‹ La reliure du XIXe siècleChapitre 26 sur 69 · L'ART · texte numérisé non relu

L'ART

RELIURE DE MARIUS MICHEL

dont on peut dire : C'est de la reliure, ce n'est pas de l'art. »

Le mot n'en cassa pas moins les reinsàMarius. Paillet lui-même n'essaya rien avec lui!

Naturellement, Marius regimbait comme un diable, outré de se voir ainsi excommunié par les dévots qui montaient respectueusement à l'étage au-dessus de lui, chez le dieu Trautz.

Représentez-vous cette scène dans la librairie de Morgand. Trois acteurs : James de Rothschild, Morgand, Marius. Grande discussion bibliopégique, puis enthousiasmes exclusifs sur Trautz. Marius s'emporte, il lance des critiques, qui semblent des lardons. Morgand, avec cette exaltation qu'il sait toujours avoir quand il faut, brandit un janséniste de Trautz, et montrant le dos du livre : Trouvez-moi, dit-il avec véhémence à Marius, trouvez-moi un relieur, un seul, qui soit simplement capable de pousser un titre de cette façon-là 1 Et Marius — exaspéré — de répondre, bravant les mécènes de Trautz, bravant la foudre : En effet, il est de travers! ! I

La congrégation, réunie chez Fontaine, mais cette fois en conseil de guerre, puis en peloton

d'exécution, décréta ceci : On ne fait pas relier chez Marins. Le coup de grâce!

Marius tomba; au lieu d'arriver d'emblée, il lui fallait désormais conquérir la clientèle et imposer ses idées peu à peu.

Heureusement cependant, le tir des trautzistes n'était pas si certain qu'il paraissait; Marius avait été mal fusillé, et — toujours au contrepied des prédictions trautzolâtres — on allait bientôt faire relier chez lui, et considérablement, et c'est lui qui allait exercer une influence capitale sur le renouvellement des idées.

Mort de Trautz.

oJÙ

Vous êtes prié d'assister au Convoi, Service et Enterrement de Monsieur Georges TRAUTZ, décédé le 6 novembre 1879, en son domicile, rue d'Assas, n° 72, dans sa 72° année, qui se feront le vendredi 7 courant à 11 heures très précises, au Temple de la Rédemption, rue Chauchat.

De la part de Madame Trautz, sa veuve, de Monsieur Albert Trautz, son fils, de Monsieur Bauzonnet, son beau-père....

L'Inhumation aura lieu au cimetière Montparnasse.

Trautz mourait au comble de la gloire, avec une renommée que nul relieur n'avait jamais atteinte, pas même Thouvenin. Son beau-père

Bauzonnet, âgé en 1879 de quatre-vingt-onze ans, lui survivait !

Quelque chose, cependant, manqua à Trautz. Non pas les regrets de ses clients et adorateurs. Non pas les articles nécrologiques; James de Rothschild le déifia très convenablement dans le catalogue de Morgand, et, dès le début d'une revue mensuelle qui se fondait en 1880, Le Livre, paraissait sous la signature d'un bibliographe, Jules Le Petit, un article qu'il est bon de lire. Mais cela ne dépassait pas le milieu spécial. Ce qui manqua à Trautz, et qui n'avait pas manqué à Thouvenin et à Cape, c'est un Charles Nodier poussant le cri désespéré; c'est un grand pleureur comme Janin pour révéler le relieur urbi et orbi, en le couvrant de larmes en plein Journal des Débats !

Tout de suite, quelques notes inquiétantes. Trautz mourait à l'apogée de la hausse et des prix inouïs. Et l'article du Livre disait : « Dans les dernières années, la vogue de ses reliures était arrivée à la manie, à l 'exagération, presqtie à la folie. »

Le plus grave fut que contrairement aux

prédictions et aux espoirs des fervents, le monde ne cessa pas de tourner, ni la reliure d'exister et que les bibliophiles se posèrent cette question :

Chez qui et comment allons-nous faire relier?

Le fils de Trautz ne s'était jamais occupé de reliure. Ce fut Motte, le couvreur, qui prit l'atelier.

Ici, un gros point d'interrogation. Qui sera chargé de la dorure, du décor?

Pour des gens sans préjugés, la réponse eût été facile : les doreurs habiles abondaient.

Mais pour les bibliophiles à préjugés, la question était insoluble. Un successeur à Trautz? Vous raillez. L'article du Livre nous montre « l'état d'âme » de la bibliophilie à ce moment.

« Peut-être les amateurs exclusifs qui n'admettent pas d'autres doreurs que Trautz en seront-ils maintenant réduits à se contenter des reliures sévères auxquelles les jansénistes ont donné leur nom. S'il ne tombe pas un jour ou l'autre du ciel, sous la forme d'un ange ou d'un séraphin, un doreur au visage transfiguré, aux ailes et aux pinceaux étincelants, pour fasciner les amateurs difficiles, nous sommes

peut-être condamnés, malgré les gracieuses compositions de deux oxi trois artistes nouveaux, qui marchaient de pair avec Trautz, à voir revivre le jansénisme, sinon au sein de notre mère l'Eglise, au moins dans l'art de la reliure du xix" siècle!

Eh bien, prenez encore ici le contre-pied de ce que disent les trautzistes.

Le successeur de Trautz ne sera pas Motte, dont l'atelier, malgré ses qualités, s'effondrera en peu de temps. Et quant à l'atelier très remarquable de Thibaron-Joly, puis de Joly seul, il se fermera bientôt par la mort de Thibaron et par le départ prématuré de Joly, pris du désir de vivre à la campagne.

Le vrai successeur de Trautz fut Cuzin.

L'être « surnaturel » — dont la venue semblait douteuse à moins d'un miracle — le doreur se retrouva. Il n'eut pas d'ailes, il est vrai, mais une bonne main solide, avec de jolis fers au bout. En l'espèce c'était suffisant.

Loin de se faire janséniste, le décor va se développer de plus en plus.

Cuzin. — Le décor « xvur'-xix" ».

Voici d'abord un type de décor sorti tout naturellement de la nécessité.

Vers 1880, la poussée sur le xvme (et d'ailleurs sur tous les livres) atteint son paroxysme.

Les livres illustrés du xvin" se recherchent alors en deux conditions absolument différentes :

Ou bien — pour les bibliophiles sensibles au toucher du livre — dans la reliure du temps. Si cette reliure ancienne est bonne et bien conservée, si le volume est « dans un Derome d'une fraîcheur exquise! — virginale!! inso-

lente!!! » (Bauchart dixit), il forme un objet de curiosité — un bibelot — parfait. Que si, par surcroît, ce Derome d'une pureté virginale porte une dentelle — une dentelle Pompadour, Monsieur! — on ne se connaît plus! Il faut dépenser des sommes folles pour constituer comme Danyau une petite bibliothèque de livres illustrés du xvme exclusivement en vieux maroquin.

Ou bien, — pour les iconophiles qui ont l'œil fait à « la Belle Épreuve » — avec des illustralions d'une qualité exceptionnelle. Non pas seulement avec des épreuves très bonnes, mais avec des épreuves extraordinaires, retrouvées après coup, et que la passion des amateurs spéciaux et le bouillonnement du marché faisaient sortir de leurs cachettes : épreuves avant la lettre, épreuves d'artiste, fleurons tirés hors texte et états d'eau-forte (dans le langage des bibliophiles de 1875 : les « tirages à part » et les « eaux-fortes pures »). Ces épreuves extra, on les achetait encore pour rien en 1871, à la veille de la frénésie. (Une suite avant la lettre des illustrations de Moreau pour les Chansons de

L'ORIGINE DES GRACES. 1777 . RE DF. CU/.1N (DOUBLUREy

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