‹ La reliure du XIXe siècleChapitre 65 sur 69 · SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES · texte numérisé non relu

SERVITUDE ET GRANDEUR MILITAIRES

RELIURE DF. MARIUS MICHEL (DOUBLURE

arène athlétique. Lignerolles n'était pas homme à ramasser le caleçon et à lutter publiquement. Visiblement décontenancé, il errait de la salle Drouot aux passages et au quai, agité comme une âme en peine, ayant l'air de faire de la bibliophilie en manteau couleur de muraille, promenant un sourire fin et énigmatique, dont on n'eût pu dire s'il était satisfait ou sceptique, triomphant ou douloureux....

Inanité du mystère poussé jusqu'à la manie! Un jour, il fallut tout montrer. Oh! pas de bonne volonté. Ce fut après sa mort, le jour où, pour la vente, les livres furent portés chez l'expert. Le monde bibliophile, assoiffé de curiosité depuis des années, s'y rua. Il en sortit avec la mine longue.

Désillusion immense, la bibliothèque Lignerolles n'était pas cette collection suprême que les bibliophiles de 1875 se figuraient avec leurs idées de 1875! Sur la première surprise, plusieurs s'écrièrent : Mais Lignerolles n'a rien! Cri de la curiosité déçue, mais inexact. Lignerolles avait immensément, il avait trop! Paillet a défini cette collection d'un mot juste : m. 27

il l'a appelée « une bibliothèque mal digérée ». C'était la bibliothèque d'un passionné faible, qui avait aimé les livres d'un amour fou, mais sans décision, et sans spontanéité. Enfoncé jusqu'au cou dans le vieux programme de 1840, il n'avait jamais su en sortir, vénérant dans l'âme, insensible à la question d'art, poursuivant cette chimère : de tout avoir, de tout saisir au passage, s'attardant à des séries interminables, à des théologies démodées — n'avait-il pas trente-six éditions de Saint Augustin! — réunissant assurément de belles parties, comme celle des plaquettes sur l'histoire de France, mais manquant à peu près invariablement la pièce exceptionnelle , enlizé dans les acquisitions courantes et, naturellement, démuni le jour des grandes occasions. Quel bibliophile ne connaît cette douleur? Mais chez Lignerolles elle fut suraiguë.

Le Lignerolles vrai fut celui qui disait à son libraire : Monsieur Morgand, croyez que j'ai été bien malheureux I Cet homme a souffert mort et passion. Se donner au livre jusqu'à ne plus conserver une seule pensée autre, s'anéantir en

sa bibliothèque, jour et nuit; vouloir tout, et par conséquent manquer l'essentiel ; ne pas avoir la force de se borner, de choisir, de se concentrer ; ne pas savoir évoluer, améliorer, transformer; n'être ni le collectionneur qui poursuit résolument une donnée, ni le curieux qui écréme.

Souffrir à l'idée du livre qui va passer en vente; souffrir les tourments de l'impuissance pour le livre qu'on a manqué ; souffrir pour les livres qu'on a obtenus, mais qu'il faut payer, et de toute sa fortune; souffrir à l'idée des merveilles que l'admiration et le respect des bibliophiles vous supposent et que vous n'avez pas....

Souffrir de se sentir irrésolu et peu critique, et de ne savoir se mettre sur un livre que quand sa réputation est tout établie et qu'il exige le maximum des sacrifices. N'avoir connu le xvme siècle, par exemple, qu'après tout le monde: avoir pour relieur un Trautz et n'en rien tirer d'exceptionnel ; finalement n'avoir joui de rien, n'avoir rien préparé pour la survie de son nom de bibliophile, pas un livre à sa

marque, — ne pas même laisser son ex-libris ! Monsieur Morgand, croyez que j'ai été bien malheureux ! Oui certes, le Lignerolles vrai a été un martyr de la bibliophilie, et si nous osions dire, une figure de l'enfer du Dante.

Sa vente, interminable, — il fallut s'y reprendre à trois fois — dégagea un ennui lourd, faisant péniblement un million : les prix d'acquisitions passaient pour représenter un million et demi. De temps en temps, cependant, un éclair, au passage d'une très belle pièce, — car enfin il en avait ! — alors le prix était encore celui de la bibliophilie de 1875. Puis tout retombait et pendant de longues heures les livres se traînaient, innombrables, devant le vide des chaises réservées et la lassitude des libraires.

On eut des Trautz pour deux louis !

Était-ce le krach ?

Le krach du surmenage du prix des livres, le krach des hyperboles des admirateurs exclusifs de Trautz, le krach des extravagances, oui. Et encore, tout compte fait, ce n'était pas un krach ; la baisse ne fut pas l'avilissement des livres,

ALBUM D'HEDOUIN

RELIURE DE MARIUS MICHEL

mais un simple retour à la raison après un coup de fièvre chaude.

Mais le krach de Trautz en tant que grand relieur, jamais! Il le fut, il le restera. Ce n'est pas d'ailleurs sur la bibliothèqueLignerolles qu'il faut le juger, c'est sur les éclatantes dorures de la bibliothèque James de Rothschild. Les reliures de la bibliothèque Lignerolles n'étaient pas des reliures d'art, mais de simples reliures de préservation et de mise en état. C'étaient les reliures de l'ancienne bibliophilie accumulatrice.

[A ce propos, une parenthèse.

Peut-être vous paraîtra-t-il intéressant de connaître, par un rapide coup d'œil, ce qu'a été le mouvement général de la reliure de bibliophilie rétrospective dans notre siècle. Rien de plus facile.

Prenez une quinzaine des principaux catalogues des bibliothèques les plus célèbres depuis cinquante ans, et pointez les reliures modernes, par noms de relieurs, en chiffres ronds, sans rechercher l'exactitude mathématique, qui ici n'est pas nécessaire. Ce relevé est fastidieux à

exécuter; aussi, nous allons vous en épargner la peine. Mais les résultats sont instructifs et curieux, et nous vous les donnons.

Avec Pixérécourt, 1858, nous avons une bibliothèque de l'Empire. Aussi est-elle à prédominance de reliures de Bozérian, avec apparition de quelques Purgold, Thouvenin, Bauzonnet.

Prenons maintenant la vente Nodier, celle de 1844 : sur 1250 articles, nous en trouverons près de 700 en reliures modernes dont environ:

10 Bozérian,

1 Courteval,

4 Simier, 6 Purgold,

5 Ginain, 5 Hering, 1 Vogel,

120 Thouvenin.

7 Muller,

200 Kœhler,

125 Bauzonnet,

60 Thompson,

20 Niedrée,

110 Duru,

1 Cape.

Et le nombre des volumes doublés ne va pas à quarante, la doublure étant réservée aux plus grandes curiosités !

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