RELIURE DE RAPARLIER
nouveau sur nouveau, le dernier nouveau, le nouveau abracadabrant, l'extra-nouveau.
Et le Malin est là qui guette, le Tentateur prêt à proposer son philtre pour procurer immédiatement la notoriété : philtre qui, sous le nom de '« l'art nouveau », n'est autre que l'art mystificateur, décadent, déliquescent, ou plus brièvement, le « fumisme » !
Ajoutez le goût du public pour faire exprimer par une technique ce qui est le propre d'une autre. Souvenez-vous enfin du mot de Courbet sur le plaisir intense qu'on éprouve à se payer une tranche de ce qu'on ne sait pas faire.
Et avouez qu'il a bien le droit d'être affolé, le relieur, et qu'il ne faut pas s'étonner de le voir dévier de la ligne ordinaire et piquer de formidables embardées dans la reliure-sculpture et la reliure-peinture, de le voir même se donner sur sa carte la qualification de relieur-artiste-peinlre (cela s'est vu, en province).
Reprenons notre course dans les ateliers. Le cuir incisé et coloré, qui est à la fois i^eliuresculpture et reliure-tableau, est au pinacle, IV. IC
chez Marins, chez Meunier. En somme, il est caractéristique de notre époque, à dater de 1878. Plus tard, les bibliophiles le dateront du premier coup d'œil. Il forme un genre de reliures; il a un style, et il a ses chefs-d'œuvre.
Chez Gruel, développement du cuir ciselé, modelé, enfoncé ou repoussé; ceci est purement de la reliure-sculpture : exécution ouvrière d'une extrême finesse : Bosquet fils fecit. Pour les livres de prières, le dessin de ces cuirs est tenu dans la note Renaissance. Pourquoi Renaissance et pas xix"? Parce que la clientèle des gens du monde est réfractaire à « Tart nouveau » ; elle se rejette sur l'art ancien ; devenue érudife à son tour, elle relarde; elle en est où en étaient les collectionneurs il y a trente ans. Il a fallu créer pour elle le histre électrique Louis XIV, et la lampe à pétrole Louis XVI La femme du monde qui vient commander le missel de mariage de sa fille a son désir arrêté d'avance; elle le demande formellement ancien, il faut que ce soit celui de Catherine de Médicis, ou d'Anne d'Autriche, ou de Marie Leczinska. Gruel a donc l'obligation d'être
UN CŒUR SIMPLE, lôQii
PiLlURE DE RUBAN, MAROQUIN MODELÉ
prêt à exécuter n'imporle quel modèle ancien à première réquisition : on sait qu'il connaît à merveille le passé de son art. C'est ainsi qu'en 1893, à l'exposition universelle de Chicago, il a pu exposer un ensemble de travaux qui reconstituaient, par copies, la glorieuse histoire du décor de la reliure française. (C'est à la suite de cette brillante exposition que la croix a été donnée au très aimable et sympathique président de la Chambre syndicale de la Reliure.) Mais ceci ne l'empêche pas de faire, pour son plaisir personnel, quelque incursion dans la nouveauté: par exemple, les reliures en cuir repoussé de la Nuit de Cléopâtre, des Trois Mousquetaires, des Quatre Fils Aymon, et celle de Ruth et Booz, sur l'exemplaire offert par l'auteur de celle cantate à Mme Caron, de l'Opéra.
Signalons ici un praticien, Matthey, supérieurement habile pour ciseler le cuir demi-dur, la vachette.
Nous voici en pleine ère du cuir travaillé. Romain Raparlier, né à Paris en 1857, fils de relieur, et élève de l'école des Reaux-Arts, s'est
fait un genre, — qu'il lui est doux d'entendre appeler « le genre Raparlier », — et qui consiste à modeler habilement au plioir chauffé le maroquin même dont le livre est couvert ; un commencemenl de carbonisation donne des teintes noires; le maroquin peut être, de plus, teinté de diverses couleurs.
[226] Raparlier. Poèmes fantasques, de Jean Hameau. Reliure' macabre, genre fréquent dans ces dernières années. (Sur les Fleurs du mal, par exemple, Meunier a mis un cuir incisé, reproduisant le frontispice de Rops : cette reliure a été acquise en 1896 parle Musée des Arts décoratifs.)
Ruban, piqué de l'ambition de modeler, exécuta sur deux ou trois reliures des bouquets de fleurs d'après nature, en maroquin amolli, sculpté et coloré. L'un de ces bouquets était de fuchsias. En voici un autre :
[227] Ruban. Un Cœur simple, de Flaubert',