La reliure du XIXe siècle
— C'est la trompette guerrière! La période qui s'ouvre en 1871 est la période des grandes luttes et des grands coups, de la bibliophilie la plus fiévreuse, la plus militante et la plus payante qui ait été : proportion gardée, quelque chose comme ce que fut dans la grande histoire l'épopée des batailles de la République et de l'Empire.
Quelle ardeur! quelles luttes! quels achats! quelles ventes! quels prix!
Au moment de rappeler les grands exploits, les performances bibliophiliques que notre génération vit s'accomplir sous ses yeux, une invocation à la Muse serait tout à fait en situation. Mais elle est bien « vieux jeu », l'invocation à la Muse ! Aussi la remplaçons-nous par un moderne coup de clairon.
Sonnez la charge! Nous voici en 1871, les bibliophiles sont frémissants, leurs budgets pléthoriques, leurs porte-monnaie chargés à mitraille, les livres prêts à défiler, les enchères à monter. Tara, tarala, tatarata!
La bibliophilie qui va de 1871 aux environs de 1885, — en lui assignant comme terme approximatif la dispersion de la bibliothèque Paillet, — la bibliophilie des « bibliophiles de 1875 » (nous les avons appelés ainsi, et le nom leur est resté) demeurera une des plus curieuses de l'histoire.
Passionnée, excessive, fébrile, enragée, elle
résulte de divers éléments qui se multiplient et s'exaspèrent l'un par l'autre.
Joie de se sentir revivre après des événements désastreux.
Danse des milliards; masses d'argent remuées, spéculations, bénéfices rapides : d'où extrême facilité à dépenser.
Entrée, dans la bibliophilie, des « gros sacs » — ■ des « boursiers », comme on disait alors — pressés de jouir, surpayeurs, voulant avoir livres et reliures sans attendre, et constituer instantanément ce que l'on mettait naguère la vie d'un homme à réunir.
Entrée en scène, en même temps que d'un personnel nouveau, d'une matière nouvelle. Entrée du xvme siècle — ceci est le gros événement. Particularité du xviue : il est « amusant ». Il a le pouvoir d'attirer à la bibliophilie toute une série d'amateurs qui n'y seraient jamais venus par le xvie ou le xvn% par le gothique, l'aide ou l'elzévir. Il augmente donc le chiffre des concurrents, et les nouveaux venus, généralement, sont riches. Yous voyez la répercussion : le xviue fait monter le nombre des bibliophiles, le nombre
des bibliophiles fait monter les prix du xvui% la poussée du xvme fait monter tout le reste !
Entrée en scène, modestement d'abord, du xix'. Sous deux formes : la bibliophilie des romantiques, puis la bibliophilie des livres illustrés de 1830 à 1870 (en attendant la recherche du livre contemporain, du livre du jour). Toujours le livre amusant !
Entrée en scène de bibliophiles qui, eux aussi, sont amusants. Cela paraît invraisemblable, mais cela fut ! Amusants par la composition de leur bibliothèque, amusants et excitants par leur entrain sur le livre.
Entrée en scène d'un libraire génial, adéquat à la situation résultant de la venue des « gros sacs », prêt à servir leurs passions, au besoin à les brimer. Audacieux, il abandonne la tactique timorée, passive et soumise de ses congénères, devient offensif, se campe en travers des bibliophiles et leur pose son ultimatum. « Ce n'est plus moi, messieurs, qui, modeste et résigné, vous laisserai parader et piaffer aux ventes, acheter directement, satisfait de glaner quelquefois vos restes ou de végéter en exécutant vos commis-
sions. Désormais, c'est moi qui marcherai, vous me suivrez. Part à deux! Tout avec moi et par moi, rien contre moi (ou il vous en cuira). Sic volo, sic jubeo. Se soumettre ou se démettre ! »
Et il le fit comme il le dit. La plupart des amateurs se soumirent, ce qui leur valut de fort beaux livres, à de forts beaux prix. Quelques-uns regimbèrent, et, combattant soit à visage découvert, soit masqués, enlevèrent de haute lutte quelques morceaux, à des prix considérablement plus « beaux ». Quelques autres, sans résister ouvertement, gardèrent une indépendance têtue et la faculté d'aller fouiller et déterrer partout : quel travail ! Et quelquefois ils trouvèrent, — sans Morgand !
Damascène Morgand! sorte de libraire-Atlas $ qui, vingt ans durant, et avec ses clients pour levier, a soulevé et porté le marché du livre !
Alors on vit la bibliophilie révolutionnée, la bibliophilie épique, — ou pour parler tout aussi juste, la bibliophilie épileptique.
Alors on vit les livres — de toute sorte — monter couramment à des dix mille, quinze mille,
vingt mille, trente mille. Dans cette griserie l'argent n'eut plus de prix. Ce fut un feu d'artifice de chiffres. Alors on vit le client avoir couramment des comptes de plus de cent mille francs chez le libraire. Ce qui montre aussi bien la bravoure aveugle du bibliophile capable de se faire de telles « ardoises » que la puissance dynamique du libraire capable de les ouvrir !
Alors on vit, rue Drouot, ou à Londres, les batailles acharnées; alors on compta ses campagnes par les ventes où l'on avait combattu. On disait glorieusement d'une estampe, d'une vignette ou d'une reliure : Je l'ai eue à Béhaguc, ou à Mùhlbacher, ou à Wasset, ou à Turner, ou à Bauchart, comme l'invalide de Charlet disait en montrant sa jambe de bois : C'est à Austerlicl; que j'ai été démoli.
Alors on vit causer tous les jours non fériés, dans les passages (deux cents à deux cent cinquante fois par an), et tous les jours fériés, chez les amateurs (quarante fois en moyenne), on vil s'entr'instruire et s'entr'exciter sur le livre et la reliure les fameux bibliophiles de 1875. Jamais, entendez-vous, jamais il ne fut tant bavardé, tant
disculé, tant efjervescê, jamais tant regardé, tant palpé, jamais tant joui du livre ; jamais le livre et la reliure ne tinrent tant de place dans les préoccupations et dans l'existence d'un groupe d'hommes : pas même dans les conversations et conciliabules qu'ont pu tenir entre eux les bibliophiles du xvie, du temps de Grolier (et amicorum) ! Trois fois déjà nous avons eu l'occasion de parler de la bibliophilie de 1875, dans une trilogie de catalogues anecdotiques (Mes Estampes, Bibliothèque d'un Bibliophile, Estampes et Livres). La reprendre encore ici dans le même ton serait abusif; la repeindre dans un autre ton, après réflexion, serait inexact. La bibliophilie de 1875, tout bien pesé, et même vue à distance, devra toujours être racontée dans les couleurs claires et chantée sur le mode joyeux : elle fut bien réellement inouïe d'entrain. N'y revenons donc pas, sinon pour ce qui est exclusivement de notre sujet, — pour constater quelle action elle a eue sur la reliure.
Au fond, d'abord, et vu de loin, avec un quart de siècle de recul bientôt, ce qui s'est passé aux
environs de 1875 est très simple. Le xvme siècle, livres et estampes, est entré dans le colleclionnisme — ou plutôt rentré, car enfin on le collectionnait du temps de Renouard — parce que depuis trente ans on « faisait » autre chose, et que l'autre chose s'épuisant ou étant ressassé, on sentait le besoin de se renouveler. (C'est ainsi que plus tard, l'épuisement du xvme et le besoin de nouveau jetteront le collectionnisme sur l'Empire.) Cette rentrée du xviue en tant que livres était préparée depuis quelque temps déjà par la montée générale de toutes les œuvres de l'école française du dernier siècle, par des publications comme celle des Goncourt, les notes de Burty, etc.
Ce qui se passe est encore ceci. Les livres sont désormais des « objets de curiosité ». Or les très beaux objets de curiosité sont très rares et très chers. Donc les très beaux livres, qui sont très peu nombreux, se mettent tout simplement à se payer ce que se paient les objets de curiosité, une faïence ou un bronze, une serrure ou une épée. Voilà tout !
Seulement, comme dans le monde des bibliophiles on n'était pas encore sur ce pied-là, la
surprise fut extrême, et chez les anciens amateurs (dont beaucoup n'étaient pas en mesure de tenir tète, déporter les nouveaux prix) la déconvenue, immense, produisit toutes ces clameurs d'étonnement ou de désespoir, et la fièvre, etc.
La bibliophilie de 1875 est donc née d'un concours de circonstances pour ainsi dire forcé.
Mais pour si inéluctables que soient les événements, ils sont toujours, dans l'exécution, conduits par des hommes. Dans la bibliophilie de 1875, quatre hommes ont eu un rôle prépondérant : deux amateurs, deux libraires. Les deux amateurs : Paillet, Bauchart; les deux libraires : Morgand, Conquet.
Eugène Paillet révolutionna la bibliophilie en la pratiquant au grand jour, en la rendant accueillante, communicative, critique et actuelle. Il laissa regarder ses livreset ses reliures ! Quiconque voulait voir était reçu à bibliothèque ouverte. En fait ce fut le Monde entier qui défila, causant, discutant, se renseignant; et les prosélytes se faisaient. Paillet a été, comme on dirait en photom. 2
graphie, un agent révélateur, un agent de développement qui faisait apparaître, chez plus d'un, le goût bibliophile ou bibliopégique encore latent. Il fut l'homme qui montrait le mieux ses livres, comme Lignerolles fut l'homme qui cachait le mieux les siens. Il fut la discussion et la critique publiques. (Dans les anciens bibliophiles, Lacarelle, d'ailleurs, était ainsi.)
En quinze ans de conciliabules dominicaux, Eugène Paillet ruina l'ancienne bibliophilie cachottière. Il porta un coup décisif à l'ancien plan de collectionnisme, en y ajoutant les livres à figures du xvmc dans des spécimens merveilleux, puis le xixe; en montrant que, si l'on ne peut plus posséder ces fameuses reliures des Valois, que les anciens bibliophiles ont toujours à la bouche, mais qu'ils n'ont pas dans leurs bibliothèques puisqu'elles sont à la Bibliothèque Nationale, on pouvait avoir par ailleurs des morceaux de roi ; — bref, en s'appliquant à l'histoire complète du Livre, depuis les origines de l'imprimerie jusqu'aux publications de cette Société des Amis des Livres qu'il a contribué à fonder et qu'il préside toujours. Société qui représente
l'esprit nouveau de la bibliophilie comme les bibliophiles « françois » représentent l'esprit ancien. Détail significatif: le ducd'Aumale fut le président d'honneur des deux sociétés. Enfin, Eugène Paillet eut le courage et l'indépendance de fronder certaines idoles, de rester froid devant certains poètes du xvf, de glace devant le « Rabelais de Le Duchat » qu'il proscrivit comme un bouquin abominablement lourd, et de ne pas « s'exciter sur la vieille peau » uniquement pour la vieille peau!
Eugène Paillet n'est pas le bibliophile qui a eu la bibliothèque la plus considérable, mais il fut certainement le bibliophile à la physionomie la plus particulière, et qui a eu la plus grande situation de bibliophile de son temps. Sa célébrité a été immense.
Ernest Quentin Bauchart, le flamboyant Bauchart, apporta dans la bibliophilie un élément inconnu jusqu'à lui, et invraisembable : la verve, l'entrain endiablé. Il y entra le chapeau sur l'oreille, la moustache bonapartiste en pointe, l'œil vif, le verbe haut. Sa parole
fut irrésistiblement entraînante. Dans la narration des faits courants de la bibliophilie, chose d'ordinaire si terne et si peu palpitante pour les profanes, il fut éblouissant IBauchart fut l'homme qui exaltait le mieux ses livres, et qui eut sur la frénésie du marché l'influence la plus immédiate. Il a été pour les prix des livres et pour les passions des bibliophiles — toujours pour parler comme en photographie — l'agent renforçateur. Il les porta à leur paroxysme. Par goût, bibliophile ancien, mais point sectaire; par allures, le prototype du bibliophile de 1875. Ah ! qu'il nous manque aujourd'hui, et combien sa présence réchauffante fait défaut à l'amateur et au libraire ! la présence de ce Bauchart triomphant qui criait : Chaque mot de mon catalogue est une enchère! Il passa comme un éclair, aboutissant au tonnerre de ses ventes et à sa fameuse « table des prix » : 287 612 francs pour 225 articles. Et dire qu'un tel homme s'est retiré à la campagne !
J'ai nommé deux libraires. Conquet , à la vérité, n'a pas une influence immédiate sur la bibliophilie de 1875; mais dès lors il prépare de
longueur, dans le calme, un lent travail de formation et de ménagement d'une clientèle pour le livre du xrxe siècle : il sème. Dix ans après, il récoltera.
Le libraire de 1875, c'est Morgand, arrivant sur le marché comme un cuirassé de premier rang armé de clients de gros calibre, à tir rapide et à répétition. Que voulez-vous lutter contre des gens qui ont toujours un million sur eux pour la bibliophilie; qui, lorsqu'ils ont mis leurs crocs dans un article, ne lâchent plus; contre un Louis Rœderer qui fonce sur les livres et en achète un million en trois ans ; contre un Rothschild qui veut, entendez-vous? qui veut avoir un Olivier de Castille ou une Louise Label contre les ducs, les grands-ducs, les pairs d'Angleterre et les milliardaires américains?
Morgand, cependant, n'est pas l'auteur unique des gros prix ou du surmenage, lequel fut un résultat de situation. (Il n'y a pas nui, voilà tout!) La preuve en est que toutes les fois qu'il poussait si haut, c'est qu'il y avait un autre contre-pousseur ; la preuve encore, c'est que les estampes du xvme, « l'école française », les
Baudouin, les Lawreince, les eaux-fortes et « la couleur » sont bien montés sans lui à des prix vertigineux. Mais qu'il était majestueux quand à l'hôtel Drouot, les grands jours de vente et de bataille, calme dans la force, s'adossant au bureau du commissaire-priseur Delbergue-Cormont (bibliophile de 1875, par parenthèse), s'adossant, disons-nous, comme le sanglier qui s'accule, il faisait tête à toute la place de Paris, à tous ses concurrents amateurs et libraires, et les décousait l'un après l'autre !
Et derrière ces physionomies primordiales, les bibliophiles de tout genre, les connus et les masqués, les Lacarelle, les Lignerolles, ou les mystérieux « barons Alfred », les passionnés et les brocanteurs, les sincères et les boursouflés, les novateurs et les réacteurs, les amusants et les rabâcheurs, les joyeux, les doctrinaires tout dégouttants d'ennui, les aimables, les radoteurs, les gentilshommes acheteurs et les gentilshommes vendeurs (vieille noblesse française!), les modestes et les poseurs; puis dans le fond les comparses, les « seigneurs sans impor-
tance », dont quelques-uns cherchaient à s'en donner, faisant fracas chez les libraires comme jadis les marquis sur le théâtre.
Ah oui! vivante et curieuse période de la bibliophilie, et amusante! — A condition, toutefois, qu'on eût les reins solides. Il ne faisait pas bon aborder le feu d'enfer de la lutte sans être blindé, dûment approvisionné de munitions; et le débutant, entrant dans la carrière, pouvait rééditer le mot de Bonaparte entamant la campagne d'Italie : Nous allons manœuvrer, malheur à qui calculera mail
Ce n'est pas une raison de sentiment personnel qui nous fait souvenir avec complaisance de la bibliophilie de 1875. Ce n'est pas parce qu'elle nous rappelle nos débuts, ou bien parce que nous avons pu la voir et l'observer directement. Vraiment, ce fut la plus belle bibliophilie du siècle, parce que ce fut la plus complète. Individuellement, chaque amateur pouvait être limité ou exclusif dans ses désirs ou son plan. Mais l'ensemble des bibliophiles d'alors faisait « toute la bibliophilie », tout l'ensemble de la production
du livre. Et c'étaient tous les livres qui montaient, montaient : les incunables aussi bien que les vignettes du xvine ; les romans de chevalerie étaient inabordables, les poètes du xvie au quadruple du maximum, et les elzévirs, et tout! Et les reliures, et les provenances, et les « épreuves d'artiste », et les « tirages à part », et les eauxfortes, et les Boyet, et les Bozérian, et les jansénistes, et les « larges dentelles », ces dentelles ou au milieu de cœurs enflammés, de houlettes enrubannées, d'oiseaux qui se becquètent, se prélassaient les armes de Madame de Pompadour ! (ô enthousiasmes de Bauchart!) et à la vue desquelles, sentant « une sueur froide » d'émotion, on demandait « à ôter son paletot » ! (Charmants souvenirs, vous êtes déjà loin!)
Et on travaillait, on creusait la matière, toute la matière : la folie bibliophile recouvrait une érudition sérieuse, toujours intéressante, souvent amusante : les publications se succédaient : L'Art au XVIIIe siècle, Les Dessinateurs du XVIIIe siècle, Les Graveurs du XVIIIe siècle, et, simultanément, les guides pour amateurs des illustrés du xvme (cinq éditions), des roman-
tiques, des illustrés modernes; on bibliographiait en même temps Corneille, Molière, Regnard, et Béranger, Balzac, Gautier; on catalographiait l'estampe du xvme et la lithographie du xixe, Baudouin et Daumier, Saint-Aubin et Henry Monnier; les mômes érudits iconographiaient Moreau le jeune et Gavarni, le même temps republiait les anciens textes français et La Vie de Bohème, dans la même famille le père inventoriait les livres des Valois, le fils, les images de la Commune de 1871. D'autres « anecdotaient » la bibliophilie.
Génération de travailleurs et d'érudits : les Goncourt, les Burty, les Champfleury, les Asselineau, les Cohen, les Portails, les Mahérault, les Emmanuel Bocher, les Picot, les Paul Lacroix, les Bauchart, les Brivois, les Marcheville, les Spoelberg de Lovenjoul, les Parran, les Paul Lacombe, les Charles Cousin, etc., etc. Il faudrait un catalogue spécial pour cataloguer les catalogueurs. Les libraires eux-mêmes redoublaient de science, dans des catalogues fortement motivés.
Mais attention ! si l'ensemble était éclectique,
si individuellement quelques-uns l'étaient, — comme Paillet, comme M. Daguin qui savait s'intéresser à la fois aux éditions originales de nos classiques et aux diverses illustrations publiées à travers les siècles pour ces mêmes classiques, — la bibliophilie, en détail, était divisée, et divisée jusqu'à la guerre, en deux camps :
Les anciens bibliophiles, ceux qui ont reçu depuis le titre de vénérants : les clients de Potier, les survivants de l'école 1845-1860, très aimables mais très absolus, très connaisseurs mais très rebelles à la question d'art, repliés sur euxmêmes, sourds à tout bruit extérieur. Pas dans le courant, et se glorifiant de n'y pas être.
Les nouveaux, les jeunes (alors on vit des bibliophiles de vingt ans!), qui se distinguaient parce trait capital : ils apportaient dans la bibliophilie une sorte d'amour vigoureux pour la beauté physique des livres et surtout, la préoccupation de la question d'art. La question d'art, la seule qui m'intéresse vraiment dans les livres, écrivait hier encore Roger Portalis dans sa notice sur M. de Lignerolles. Ceci fut la note nouvelle.
Rien de curieux comme la rencontre des deux
courants, enl875,etcomme l'attitude des anciens bibliophiles, des incunablistes-aldins-elzévirienstrabouillétistes, brusquement mis en présence de l'art du xviue subitement révélé et d'une nouvelle couche de livres. Ils n'y comprirent rien, et restèrent froids, en dehors de tout, scepticpies devant le xvme siècle de Boucher, de Cochin, de Gravelot, d'Eisen, de Marillier, de Fragonard, décontenancés et demandant à l'oreille des jeunes si Moreau était vraiment bien! — même, devant le xixe, narquois: le livre moderne les horripilait. Un vieux-bibliophile, tout au plaisir de posséder la Complainte du nouveau Marié, 1490, souriait de pitié devant la Physiologie du Mariage sur papier jonquille, 1850; le nez dans son Parfait Macquereau suivant la cour, 1622, il s'étonnait qu'un honnête homme pût rechercher La Maison Tellier, 1881. Touchant d'un doigt respectueux son Pontus de Tyard de 1573, il repoussait du pied les éditions originales de Victor Hugo. 11 eût tenu pour bouffonne l'idée que, Le Débat de la Notre et de la Tannée étant une plaquette de bibliophile, la Physiologie de la Griselte avec bois de Gavarni pouvait en être
une aussi, et topique, et exquise! Quant à GilBlas illustré par Gigoux, Molière par Johannot, La Chaumière indienne par Meksonier et Napoléon par Raffet, il ne lui venait même pas à la pensée que ce fussent des livres.
Avec le bataillon des intraitables, avec cette vieille garde qui refusa toujours de se rendre à l'art et au sentiment de la modernité, il était déjà difficile de s'entendre en matière de livres.
En reliure, ce fut pire.
L'histoire de la bibliophilie de 1875, au point de vue reliure, c'est vingt ans de guerre entre les traditionnaires et les novateurs (ne nous plaignons pas : la lutte, c'est la vie! quand on ne se chamaillera plus pour la reliure, c'est qu'elle sera morte!). Et cette lutte de vingt ans ne se terminera que par l'extermination de l'une des deux armées. Laquelle? En 1875, nul ne pourrait le prévoir. Les novateurs sont nombreux et remuants. Mais les traditionnaires tiennent la grande situation acquise, le prestige, l'ascendant, l'autorité.
Trautz. — L'apothéose.
Vers 1875, le personnel des relieurs est ainsi composé :
Trautz, absolument prépondérant; Marius Michel père et fils, Lortic, Thibaron-Joly, Cuzin, Belz, Chambolle, Hardy-Mennil, Petit, Smeers, Brany, David, Allô, Amand, Reymann, Canapé, Gruel-Engelmann, etc.;
Et encore Wampflugh, doreur, ci-devant chez Lortic, puis s'étant établi et dorant chez lui de 1865 à 1881, véritable cheville ouvrière, pour Thompson, Petit-Simier, Thibaron, Canapé, Smeers, Quinet, Thivet, Brany, Reymann, Pierson ,
Masson-Debonnelle , Lanscelin , Allô , Cuzin , Ruban, Trautz (oui, pour Trautz!);
Les industriels : Engel, Lenègre, Magnier.
Trautz (Trautz tout court, cette fois! on l'appelle enfin de ce monosyllabe triomphant, tandis que lui, conservant pieusement accolé à son nom celui de son illustre prédécesseur, veut rester jusqu'à la fin Trautz-Bauzonnet!), Trautz est à son apogée. Jamais le grand relieur n'a relié plus martelé, plus cambré, plus serré, jamais la peau n'a été d'un plus beau poli, jamais les combinaisons de nuances entre l'extérieur et la doublure plus harmonieuses, jamais la dorure plus vigoureuse et plus brillante. Une petite irrégularité cependant, si particulière, qu'elle équivaut à une signature : les nerfs, décors des dos, et titres, posés légèrement de travers et mon tant de gauche à droite. (Trautz dorait à l'allemande, en poussant, par un mouvement vertical, droit devant lui sur le livre placé en travers de lui. Tandis que les Français poussent les titres latéralement, sur le livre placé droit devant eux.)
El Trautz a cessé d'être un inconnu pour le
public. En dehors des anciens bibliophiles, des Lurde, des Lignerolles, des Lacarelle, il a de nouveaux clients dans les bibliophiles de 1875. D'abord le jeune James de Rothschild : à la fois vieux-bibliophile par son érudition, par ses préférences pour les anciens monuments de la littérature française, par l'exclusivisme de certains jugements, et néo-bibliophile par l'intensité et la sincérité de la passion, par l'impétuosité, la violence du désir, enfin par la nouveauté de son plan de collection. Comme Paillet, il embrassait l'histoire entière du livre. Il avait hérité de son grand-père une admirable série de dessins originaux du xvme récoltés dans le bon temps aux ventes Renouard et autres, les dessins de Boucher pour Molière, de Gravelot pour Boccace, d'Eisen pour les Contes de La Fontaine, de Moreau pour Rousseau, etc. Sans doute, dans le fond de son cœur il leur préférait ses chers poètes du xvie : mais enfin, ces dessins, il les avait. Et, pour posséder tel précieux Marot ou Ronsard, le fondateur de la société des Anciens Textes n'en poussait pas moins, dans sa bibliothèque, la poésie française jusqu'à Lamartine et
Hugo; chose alors inouïe d'indépendance. Commençant le théâtre avec les mystères, il le poussait jusqu'à nos comédies contemporaines; recherchant Pathelin et Tabarin, il ne repoussait pas bibliophiliquement Emile Augier et Meilhac : il y a vingt-cinq ans, c'était prodigieux! Aujourd'hui, il fût allé de Villon à Bruant.
Trautz a Bauchart, pour lequel, se remettant à la mosaïque après onze ans d'intervalle, il a mis en 1868 les Prières chrétiennes, manuscrit in- 12 du xvne, dans une mosaïque imitée de Padeloup, et en 1872, la Louise Labê de 1555 dans une autre brillante mosaïque à velléités originales respectant la tradition; — Bauchart, qui comme vigueur de propagande, vaut à lui seul une armée de bibliophiles, et qui, par des récits pittoresques et de flamme, répand le nom de Trautz jusque dans les milieux profanes !
Il a Paillet, pour lequel il vient de mosaïquer la reliure d'un Office de la Vierge, maroquin blanc à compartiments bleus, décor imité de Le Gascon, avec doublure de vélin à décor original, pendant qu'il exécute pour Lacarelle un Villon de 1532 en mosaïque imitée de Padeloup.