‹ La reliure du XIXe siècle (volume 3)Chapitre 66 sur 103 · T01.LA · texte numérisé non relu

T01.LA

COUVERTURE, VELOURS FRAPPÉ Cdessin de CIRALDOM )

Réaction contre l'excentrique.

La reliure des peintres. — Camille Martin, Lepère, etc.

Rentrons dans la section des agités.

Quelle est cette clameur de plus en plus nourrie, générale?

N'en doutez pas, c'est la réaction contre la recherche du nouveau par l'exotique et l'excentrique, contre « l'art nouveau », symbolistomystico-décadent-scandinavo-belge-anglo-germano-fumisto-japonais.

Écoutez :

« Notre dernier accès de septentriomanie touche à son terme, et yioiis allons pouvoir rede-

venir des Latins, de bons Latins. » (Jules Leraaître.)

a Ah ! la clarté, la limpidité, la simplicité ! Oh I pas septentrional pour deux sous. Latin dans le cœur et le cerveau, amant fou des belles architectures symétriques! Tel est mon état, je n'en connais point d'autre. » (Zola.)

Les « esthètes » et leurs symboles, décidément, commencent à la passer extrêmement mauvaise. Écoutez encore :

« A quel effroyable défilé nous assistons depuis quelque temps : ces vierges insexuées qui n'ont ni seins ni hanches, qui sont presque des garçons, des garçons qui sont presque des filles, ces larves de créatures sortant des limbes, s' agitant dans de confuses contrées d'aubes grises et de crépuscules couleur de suie! Ah! le vilain monde, cela tourne au dégoût et au vomissement. ... »

C'est toujours Emile Zola qui parle, et il continue :

« Heureusement je crois bien que cette mascarade commence à écœurer tout le monde, et il m'a semblé que les Salons actuels comptaient beaucoup moins de ces lis fétides, poussés dans

les marécages du faux mysticisme contemporain. »

Le lis, le fameux lis mystique qui a fait mine un moment de pulluler sur la reliure, le voici en très fâcheuse posture. Octave Mirbeau, dans deux article fameux : Des lis ! Des lis I — Toujours des lis! l'empoigne, et non seulement le lis, mais avec lui les esthètes de malheur, « qui prêchent de leur voix fausse l'horreur de la nature et de la vie, le retour de l'art aux conceptions des Papous, aux formes embryonnaires, à l'existence larveuse, et la perversion de forme qui ne donne d'illusions qu'aux imbéciles ; les sarabandes d'astres en ribotes, et les princesses avec des corps en échalas et des visages pareils à des fleurs vénéneuses, qui passent sur des escaliers de nuages, sur des terrasses de lunes malades, émaciées, longues comme des gaules à pêche ; et les peintres symbolistes qui peignent des intellectualités avec quinze jambes et dix-huit bras, et leur mettent le derrière sur la poitrine et le sexe au bout du nez ; et leurs amantes, les « âmes » sororales, lointaines, liliales, et

botticellesques, d'un angélisme volontairement ambigu et d'une incorporéité savamment troublante, rencontrées au bras de jeunes antiphysiques qui ne parlent que de Botticelli et de Burne-Jones et ne se peuvent rouler que sur des étoffes de Liberty.... Et toujours des lis, des lis, des lis ! »

Cette mémorable fessée se terminait par ce mot gaulois et cambronnien: « Des lis!... Des lis!... Delà m.... ! »

Décidément les Français ne supportent pas qu'on les fasse poser ou qu'on les ennuie, au moins plus d'un temps donné : les voici qui dégainent leur arme irrésistible, la gouaillerie. Alors, formidable explosion de huées : coup sur coup, Léon Daudet publie les Kamtchatka; Goudeau, Petite Fête intellectiielle ; « la Vie Parisienne » , Chez les Snobs ; Willy, Maîtresse d'esthètes (livre qui, par parenthèse, peut se faire couvrir, en charge, d'une reliure tout ce qu'il y a de plus « art nouveau »); en plein Figaro, les demoiselles « Botticelli » qui vont ibséniser en bandeaux plats au théâtre de « l'Œuvre » sont traitées de « tricoteuses de lettres ». Le

moment devient très dur aux « âmes sœurs », révélées fort suspectes. Pour les « esthètes », leur réputation est pire : quand ils passent dans la rue, on crie au mignon !

Enfin l'art incohérent et « loufoque » s'étant produits en 1895 en une exposition publique, sous le titre de « l'Art Nouveau », Arsène Alexandre écrivit, avec une trique, ceci :

« Le Tout-Paris des gobages a défilé deptiis hier soir rue Chauchat dans les galeries de M. Bing...! Il est bon de juger cette tentative avec îine sympathie totalement dépourvue de bienveillance.

« Il n'y a pas d'art nouveau; il y a de l'art ou il n'y en a pas. ... Il n'y a pas d'art sans bon métier. . . .

« Le peintre, ou le sculpteur, ou le céramiste, qui ose dire ou laisse dire de lui qu'il fait de l'art nouveau, se promène avec une plume de faon au derrière.

a La seule manière d'apporter quelque nouveauté est de travailler avec amour, et de ne pas croire qu'on fait quoi que ce soit de nouveau.

Page 1