LES ORIENTALES
RELIURE DE MARIUS MICHEL
affaires et des bénéfices des bibliophiles. Pour l'honneur, nous avons tenu à montrer aussi ce qu'ils peuvent être susceptibles de perdre ! )
La vente Mosbourg était une baisse avec éclat. 11 y en eut d'obscures. Telle, la vente Defresne. C'était pourtant une jolie collection, vénérante et intransigeante assurément : tout ancien, tout par Trautz ; du temps de Bauchart, cela eût fait rage. En 1894 on jugea que le « tout par Trautz » offrirait plus de monotonie et de lassitude que d'excitation. Il fallut opérer un coupage et insérer dans la vente quelques livres à figures provenant de la bibliothèque d'un iconophile en humeur d'épuration!
Mais ce qui acheva Trautz en tant que prix, ce fut la vente Lignerolles, qui en jetait sur le marché douze cents d'un coup, et tous uniformément simples, sans décor d'art. Trop et trop peu.
Trop et trop peu : tout le célèbre comte de Lignerolles est là. Mais quelle curieuse figure de bibliophile! Il était arrivé, vers 1872, au plus
grand prestige dont ait jamais joui peut-être un bibliophile, et il était arrivé — ceci est l'étrangeté du fait — par le mystère, en se mettant lui-même au secret le plus absolu. On savait qu'il était Alfred L'Homme-Dieu du Tranchant de Lignerolles : il passait pour descendre de ce Lignerolles dont parle Mérimée dans la préface de la Chronique, lequel avait été, comme dirait Meilhac, un peu plus que du dernier bien avec Catherine de Médicis; mais ce Lignerolles-là ne savait pas se taire, et Charles IX l'avait fait tuer. On savait que notre bibliophile était, sous le gouvernement de Juillet, « le beau Lignerolles », et jusqu'à la fin il y parut. Il avait laissé le souvenir de certains « gilets à la Lignerolles». Des bruits couraient sur sa jeunesse, qui n'étaient pas pour lui nuire, bien au contraire. Puis on racontait qu'un jour, pris d'un grand chagrin, il s'était réfugié dans la bibliophilie comme au xvne siècle il fût entré à la Trappe.
On savait que pour les livres il avait renoncé à tout, gardé le célibat, vendu terres et valeurs; que pour eux il portait des chapeaux usés et à
rebrousse-poil, qui ne l'empêchaient d'ailleurs pas d'avoir grand air. On savait que le nombre de ses livres était immense, et qu'il les tenait dans deux domiciles différents. Et puis on ne savait plus rien, parce que ce Ruy Gomez de la bibliophilie cachait ses livres avec une jalousie absolue, ne montrait rien, ne disait rien, professait l'opinion surannée qu'un bibliophile qui découvre une particularité bibliographique sur un livre doit soigneusement la garder pour lui tout seul, se cachait de tout, niait tout achat, même contre l'évidence, — même pris en flagrant délit, le volume dans la main — avec l'énergie d'un galant homme qui ne veut point avouer une bonne fortune.
Ce mystère aboutit à un immense prestige par induction. Lignerolles ne voulait pas montrer sa bibliothèque : on se la figura telle que devait être la collection d'un bibliophile exceptionnel, ayant consacré toute sa vie et toute sa fortune à l'achat des livres dans un temps où les morceaux les plus merveilleux passaient sans cesse. Et l'on conclut qu'il avait certainement opéré le plus étonnant drainage de livres uniques et de
reliures d'art qui eût jamais été fait. Quelques indices vinrent à l'appui.
Paillet, curieux comme un juge d'instruction qu'il était, avait trouvé le moyen de pénétrer chez « le de Thou du XIXe » ; il avait pu voir quelques spécimens, naturellement non des moindres, et il l'avait dit. Enfin, Bauchart, lui, avait déjeuné chez Lignerolles, et après ce déjeuner, ayant cherché un endroit retiré, — pourquoi reculer devant le mot? les cabinets, parbleu! — s'était trouvé face à face avec un Molière de Bret à figures avant la lettre, avec des eaux-fortes! Ceci mit le sceau au prestige du bibliophile. Un pareil livre en pareil lieu ! Qu'étaient donc les livres réservés aux honneurs du salon? Et dès lors l'opinion générale se résuma dans ce mot : Lignerolles a tout!... Une seule chose restait discutée : avait-il pour deux millions de livres, ou pour trois millions?
Pour dire vrai, l'attention, après 1872, quand vint la bibliophilie épileptique, se détourna de ce silencieux : elle était absorbée par les bruyantes performances que de solides lutteurs accomplissaient sur le marché du livre transformé en
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