune homme : la situation de chef, un nom tout fait et une industrie marchant sur le pied de quarante mille francs de recette brute annuelle! héritage délicat cependant, exigeant pour être développé ou seulement maintenu, surtout au début, une maturité et une expérience qui ne sont guère le fait des garçons de vingt ans. Au bout de quelques mois, le célèbre atelier de la rue Séguier, remis en vente, fut acquis par Emile Mercier.