‹ La reliure du XIXe siècleChapitre 15 sur 69 · Bibliothèque Eugène Paillet · texte numérisé non relu

Bibliothèque Eugène Paillet

IMlio6 D.,,arcl

lmp.Ch.Wit

EUGENIE GRANDET, 1883

RELIURE DE CUZIN

Lortic. — Le décor à

Aux alentours de 1872 il se passa quelque chose de notable dans l'histoire du décor. Lortic eut une idée.

Lortic ! une des personnalités les plus tranchées de la reliure. Relieur fameux, certes, mais le plus furieusement contesté qui fut jamais. Lortic! nom d'un véritable champ de bataille où Jes passions des bibliophiles atteignirent leur paroxysme : nom sur lequel il fut discuté et disputé presque autant que sur la bulle Unigenitus. L'article premier de la foi

trautziste fut d'être lorticophobe. De là des attaques acharnées, un dénigrement implacable, des sarcasmes, malédictions, anathèmes, fureurs

— Nous vous entendons : c'est une querelle de Gluckistes et de Piccinistes. Les trautzolâtres et les « lorticoles »

— Ah ! vous êtes loin de compte ; dites une guerre de religion, avec prétentions à l'infaillibilité dans l'un des camps, excommunications, iconoclastie : le rêve des soi-disant orthodoxes eût été une Saint-Barthélémy des reliures de Lortic !

Aujourd'hui qu'on juge avec plus de calme et de sûreté, un bibliophile écrivain, d'Eylac (baron de Claye) a pu dire avec justice qu'on ne déchaîne pas de telles colères et de telles haines sans être quelqu'un.

Lortic fut quelqu'un.

D'abord, il fut un des plus célèbres relieurs de son temps, et, malgré ses défauts, le concurrent parfois heureux de Trautz.

Et surtout, il fut une physionomie. C'est

même par là, plus que par ses idiosyncrasies de métier, qu'il dut cabrer ses adversaires. La vraie singularité de Lortic? pour parler à peu près comme le Beaumarchais de Tarare :

Elle est toute dans son caractère.

Caractère original, tranché, l'opposé absolu de Trautz. Entre les deux, toute la distance d'un Allemand à un Gascon.

Lortic, petit Languedocien brun, agité, volontaire, ardent, avantageux, ambitieux, passionné pour la reliure et enragé pour parvenir, aimant ce qui brille — sur un livre, et sur une poitrine; parti de rien en 1840 et déjà arrivé dix ans après; ne manquant pas une exposition, et pas une médaille; conquérant légitimement d'ailleurs la série des récompenses, jusqu'à la plus haute ; devenant, parallèlement à son succès, de plus en plus entier, despote — disons le mot; orgueilleux — et, ce qui est plus grave, orgueilleux avec l'accent toulousain ; prononçant une espécialité et un espécimin : ceci, sur le moment, donna barre sur lui aux moqueurs. Eh mais ! jadis, Le Gascon a dû avoir cet accent-là! m. 10

Surtout aucune passivité. Il eut cette originalité de ne faire en reliure que ce qu'il voulait. Il ne faisait qu'à sa tête, il n'écoutait que lui. Quand cet intransigeant se trouva en présence des trautzolàtres, les plus intransigeants bibliophiles connus, l'incompatibilité d'humeur dut forcément être absolue.

Lorlic imagina de relier d'autorité, sans attendre le client. Ayant intelligemment reconnu combien le métier de relieur est ingrat, il y joignit avec profit le commerce des livres. Lorlic, dit la préface du catalogue de sa vente après décès, achetait des raretés bibliographiques pour les habiller à son aise et suivant son goût. Ceci est original. Et le catalogue d'ajouter : Il ne s'en dessaisissait ensuite qu'à regret et pour être agréable à quelque client éminent. Ce n'est point autrement que le père de M. Jourdain faisait pour les étoffes. Bref Lorlic, libraire, faisait commerce de livres tout habillés par Lortic, relieur. Ce qui, par parenthèse en fit de prime abord la bête noire de messieurs les libraires.

C'est ainsi, pour donner un exemple, que naquit le fameux exemplaire Paillet des Petits

Conteurs. Cet exemplaire ne fut pas confié par le bibliophile au relieur, pour être habillé. Ce fut le relieur qui acheta un jour la suite des épreuves d'artiste, un autre jour un texte broché, et qui vendit le tout au bibliophile sous condition que le livre serait relié par lui, Lortic, et suivant son idée également à lui, Lortic.

Lortic avait du livre relié une conception à lui : il le voulait ferme, très bloc, fin de cartons, très fin de nerfs : au total, élégant. 11 couvrait ses dos d'un matériel de fers tortillés qui lui était particulier et fait reconnaître ses reliures entre toutes. Il a fait de très gracieuses plaquettes.

La densité du livre, il l'obtint quelquefois par un battage exagéré, voire par le laminage. De là des hurlements dans le camp trautzisle : Lortic ar/randit les livres à force de les laminer! C'est précieux pour les elzévirs courts ; vous lui en donnez un de 135 millimètres, il vous le rend de 138 ! Ceci est un de ces traits sur lesquels on se pâme.

La vérité est que l'abus de la pression a été

le défaut de plus d'un relieur de notre siècle. Repassez vos Thouvenin, vos Bauzonnet, vos Trautz, et en feuilletant, vous ne trouverez que trop souvent des papiers brûlés, plombés, tués; vous ne trouverez que trop souvent, au milieu des feuillets mats, des témoins irrécusables d'un broyage abusif : les feuillets ayant formé la séparation des paquets de battage ou de laminage, outrageusement lissés, satinés; un « glaçage » complet. Voilà où mène la poursuite à outrance de la reliure dense, voilà les beautés du « bloc» !

Plus personnel, plus audacieux que Trautz, Lortic fut moins égal, moins sûr — pour user du mot à la mode : moins « impeccable » — dans le métier. Il eut deux défauts saillants : trop serrer les dos, et surtout la rage d'amincir le maroquin, ou de l'écraser au polissage jusqu'à le réduire à l'état de basane : la peau semble exténuée, prête à se fendiller, à s'écailler, à craquer. Pour l'en corriger, il n'y fallait pas penser. Il était indocile aux conseils.

Dans le choix et l'association des couleurs, il fut aussi moins sûr que Trautz, et tomba parfois dans les tons faux ou criards.

Pour le décor, Lortic, avec une passion véritable, concevait le livre relié comme un joyau : il aimait le riche, le fastueux, le flamboyant, les plats couverts d'or, les doublures scintillantes de feuillages et de semis; les tranches ciselées; les gardes de moire, même de brocart d'or. (Le tout, précieusement conservé dans des étuis, généralement en maroquin vert.)

Les gardes de moire : encore une affaire ! Il y a trente ans, vingt ans, dix ans même, les bibliophiles les plus transcendants étaient habitués à voir, en face des riches doublures en maroquin, du papier peigne. C'était pauvre et laid, mais l'éducation de l'œil y était faite. Lortic, qui avait de l'initiative et un instinct de précurseur, voulut réagir et rétablit les gardes en étoffe, en tabis, en moire. Les trautzistes, qui acceptaient à la rigueur le tabis de ton passé sur des reliures anciennes, ne purent admettre l'étoffe fraîche sur des reliures neuves. Nous les avons vus faire dix ans, oui, dix ans de suite, tous les dimanches, des simagrées sur la moire des Petits Conteurs de la bibliothèque Paillet. Dix

ans de grimaces! On eût dit les femmes savantes choquées par une expression incongrue. Celte orthodoxie de papier peigne était un peu bien ridicule. Il eût été plus perspicace de se faire une nouvelle accommodation de l'œil.

Et comme, suivant la règle que nous avons posée, il faut prendre en tout le contre-pied des prédictions trautzisles, c'est l'étoffe de garde qui a eu le dessus et qui aujourd'hui détrône le papier peigne. C'est à l'étoffe qu'est faite l'éducation de notre œil ; c'est le papier peigne qui heurte et semble inacceptable. Tu as vaincu, homme de Saint-Gaudens !

Pour la dorure, il l'eut caractéristique et extraordinaire : il faut compter Lortic au premier rang des grands doreurs. Non pas qu'il dorât de sa main. Mais dans un atelier de reliure, la dorure — tout comme le corps d'ouvrage — est, non ce que les doreurs la font, mais ce que le maître de l'atelier, le patron, veut qu'elle soit. Un atelier, comme un orchestre, vaut avant tout ce que vaut le chef d'orchestre.

Lortic voulut la dorure d'un bel or jaune,

chaude, très enfoncée, très repassée, très brillante, rutilante. Il l'eut toujours belle, magnifique et constante, semblable à elle-même bien qu'elle ait été faite de mains différentes.

Un détail en passant: Lortic, usant dictatorialement de son droit de chef d'industrie, ne laissa jamais un client pénétrer dans l'atelier, saisir le travail en voie de confection, voir les ouvriers, et « mettre le nez dans la jatte à colle ». Avec lui point de cette joie, si chère au vrai bibliophile. Il recevait invariablement dans un petit salon : au besoin, il y apportait la reliure ou la dorure en cours, et discutait avec le client, seul à seul. Nul ne pénétra plus loin.

Aussi, à l'occasion de l'exposition de Vienne, les délégués ouvriers, a qui l'autoritaire et peu souple relieur avait, paraît-il, refusé d'ouvrir ses vitrines, accusèrent-ils Lortic, dans leur rapport, de masquer ses collaborateurs et de priver ainsi de récompenses des coopérateurs.

Nous touchons ici, sans en avoir l'air, à l'une des grosses questions du travail contemporain : la désignation à faire, par un industriel, des artistes

ou des ouvriers d'une habileté exceptionnelle qui l'ont aidé à réaliser ses projets. Question simple en principe : un industriel ne doit pas cacher les noms de ses collaborateurs artistes. Question très complexe dans la pratique, parce qu'elle exige un dosage de la valeur du coopérateur. Où est le point précis où commence l'habileté exceptionnelle, et où il faut commencer à nommer? Voulez-vous savoir le nom du doreur qui a poussé le titre sur un cartonnage de trente sous? Ce n'est pas palpitant. Consentirez-vous à ignorer le nom du doreur qui, sur un livre précieux, vous a fait mille ou quinze cents francs de merveilleux travail? Jamais de la vie! Mais où est la limite entre ce qui n'est pas intéressant et ce qui le devient? Entre le droit incontestable et la prétention abusive?

Autre élément incertain : le client lui-même ; le client peu bibliophile n'aura jamais l'idée de demander de qui est une dorure, même merveilleuse : il ne connaît que le nom de l'atelier. Le bibliophile invétéré au contraire est curieux comme un inquisiteur; il veut tout savoir et arrive toujours à tout savoir : il veut savoir

non pas seulement qui a doré un livre, mais qui l'a battu, et qui l'a cousu, et qui l'a doré sur tranches, et qui l'a couvert, bref, qui l'a relié.

Car si le travail du doreur est plus llatteur à l'œil, et semble plus artistique, plus relevé, plus enorgueillissant pour celui qui le fait, le travail du relieur, plus obscur pour les profanes, conserve aux yeux du vrai bibliophile une importance primordiale. Avant tout, le livre bien relié. La dorure ne prend tout son aspect que sur un livre bien relié. Les doreurs ne sauraient avoir trop de considération pour ceux des camarades qui leur préparent le terrain. (Quand il leur passe par les mains un La Fontaine, ils peuvent relire les Membres et l'Estomac.)

Plus un industriel a de valeur personnelle, moins il masque ses collaborateurs, plus il les met en avant. Faire récompenser les autres, là est la vraie force. Ajoutons d'un autre côté que, généralement, plus les coopérateurs sont habiles, plus ils sont disciplinés.

Ne plongeons pas plus avant dans ces graves questions qui ne sont pas de notre fait. Et concluons, non en chef d'atelier ou en coopérateur, m. M

mais en bibliophile. Le patron, encore une fois, comme le chef d'orchestre, est tout. Mais dans un orchestre, les solistes qui ont exécuté un passage délicat, viennent recevoir les applaudissements des dilettantes. Les bibliophiles qui s'intéressent à la reliure voudront toujours connaître, et arriveront sûrement à connaître, pour les applaudir — ou les anathématiser, s'il y a lieu — les noms de tous ceux qui ont touché à leurs livres.

Ainsi, nous savons que Lortic eut pour principaux doreurs :

Wampflug, que nous avons vu obtenir à l'exposition de 1855 une mention de coopérateur (en même temps que d'autres doreurs : Mézamat et André, de l'Imprimerie impériale, Froment et Linassier, de la maison Marne, etc.). Depuis, Wampflug, après être passé chez Petit, de la rue du Bac, s'établit à son compte, le {"octobre 1865;

Maillard, né à Bar-le-Duc en 1840 : il fut d'abord doreur chez Mme Despierres, relieur de l'Empereur. (Il a même conservé, de cotte époque, de curieux frottis de décors « second

MISSEL DE CHALONS,lb4.3

Page 1