RELIURE DE L0RT1C
de la délégation ouvrière dit que sa vitrine, par le beau brillant de sa dorure très fournie en or à la couchure, surpassait tout.
Lortic avait donc fait une chose méritoire en dégageant une idée nouvelle.
Celle-ci plut immédiatement aux esprits transigeants, comme Paillet.
Mais les juges très forts, les trautzistes, que dirent-ils, en présence d'une œuvre originale? Ils redoublèrent de huées. Trautz étant pour eux l'Ingres de la reliure, Lortic en fut le Manet. Trautz étant dieu, Lortic était l'anti- Trautz, l'antéchrist, le diable. Si je vais en enfer, disait Lacarelle, mon supplice sera d'y voir des reliures de Lortic. (De tels mots ne sont pas, d'ailleurs, pour faire aimer les amateurs !) Et pourtant, pendant dix ans, Lacarelle venait le dimanche examiner les Petits Conteurs, chez Eugène Paillet, les contemplait longuement et sans mot dire, essuyait son lorgnon, regardait encore, et finissait par crier: // a de la patte! Il a de la patte I C'était mal tomber, puisque Lortic était l'idée, et n'était point la patte.
Pour l'un des exemplaires des Portes de Fer, les trautzistes assassinèrent son possesseur de sarcasmes jusqu'à ce qu'ils le lui eussent fait vendre de dégoût!
Enfin, sur le décor du Temple de Gnide fut dit par un trautzolâtre ce mot célèbre qui fit fureur, à l'époque où l'on venait d'inaugurer le monument de Garnier : Ce n'est pas de la reliure, c'est le foyer du nouvel Opéra !
Pendant dix ans, le marquis, le comte, le baron jouèrent, à la parlotte chez Fontaine, une vraie scène moliéresque : La Critique de l'école de Lortic.
Toute cette rage de trautzistes est médiocre. Les trautzistes sont passés, sans les voir, et même en protestant, sur quelques-uns des plus merveilleux morceaux de l'ère des grands doreurs, et faits avec quel soin! tracés, dorés, redorés trois ou quatre fois; le croisement des filets était bien obtenu, au tracé, par un seul fer, mais le repassage s'en faisait au filet.
Lortic, sans s'émouvoir, continua à faire à son idée, et à verser des torrents de dorure malgré ses blasphémateurs. En 1878, après l'Exposition
universelle, il toucha au but, il reçut la croix, la seconde de la reliure, la première au titre français (celle de Trautz ayant été donnée au titre étranger). Cela le grisa d'ailleurs pour le reste de ses jours. Il est mort en 1892.
Aujourd'hui le procès de Lortic, qui en somme n'a jamais été perdu, est revisé. Encore au rebours des prédictions des trautzistes, les « foyers de l'Opéra » comptent dans les œuvres précieuses de la reliure. On reconnaît que le décor très chargé est tout aussi légitime de nos jours qu'il l'était du temps des Eve ou de Le Gascon. Personne n'est plus tenté de jeter par la fenêtre des livres qui se payent maintenant comme des joyaux (5 000 francs les Portes de Fer; 12 000 francs les Petits Conteurs : il est vrai que le contenu y est pour quelque chose!).
Et le dernier mot sur Lortic n'est pas encore dit. Il a créé un genre, c'est entendu ; mais les exemples en sont, au total, très peu, trop peu nombreux. Or celte situation peut même maintenant, et d'une façon posthume, se modifier. Lortic, en effet, a un continuateur, un de ses fils,
relieur, qui vient de reprendre le décor à caissons sur une reliure remarquablement dorée :
[126] Lortic fils. Reliure de Bibliothèque d'un Bibliophile (catalogue de la bibliothèque Paillet), 1885, in-8°. L'extérieur, en maroquin vieil or, porte une large bordure genre xvme. La doublure, que nous reproduisons, est à caissons identiques à ceux des Petits Conteurs1.
La renommée de Lortic est donc désormais dans la main de son fils ; que celui-ci fasse ce que faisaient les relieurs anciens : il a son décor à lui, qu'il l'applique le plus souvent possible, sans s'inquiéter du sujet du livre, et, quand il en aura ainsi couvert une vingtaine de volumes, — en variant les détails, bien entendu, — la reliure à caissons sera devenue une reliure typique, pour faire suite aux arabesques, aux filigranes et aux dentelles, et Lortic père, son inventeur, pourra, malgré ses défauts, être appelé le Le Gascon du xix° siècle.