‹ La reliure du XIXe siècleChapitre 16 sur 69 · RA · texte numérisé non relu

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Empire ».) Maillard resta dix ans chez Lortic, de 1866 à 1876. Nous le retrouverons plus loin ; Domont, né à Amiens en 1847, apprenti chez Mézamat, doreur chez Marius Michel, 1866- 1868, puis, après son service militaire, chez Smeers, 1875-1876, puis chez Lortic, 1876- 1879. Nous le retrouverons également plus tard.

Comme décor;, Lortic fit généralement, pour répondre aux exigences de la bibliophilie de son temps, des copies : reliures monastiques, Grolier, Henri II, fanfares, ou des pseudo-copies, du nouveau dans le genre ancien, et en poussant toujours au flamboyant.

[121] Voici un exemple caractéristique de sa manière. C'est la reliure d'un Missel de Châlons 1545, in-fol., vélin de la collection Didot. A l'extérieur, riche dessin byzantino-xixc mosaïque, avec une croix centrale portant en mosaïque une Vierge et les symboles des quatre évangélistes. (liOrtic a beaucoup employé cette croix.)

j ! 22] Doublure du même volume : sur maro-

quin rouge, semis de marguerites de couleurs alternées, dans un riche encadrement de feuillage genre xvr51.

On peut citer encore la reliure exécutée, pour le comte de Sauvage, sur les deux volumes grand in-fol. de la Bible de Hachette illustrée par Bida. L'extérieur, rouge ancien avec fers à froid. A l'intérieur, sur une doublure bleue, le plus étonnant, le plus éblouissant décor à compartiments et feuillages xvie-xixe qui se puisse imaginer, couvrant ces plats d'une si vaste dimension (deux mille francs de reliure par volume, d'ailleurs). C'est de haute virtuosité.

Dans les copies de fanfares, Lortic aimait tellement la richesse, qu'il trouva le moyen de renchérir sur les fanfares anciennes les plus chargées, et d'être, si l'on peut dire, encore plus fanfare que nature. Exemples : une Bible in-fol. d'Anvers, 1541, qui était restée chez Lortic et a passé à sa vente en 1894, et le

\. Communiqué par MM. Emile Paul, Huard cl Guillemin.

fameux Monstrelet de Vérard, in-fol., de la collection Didot, qui passa en vente en 1878. C'était éclaboussant de dorure, et du plus étonnant métier. A son aspect, une clameur s'éleva du camp trautziste : le monstre laid! le monstre laid! Sur ce mot on se roula pendant deux mois chez Fontaine, dans les conciliabules.

Lortic eut des clients fidèles et enthousiastes. En première ligne Ambroise-Firmin Didot : sa bibliothèque, dont nous ferons plus loin la statistique au point de vue de la reliure, sur plus de trois mille articles nous en offre quatorze cents en reliure moderne, dont cinq cents Lortic !

Parcourez le catalogue de cette collection Didot, si importante au point de vue documentaire, au point de vue de l'étude, et qui produisit en vente deux millions, parcourez-le et c'est là que vous saisirez le détail de la production de l'atelier Lortic.

Parcourez aussi le catalogue de la bibliothèque liturgique du duc de Parme (comte de Yillafranca) publié en 1878. Lortic avait relié pour

cette collection spéciale près de cent cinquante missels ou livres de liturgie. Là il put donner carrière à son luxe de croix byzantines, semis, feuillages et gardes d'étoffes.

Un autre grand client de Lortic fut l'architecte Lesoufaché. Lortic a aussi relié pour le duc d'Aumale, la collection Destailleurs, etc.

Mais pour les purs, pour les croyants de Kœhler, de Niedrée, de Duru, de Bauzonnet et de Trautz, il n'a rien relié du tout. Jamais une reliure de Lortic ne força la porte de leurs bibliothèques, tabernacles inviolés. La proscription fut immédiate et radicale; la congrégation le mit à l'index; en quarantaine absolue. Ce fut pire que pour Cape.

Les choses ainsi posées dès le début, Lortic manquait de toute souplesse et de toute adresse pour les arranger.

Il ne savait pas admirer — ou faire semblant — la reliure des autres. Il n'aimait d'ailleurs que la sienne. Ceci, après tout, est d'un artiste, et rappelle le mot de Gustave Doré qui, un jour, lanciné, exaspéré par les critiques décochées à

ses grandes machines picturales, finit par ouvrir son cœur à Giacomelli, en s'écriant : Eh bien, oui, là ! je n'aime que ma peinture : c'est la seule qui me fasse plaisir. Et puis tous les peintres sont comme moi: seulement moi, je le dis! Lortic, s'il ne le disait pas, le laissait voir.

Un jour, le comte de Lurde, trautziste absolu, se laisse aller, sur les supplications d'un bibliophile, à essayer de Lortic; il lui confie trois ou quatre volumes. Quand le relieur les rapporte, le bibliophile, suivant l'usage, lui montre sa bibliothèque; on examine des reliures de Bauzonnet, deTrautz. Lortic, plein de lui, manque de piété : il se laisse emporter h critiquer les dieux. Le bibliophile ne répond pas. Le relieur s'en va, descend; comme il traverse la cour, un objet tombant du ciel, vient s'écraser à ses pieds, puis un autre, puis un autre. C'étaient les livres qu'il venait de rapporter reliés, et que le bibliophile jetait par la fenêtre.

Cette défenestration, qui pour les bibliophiles a une bien autre importance que celle de Prague, déchaîna la guerre.

Les traulzistes vouant à Lortic une inexpri-

mable haine, donnèrent à toutes ses flamboyances d'ornementation le nom de lorticulture ; sur quoi ils se tordaient. Leur joie, leur danse du scalp, fut de casser les reliures de Lortic, de délortiquer les livres. Et le plus farouche — ou le plus poseur — du clan ajoutait ce mot célèbre : Moi, je ne veux même pas toucher les reliures de cet homme-là; je fais monter un commissionnaire pour leur casser les reins ! Ces colères appartiennent à l'histoire.

On raconte encore qu'un jour le duc d'Aumale montrait à Lortic sa bibliothèque et, naturellement, toutes ses reliures modernes. Sur quoi le relieur demande la permission de dire son avis. — Dites, monsieur Lortic. — Eh bien, Monseigneur, ça manque à'estyle 1 — Et où voulez-vous qu'on aille chercher un style? — Chez moi.

Comme tous les mots historiques, celui-ci n'a peut-être pas été dit, mais il caractérise l'homme.

Je veux créer un eslyle! Pour ceci Lortic l'a dit à chacun de nous. L'accent faisait rire. Mais l'idée était juste, et elle restera le vrai mérite

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