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RELIURE DE MARIUS MICHEL, CUIR INCISÉ (DESSIN DE GRASSET

Après 1889. — L'obsession d'un « style nouveau ».

La reliure-sculpture et la reliure-tableau.

Les relieurs aux Salons. — Reliures de Nancy.

Essais de concours. — La reliure-affiche.

Après 1889, alors qu'en reliure on en est déjà à crier casse-cou, à essayer de retenir, voici que le milieu, loin de devenir calmant, se fait au contraire singulièrement excitant. Les autres arts industriels sont gagnés par les symptômes que nous constations tout à l'heure dans la reliure.

La réaction contre la rétrospectivité devient générale. Lassitude inexprimable des formes connues. On est pris d'une sorte de panique. Si nous continuons à copier indéfiniment les modèles IV. 15

anciens et consacrés, nous sommes donc finis? Ce sont ces réactionnaires de collectionneurs qui nous empêchent de marcher : sus aux collectionneurs ! Et on les traite comme des ci-devant : on ne les met pas précisément à la lanterne, mais par exemple le conseil d'administration de l'Union Centrale des Arts décoratifs fait une manière de révolution de palais pour les éliminer et les remplacer par des « industriels » de qui, pendant un moment, et en attendant qu'on les conspue à leur tour, on va espérer le salut, c'est-à-dire le nouveau, le nouveau que tout ce qui tient une plume demande dans toutes les publications, à tous les échos. Le cri de la situalion est : du nouveau à tout prix, quel qu'il soit; plulôt r incohérence que la copie!

Un fait, occasionnel mais décisif, se produit : une bisbille entre peintres, à propos des récompenses de l'exposition universelle de 1889. Querelle, scission, le Salon coupé en deux, les dissidents fondent le Salon du Champ-de-Mars; mais il y faudrait un élément d'originalité et d'attraction. Si l'on y admettait les objets d'art? Le succès passe toute attente. Non seulement les objets

d'art attirent l'attention, mais ils deviennent le « clou » du nouveau Salon, au point que les tableaux en passent au deuxième plan ! « Tout le grand art a l'air de déménager dans l'art industriel, et l'art industriel est tout l'intérêt de cette exposition )> , s'écrie Edmond de Concourt en 1 894 .

C'est en olfet une joie, et une vraie surprise pour le public, de constater avec quelle maestria, quelle nouveauté, un groupe d'artistes admirables, nous donnant l'impiévu si désiré, traitent le métal, le bois, le verre, l'émail, la céramique, le cuir. Notez que ces artistes sont loin d'être des jeunes; il y a longtemps qu'ils luttent, qu'ils sont dans la pleine maturité : connus seulement de quelques hommes spéciaux ou des industriels qui les emploient, ce qui équivaut à ne pas être connus. Etre connu, c'est l'être du grand public, les snobs en tête, ces snobs ridicules mais si utiles, et derrière eux cent mille personnes passant devant votre vitrine et prononçant votre nom : le nom des Callé, des Thesmar, des Joseph Chéret, des Alexandre Charpentier, des Chaplet, des Crandhomme, desLalique.desMarius Michel.

Présentement donc, on n'aura d'yeux qiio

pour ces nouveaux révélés; le snobisme s'en mêle, on n'entendra plus parler que des arts décoratifs, des « arts mineurs », de « l'unité de l'art », et de « l'architecte chef de style », que certains appellent « le maître de l'œuvre » en prenant des airs inspirés. L'exposition des objets d'art, c'est maintenant la pièce en vogue, le coup de collier donné à la française quand on est en retard, ou qu'on croit l'être ; c'est l'enseignement pour le public, et, pour ceux qui produisent, la récompense et la consécration. De ces objets que nous voyons au Champ-de-Mars, nos petits-fils en reverront certains au Louvre, dans la galerie d'Apollon. La belle salle de musée à faire, rien qu'avec ceux qui sont de purs chefs-d'œuvre! Et, vous savez, une salle de musée, c'est à peu près tout ce qu'une époque, en fin de compte, fournit. En reliure d'art, la quintessence, le net, l'extrait sec de quatre siècles tiendrait dans une vitrine! Pour que la salle de la peinture du xix^ soit possible au Louvre, il faut que les Salons nous obsèdent, nous écœurent de la vue de six mille tableaux par an, six cent mille par siècle! Pour qu'on y puisse remplir la salle des

objets d'art du xix°, combien nous en faudrat-il subir aux expositions? Victoire éclatante : le Champ-de-Mars a forcé le classique Salon des Champs-Elysées à capituler; celui-ci aussi s'est ouvert, en 1896, aux objets d'art. Gare l'envahissement, gare l'abus, gare la lassitude !

A côte des résultats sérieux, la note comique. A côté des artistes qui produisent, qui font sortir de leurs mains les objets d'art et le style de notre temps, voici les gens qui ne produisent rien de leurs dix doigts, mais qui s'agitent. Un type nouveau s'est créé : le monsieur qui est malheiire^ix parce que nous n'avons pas de style! Depuis quelques années on ne voit que lui ; sur le boulevard il arrête les passants, non pour leur demander du feu, mais pour leur poser la question : Vous n'auriez pas un style sur vous? Il est de toutes les commissions et de tous les rapports, cherchant à former un style en délibérant autour d'une table : comme si un style se décrétait parlementairement, à la majorité! Il motionne aux congrès d'art décoratif : comme si les congrès avaient jamais eu d'autre utilité que de permettre aux membres de province de passer

quelques soirées à Paris! Il bourdonne autour du coche des arts décoratifs, ou, comme on dit aujourd'hui au cirque, il joue les « Augustes ». — vous savez bien? Auguste, ce clown qui se icmue comme trente-six et ne fait jamais un iiard de travail effectif; — il dépose dans des enquêtes, où non seulement il contredit ceux qui déposent parallèlement à lui, mais il se contredit lui-même à six lignes de distance. C'est le tohu-bohu des idées porté à la quatrième puissance. « Mais tenez-vous donc tranquille! », disent les gens calmes et de bon sens, « // y aurait un style que nom n'en saurions rien nousmêmes, mêlés au mouvement. — On le saura plus tard, quelques années suffisent pour s'en rendre compte. Ainsi, quand on a construit l'Opéra, tout le monde a dit : « Ça na pas de style. » Aujourd'hui tout le monde comprend que l'Opéra a son caractère. — C'est un tort de s'imaginer qu'on peut créer une forme de vase ou concevoir un arrangement de meuble tous les matins en prenant son chocolat. — Quand on pense au petit nombre d'œuvres originales qui restent viables au bout de cinquante ans, il

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est facile de se rendre compte qu'une école et un style nouveau ne s'affirment que par une sélection froidement faite après mûres ré flexions \ » Rien n'y fait, « Auguste » continue à s'arracher les cheveux, à se trémousser parce que nous n'avons pas de style! Cela n'aurait pas grande gi'avité s'il était bienveillant. Mais il est féroce, rien dans la production contemporaine ne le satisfait : il demande du nouveau, et quand le nouveau se produit il ne le voit pas, ou bien le trouve atroce : nous n'avons pas de style I En reliure, par exemple, il n'y a pas plus dédaigneux, plus implacables, plus écrasants que ceux qui n'ont jamais fait faire une seule reliure et n'ont jamais tenu dans la main un volume bien relié. Un coup d'œil blasé, lassé, devant la vitrine d'un Mercier ou d'un Marius, un haussement d'épaules triste : nous n'avons pas de style! Les traînards du collectionnisme rétrospectif ont été accusés de ne pas voir ce qui se passe

\. Tendances nouvelles, enquête sur l'évolution des industries d'art, par Henry Nocq, préface de Gusiave Geoffroy. Paris, Floury, 1896. (Dépositions Alexandre Charpentier, Georges Auriol, Paul Gausuin.)

dans l'art, étant toujours à cinquante lieues en arrière ! Yoici que les critiques d'avant-garde ne le voient pas davantage, étant tout aussi loin, toujours à cinquante lieues en avant ! Dans sa préface du Lion amoureux, Ludovic Halévy rappelle que Musset taxait la littérature de son époque de productions mort-nées, pâture de portiers, et qu'au plus brillant du temps de Lamartine, Hugo, Musset, Vigny, Sand, Mérimée, Michelet, Balzac, etc., Balzac disait : Nous n'avons pas de genre à nous! Ainsi l'on voit son temps.

Maintenant, représentez-vous « l'état d'âme » du relieur se demandant : Quenverrai-je au Salon, cette année? sachant qu'il va être parlé de lui dans les feuilles, que même on l'appellera « le maître un tel », et n'entamant plus son travail que sur cette donnée : Attention, je vais créer le style nouveau! — suivie de celle-ci : Plutôt que copiste, je veux être incolurent!

Ajoutez que, dans cet état d'inspiration, le relieur entend des voix, qui n'ont rien de commun avec celles de Jeanne d'Arc. Ce sont les voix des critiques et des clients, demandant du

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