CHAPITRE Ill
Bureau (P.). — L'association de l’ouvrier aux profits du patron et la participation aux bénéfices, 1898, Schloss (D.). — Les modes de la rémunération du travail, trad,
Ch. Rist, 1908.
Nous avons vu jusqu'à présent, — en étudiant l’organisation syndicale dans le Bas-Languedoc, — que l'on avait cherché une solution à {a question de la rémunération du travail dans le groupement des individus, mais sans rien toucher au régime du salariat pur et simple. Nous allons examiner désormais les systèmes qui, laissant en présence l’ouvrier et le patron seuls à seuls, préten: dent donner au salaire une forme plus rationnelle ; nous voulons dire Le salaire à la lâche et l’entreprise, le salaire progressif, Les primes et les gratifications, l'échelle mobile.
SECTION I. — Les modes de rémunération du travail proportionnels au travail fourni.
Le régime du salariat proprement dit, disent ses
détracteurs, porte en lui-même un défaut capital, la dé-
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termination empirique du taux des salaires. C'est une pure illusion en effet que de croire que le patron et l'ouvrier en fixent à leur gré le montant. En réalité, le contrat de salaire n’est vraiment conventionnel, que parce qu'il fixe la durée de l'engagement des parties ; il ne fixe pas le salaire ; il se contente de l’enregistrer ; car il existe pour cette marchandise qui est le travail, comme pour toutes les autres marchandises, un cours général des prix commandé par des circonstances extérieures à la volonté humaine, que les conventions particulières ne peuvent modifier que de façon insignifiante.
Dès lors, qu'en résulte-t-il ? que la rémunération de l’ouvrier est toujours la même, quel que soit son travail, quelle que soit son activité ou son intelligence. Et c'est là un mal, puisque d’une part l’ouvrier ne peut mettre en valeur ses dons naturels autant qu'il le pourrait, et que d'autre part le patron achète le travail tantôt trop cher, tantôt trop bon marché.
Il faut donc pour que l'employé soit incité à se livrer tout entier, qu’il trouve une rémunération de son travail proportionnelle à ses efforts et à ses facultés ; et comme il est bien évident que ceséléments varient selon les individus, la logique est dans l'adoption d’un contrat fixant le salaire d’après les capacités individuelles, après un débat sérieux, les deux parties n'ayant pas seulement à enregistrer un salaire général plus ou moins approprié aux convenances de chacun.
Le salaire à la tâche, le salaire progressif et les primes
répondent à ces conditions. Les gratifications sontun peu différentes en ce sens qu’elles ne résultent pas d'un contrat ; mais comme elles présentent des analogies avec les
primes, nous avons cru pouvoir les en rapprocher.
$ 4. — Le travail à forfait et l'entreprise.
Dans le travail à forfait, l’ouvrier vend à son patron une certaine quantité de travail, indépendamment du temps employé à l'exécuter. La rémunération de l’ouvrier est calculée soit pour l'ensemble du travail, soit pour l’unité à travailler.
Les journaliers du Bas-Languedoe se sont montrés très opposés au travail à forfait ; Les cahiers de revendications qu’ils ont présentés aux propriétaires lors des grèves de 1904 en font foi; de Perpignan à Arles, en passant par Narbonne et Montpellier, la même formule se retrouve toujours : abolition du travail à forfait.
Ils lui adressent plusieurs reproches : c’est un moyen d'exploitation raffiné, disent-ils, par lequel le patron fait produire à l’ouvrier son maximum sans qu'il lui en coûte davantage. Quant à l’ouvrier, son salaire n’est pius élevé qu’en apparence ; en réalité, il est le même : l'unité de travail lui est toujours payée au même taux; il fournit plus d'unités de travail, voilà tout. Ce faisant, il se fait tort à lui-même en ruinant sa santé; et il fait tort aux camarades ; car, travaillant à leur place, il augmente le nombre de chômeurs.
« Les travaux donnés à forfait sont la cause détermi- G, — 8
nante qu'un certain nombre d'ouvriers agricoles sont obligés de chômer », écrivent à ce sujet les syndicats agricoles de Vias, de Mèze et bien d'autres. Ils sacrifient les faibles aux forts, les vieillards aux jeunes gens. Ils favorisent les étrangers au détriment des travailleurs nationaux ; car les travaux donnés à forfait sont des travaux grossiers, — déchaussages, piquetages, fumures, curages de fossés, ... — que les vignerons ne peuvent entreprendre, trop peu habitués qu'ils sont à ces rudes besognes, adonnés au contraire à des ouvrages délicats qui demandent plus d'habilelé que de force. Obligés en conséquence de laisser les forfaits aux montagnards, aux Espagnols et lialiens, plus endurants qu'eux-mêmes, c’est une perte pour eux, ouvriers indigènes, véritables créateurs cependant de la récolte.
Les syndicats demandent donc presque tous la suppression du travail à forfait; et s'ils l'admettent parfois, c'est avec cette restriction que les propriétaires « devront s’entendre avec la chambre syndicale (commission du travail) qui fera exécuter ces travaux par ses soins, mais toujours à la journée ».
Presque partout, ces prétentions ont été repoussées ; elles n'ont guère été acceptées qu'à Pefpignan pour une durée de quelques mois, à Lunel en ce qui concerne les vendanges seulement, à Marsillargues à condition que les ouvriers s'engagent à n'exécuter de travail à forfait ni dans la commune, ni aux environs.
Les propriétaires s’y étaient partout très énergiquement
opposés ; ils voyaient dans la suppression du travail à forfait la suppression des volontés individuelles et des initiatives, la [disparition d’un stimulant énergique à la productivité du travail. Aux plaintes des ouvriers, ils répondaient qu’elles étaient exagérées ; que le chômage ne venait que pour une très faible part du travail à forfait, mais surtout de la crise viticole, que l'emploi des étrangers se justifiait par le caractère des travaux à effectuer, que les ouvriers indigènes se reconnaissaient eux-mêmes inaptes à les exécuter de façon satisfaisante, que sur bien des points du territoire du reste, les syndicats avaient admis des étrangers parmi leurs adhérents, voulant affirmer ainsi une étroite solidarité. Ils faisaient valoir encore que les inconvénients assez restreints de ce mode de travail ne touchaient que les paresseux ; quant aux hommes intelligents, actifs, ils étaient récompensés par un surcroît de rémunération. Enfin, ils ajoutaient que le travail à la tàche répondait à une idée de justice indéniable.
« Peut-on exiger de chaque travailleur le même rendement ? disait un des partisans les plus convaincus de ce genre de salaire, M. de Lotherie.
Evidemment non ; il y là en effet une question de relation ; et le travail produit variera selon l’âge et les aptitudes physiques des sujets, selon le temps et le lieu. — Comme conclusion, le gage fixe et le paiement à La journée doivent donner des résultats insuffisants.
« Si d'autre part on admet que les facteurs principaux
chez l'artisan sont : la volonté, la force musculaire, la vigi-
lance et l'adresse (qui souvent supplée à la force), n'est-il pas facile de mettre en action ces moteurs de la maind'œuvre en excitant l’'émulation par le gain ?
« Poser la question, c’est la résoudre.
« Et dès lors apparaît la nécessité absolue du travail à la tâche, toutes les fois que ce sera possible (1). »
Passant des paroles aux actes, M. de Lotherie organisait aux environs de Cognac sur son domaine de 121 hectares de vignes (en 1902) un système complet de travail à la tâche pour presque tous les travaux, sauf pour la cueillette du raisin et la fabrication du vin (2). Sont faits à La tâche : les labourages d'hiver et de printemps (au kilomètre) — Le travail à la houe (au kilomètre) — certains genres de taille, l’attachage des vignes après la taille (à tant le mille) — les javelles, l'enlèvement des sarments (chaque ménage prend ce qui lui est nécessaire ; Le propriétaire achète le reste au cours, à moins que l'ouvrier ne préfère vendre au plus offrant) — le déchaussage, le binage (à tant les mille ceps) — l’attachage en vert (tant le mille ; chaque ouvrier a une parcelle dans laquelle il doit maintenir la libre circulation entre les rangs) — le transport de la terre accumulée
dans les chaintres (à tant le mètre cube). A cette organisa-
(1) Rapport présenté par M. de Lotherie au Comice agricole de Cognac, concours de Segonzac du 27 juillet 1902.
(2) Bien que cet exemple de travail à la tâche n’appartienne pas à la viticulture méridionale, il nous a paru bon de le signaler ; l’organisation de M. de Lotherie est la plus importante, eroyons-nous, qui ait été tentée en la matière ; elle montre qu’il est possible d'exploiter tout un domaine avec ce seul système de rémunération.
tion déjà si complète, M. de Lotherie ajoute tout un ensemble de primes que nous aurons à exposer plus loin.
M. de Lotherie se déclarait fort satisfait des résultats obtenus.
De fait, le viticulteur trouve à ce mode de rémunération des avantages indéniables : meilleure productivité du travail, diminution de surveillance, et surtout, exécution rapide des travaux, ce qui est très important dans un certain nombre de cas, notamment à l’époque des vendanges.
Il ne faudrait pas se dissimuler cependant les côtés défectueux du système. Il a l'inconvénient de pousser à la quantité et non à la qualité de la besogne faite, chose regreltable pour les ouvrages exigeant du soin, de l’attention, comme c'est le cas pour la culture de la vigne. On s'expose ainsi à voir beaucoup de travaux mal exécutés, parce que trop hâtivement ; et pour ne parler que du plus important d’entre eux, la taille de la vigne, il y aurait quelque danger à donner cette opération à forfait.
On reproche encore au prix fait d'empêcher l'exécution du travail en temps utile, en ce sens qu’il est une période la plus propice pour chaque travail, que peut-être louvrier engagé à prix fait ne consentira pas à attendre. Pour la vigne par exemple, où il est bon de suspendre dans les terres humides les labours et les raclages au moment des gelées de printemps, il est à craindre que l’ouvrier à forfait ne songe même pas à les interrompre. Mais cet inconvénient n’est vraiment pas très grave ; il suffit, pour l’é-
carter, d’une simple clause dans le contrat, réservant au
propriétaire le choix du moment propice pour exécuter le travail.
En somme, le travail à forfait n’est applicable qu’aux travaux suffisamment grossiers pour se contenter d’une exécution rapide ; aux ouvrages délicats, il convient mal.
Ajoutons que le salaire à la tâche ne saurait être applicable aux domestiques, et cela pour deux raisons : 1° d’abord la variété de leurs occupations compliquerait le règlement de leur compte ; 2° ensuite, le propriétaire risquerait le surmenage de ses attelages. À ce dernier point de vue,le salaire à forfait ne serait acceptable que lorsque l’ouvrier procure la bête de trait; ce qui se fait dans certaines régions du Languedoc.
Du travail à forfait, il faut rapprocher l'entreprise, dite aussi marchandage. 1ci encore, le propriétaire traite pour une somme déterminée, soit pour l'ensemble de l'ouvrage, soit pour l'unité; mais au lieu de contracter avec chacun des ouvriers individuellement, il s'entend avec un intermédiaire, un tàcheron, lequel se charge de fournir et de payer la main-d'œuvre.
Il est inutile de s'étendre ici sur les abus engendrés par le système, du reste peu employé en viticulture. Il l'était surtout dans le Gard pour le moment de la vendange. Très peu fréquent pour les autres travaux, il n’en a pas moins été très vivement attaqué lors des dernières grèves. Presque partout, les ouvriers en ont obtenu la suppression sans opposition aucune des propriétaires (1). L’en-
(1) Voyez à l'annexe n° 3.
treprise n’a guère subsisté que sur certains points pour les vendanges ; les entrepreneurs emploient alors le plus souvent un personnel étranger.
Par contre, ilest une autre forme du travail à forfait qui s’est développée pour la cueillette du raisin : au lieu de s'entendre avec un intermédiaire, les propriétaires traitent directement avec un groupe de vendangeurs représentant leurs camarades.Souvent les «porteurs» sont seuls loués à forfait ; ils s'occupent alors de recruter leur personnel de « coupeurs » qu’ils paient à la tâche ou à la journée. Ils sont eux-mêmes payés à l’hectolitre ou aux 100 kilogs, plutôt qu'à l'hectare de vigne vendangée ; ceci pour les intéresser à la bonne exécution du travail.
Cette organisation a donné de bons résultats : elle raréfie les occasions de grèves ; elle diminue la surveillance ; elle permet surtout d'enfermer la récolte avec la rapidité maximum que comporte l’exploitation. Aux ouvriers elle assure, avec un travail beaucoup plus intensif, il est vrai, des salaires très élevés, qui s'élèvent parfois dans les propriétés les plus favorables jusqu’à 12 et13 francs par jour. On a bien reproché à ce système d’éliminer les vieillards, les enfants et les femmes, et d'être funeste par là au budget des familles paysannes ; mais ce reproche parait exagéré. Qu'il y ait élimination des travailleurs âgés et faibles,ceci est incontestable : les équipes ou « coles » d'ouvriers à forfait sont moitié moins nombreuses que les « coles » à la journée ; mais il n’en résulte aucune atteinte au budget
des familles paysannes : quiconque a assisté à des ven-
danges à la journée, et a vu fonctionner les coles de vendangeurs, sait parfaitement le nombre de non-valeurs qu'elles contiennent, presque inaptes à tout travail : enfants ou vieillards dont les parents ou les fils sont obligés de faire toute la besogne. Avec le système nouveau par conséquent, le travail des coupeurs ne saurait être aggravé ; le gain de la famille reste identique ; et ses dépenses, notamment les frais de déplacement pour les montagnards, étant moins fortes, l’ensemble du budget ne s’en comporte que mieux. Quant au grief de favoriser le chômage parmi la main-d'œuvre masculine, il ne saurait être fondé actuellement, alors que cette main-d'œuvre fait prime à l’époque des vendanges ; et il ne pourrait être exact que si le systèmeétait susceptible d'une généralisation absolue, ce qui n'est pas. La vendange à forfait, parce qu’elle nécessite l'installation de bascules coûteuses, n’est possible que sur les exploitations d'une certaine importance. Là seulement du reste, elle est avantageuse, parce qu’alors la rapidité d'exécution devient d’une nécessité absolue, parce que la récolte elle-même est en jeu, et dépend parfois de quelques heures de hâte. |
$ 2. — Le salaire progressif.
Le salaire progressif, qui n’est qu’une variété du salaire à la tâche,est inapplicable à la viticulture méridionale.On sait que dans ce mode de rémunération, le tarif fixé pour chaque unité s'élève avec chaque objet produit au delà
d’un certain nombre. La justification du système se trouve
dans cette constatation que les frais n'augmentent pas proportionnellement au nombre des produits, les frais généraux entre autres restant constants. Il en résulte pour le fabricant une plus-value dans les bénéfices probables, plus-value à laquelle il fait participer ses ouvriers par le salaire progressif.
Ces simples données suffisent pour faire comprendre que le système n'est possible que lorsque la production dépend, au moins en partie, de l’ouvrier ; lorsque celui-ci peut donner au bout de la journée, selon l’activité dont il fait preuve, un plus ou moins grand nombre d'objets fabriqués ; autrement dit, lorsque le total des objets à travailler n’est pas limitativement déterminé.
Il n'en est pas ainsi dans la viticulture : l'étendue d’une propriété, le nombre des ceps qu'elle renferme restent constants ; la production ne dépend pas de l'ouvrier, au sens que nous donnons ici à ce mot. Le salaire progressif est impossible. On ne le concevrait que dans des cas d'extrême urgence, lorsque le propriétaire voudrait à tout prix achever un travail avant une date déterminée; et encore le salaire progressif ne serait-il pas justifié par une
diminution des frais.
$ 8. — Les primes et les gratifications.
Les primes et les gratifications sont des suppléments de salaire accordés à l’ouvrier en sus de son salaire habituel. Si les suppléments sont déterminés à l'avance, de
telle sorte que certaines conditions étant remplies, ils
soient acquis à l’ouvrier, il ya prime. S'ils sont laissés discrétionnairement à la libre volonté du patron, il ya gratification.
On peut distinguer les primes à la production, les primes, à l'économie des matières premières, les primes à la qualité, les primes à l'ancienneté, les primes à l’assiduité.
D'une manière générale, les primes sont peu répandues dans le Bas-Languedoc ; et ici encore comme pour le travail à forfait, il faut aller chercher dans les Charentes une organisation d'ensemble. M. de Lotherie « dans le but de stimuler cette émulation indispensable dont se trouve privée la classe laborieuse dans les travaux des champs » (1), ajoute au principe du salaire à la tâche un système de primes annuelles d'encouragement. Les primes sont données en vin:au ménage resté 5 ans sur le domaine, et ayant versé 1.500 francs à la caisse d'épargne, une barrique de vin — au ménage resté 3 ans sur le domaine, une barrique de vin — à l'homme qui, après un an de présence, aura le mieux conduit ses chevaux, et n'aura pas eu d’accident,une demi-barrique — à l’homme le plus régulier dans les embauchées et le plus exact, cinquante litres de vin ; de même aux femmes et aux enfants les plus assidus ; — aux enfants les plus travailleurs, les plus respectueux avec tout le monde, un livret de caisse d'épargne et 10 francs. M. de Lotherie s’est ef-
(1) Rapport présenté par M. de Lotherie au Comice agricole de Cognac, concours de Segonzac du 27 juillet 1902.
forcé ainsi de développer l'esprit de famille, d’attacher le cultivateur au domaine, de stimuler en même temps que sa bonne volonté ses qualités morales et son esprit d’épargne.
Tels sont bien en effet les avantages que doit présenter un système de primes judicieusement organisé. Leur valeur éducatrice et moralisatrice est certaine ; leur valeur économique n’est pas moindre, puisqu'elle développe au plus haut point chez l'ouvrier l'énergie et l’économie dans le travail, par la perspective d’un gain assuré dans de certaines conditions.
Quels que soient ces avantages, il ne nous semble pas cependant que les primes soient d'une bieu grande application dans la viticulture méridionale.
Les primes à la production tout d’abord, conçues dans le sens de suppléments de salaire, pour le cas où l’ouvrier dépasserait un taux déterminé de travail, par exemple piocherait plus d'un certain nombre de pieds de vigne par jour, ne présentent pas grand intérêt ; elles joueraient le même rôle, obtiendraient le même résultat que le travail à la tâche, ne seraient applicables que dans les cas où celui-ci est lui-même possible. Et comme en outre, elles seraient plus dispendieuses, viendraient s'ajouter au salaire habituel, alors que le salaire à la tâche revient en viticulture à peu près au même en définitive que le salaire à la journée, il n’existe aucune raison de les préférer. Conçue dans un autre sens, au sens de rémunération
supplémentaire proportionnelle aux produits, la prime à
la production parait susceptible d'applications plus nombreuses ; mais, sous cette forme, elle se rattache à la participation aux produits ; nous en dirons quelques mots à propos de ce mode de rémunération.
Les primes à l'économie des matières premières trouveront, elles aussi, difficilement à s’employer, les matières mises en œuvre se prètant peu à un emploi parcimonieux : il serait quelque peu dangereux notamment d'établir des primes à l'économie des sulfates et du soufre ; les risques de mildew, d’oïdium ou autres maladies cryptogamiques, auxquels la vigne se trouverait peut-être exposée de ce chef, compenseraient et au delà le gain en matières premières.
Les primes à la qualité, c’est-à-dire à la bonne exécution du travail, paraissent également impossibles pour trois raisons : {° d'abord les résultats d'un travail en viticulture ne sont généralement appréciables qu'après un assez long temps; 2° en second lieu, la multiplicité des travaux exécutés sur une même vigne rend difficile à déterminer la part afférente à chacun d'eux dans le résultat obtenu ; 3° enfin, il n'existe pas de moyens rigoureux de constater une bonne exécution; il ne peut être question comme dans l'industrie de gabarits ou de types dontil suffit de rapprocher Les objets fabriqués ; en agriculture, l'appréciation du patron seule est possible ; et dès lors n’y aurait-il pas [à une source possible de contestations ?
Nous ne parlerons pas des primes à l’assiduité, sans
grande portée pratique dans un pays où le chômage et les
bas salaires détournent suffisamment les ouvriers de « faire le lundi ».
Les primes à l’ancienneté seules nous semblent offrir en viticulture quelque intérêt. Il n'est pas indifférent en effet de changer fréquemment d'ouvriers dans une exploitation viticole. Les méthodes culturales sont en effet trop différentes selon les propriétaires, les cépages et Les terrains, pour qu'il n'y ait pas un avantage certain à garder des vignerons au courant des exigences d’une exploitation déterminée : le patron y trouvera, avec un surcroît de profits, un supplément de loisirs, puisqu'il n'aura plus à faire l'éducation de son personnel. Les primes à l'ancienneté sont d'autant plus indiquées pour le Bas-Languedoc, que l’ouvrier y est très indépendant. On pourrait très aisément employer la prime sous la forme d’un salaire progressif avec l’ancienneté ; l’ouvrier y trouverait une rémunération croissante de ses qualités ; le patron, une meilleure exécution du travail. Tous deux avec le temps apprendraient à se mieux connaitre ; leurs rapports y gagneraient en
cordialité et en franchise.
Les gratifications sont assez répandues dans la viticulture languedocienne ; elles sont distribuées en général après les vendanges. Les régisseurs, ramonets, patrons en profitent les premiers ; pour eux, la gratification est devenue un véritable usage. Pour les ouvriers, elle est moins fréquente ; et n'intervient guère que dans cer-
tains cas particuliers où le propriétaire promet à des
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vignerons, dont il est particulièrement satisfait, une gratification spéciale, plutôt que de leur accorder un surcroît de rémunération qui entrainerail une hausse générale des salaires.
Par ce fait qu’elles dépendent de la seule volonté du patron, les gratifications sont loin de valoir les primes ; sauf exception, ce ne sont que des libéralités qui ne provoquent dans la bonne exécution du travail aucune contre-partie. Elles ne sont susceptibles d'aucune systématisation, puisqu'elles ne sont liées à aucune condition ; elles
resteront toujours à l’état inorganique.
SECTION IT. — La réglementation des variations du salaire. L’échelle mobile.
« L’échelle mobile, dit le professeur J.-B. Hünro (1),est une méthode dans laquelle les salaires basés sur un salaire étalon correspondant à un prix étalon, haussent ou baissent d’un pourcentage convenu suivant la hausse ou la baisse du prix moyen des produits, ce prix étant constaté à des intervalles réguliers. »
Voici qui paraîl l'idéal en fait de rémunération du travail : c'est l'union du patron et de l’ouvrier dans un intérêt commun ; c’est la solidarité de leurs efforts effectivement réalisée ; c’est la suppression de toutes les contestations, de tous les conflits, de toutes les grèves. Les variations
des salaires de capricieuses qu’elles étaient deviennent
(1) Sliding scale in the coal industry, p. 6, rapporté par P. Bureau :
L'association de l'ouvrier aux profits du patron et la participation aux bénéfices, 1889.
automatiques : les années de crise, les charges du patron seront allégées ; les bonnes années, l’ouvrier participera largement à la bonne fortune du propriétaire.
L'échelle mobile ne pourrait-elle être mise en pratique dans la viticulture ?
Pour fonctionner, l'échelle mobile nécessite tout d'abord la fixation d'un salaire-étalon correspondant à un prix élalon. Le salaire étalon serait assez facilement déterminé par la moyenne des salaires durant une certaine période. Quant au prix-étalon, il s’obtiendrait aussi, aisément, en faisant le calcul du prix de revient par hectolitre (d’après le salaire-étalon) et en y ajoutant un intérêt suffisamment rémunérateur du capital engagé, lequel intérêt serait regardé comme constituant Ie bénéfice normal de l’entreprise. Quant à la fixation du pourcentage de variation, il n'offrirait pas non plus de grandes difficultés.
Reste un dernier élément à déterminer : le prix moyen de l’hectolitre à un moment donné. Nous nous heurtons ici à une impossibilité absolue. Le prix moyen d'une denrée suppose en effet que celte denrée est toujours sensiblement semblable à elle-même ; or il n’en est pas ainsi pour le vin : le vin de coteau ne ressemble nullement au vin de plaine ; les plants colorants à petite production donnent un produit tout à fait différent de celui des espèces à grosse production, On ne saurait donc parler d’un prix moyen du vin. Peut-être pourrait-on instituer un cours moyen au degré ; le degré en effet résume d’une façon assez générale
les qualités des vins ; mais l'assimilation n’est pas absolue,
et il y aurait quelque injustice à sacrifier le bouquet, la finesse, la couleur, au désir d'avoir une hase de classification.
Puisque le prix moyen dx ein est impossible à déterminer, ne pourrait-on connaître au moins les prix moyens des vins ? Ne pourrait-on ranger les vins en un certain nombre de types, lesquels seraient susceptibles d'un prix moyen ? — Certes, ce ne serait pas impessible : encore qu'il n'existe pas de moyen scientifique de déterminer la saveur, la finesse, Is couleur d'un produit aussi complexe. Mais à considérer les choses du point de vue de chaque propriétaire en particulier, les difficultés s'amoncellent : qui serait qualifié pour classer les récoltes de chacun dans telle ou telle catégorie ? et dans le cas où les récoltes individuelles comprendraient des vins de plusieurs eatégories, faudrait-il faire encore pour chaque propriétaire le prix moyen correspondant à sa cave ? — Qn voit les compliestions extraordinaires auxquelles on se heurterait en pratique. Et nous n'avons pas tenu compte de ce que le prix moyen, — à supposer qu'il soit fxé, — est soumis à des variations incessantes. Le stock existant, les conditions atmosphériques, les prévisions commerciales plusou moins bien justifiées influent à chaque instant ser le cours des vins. Pour que l'échelle mobile puisse fonctionner rationuellement, il faudrait done constater le prix moyen à des intervalles très rapprochés ; ce seraient des variations o0Rtinuelles, une comptabilité compliquée, source de eantesiations innombrables.
En définitive, l'échelle mobile est impossible en viticulture, parce que le vin n’est pas un produit toujours identique à lui-même, parce qu'il n'existe pas de prix moyen du vin.
Arriverait-on du reste à établir ce prix moyen, que l'échelle mobile ne donnerait sans doute pas au propriétaire et à l'ouvrier tousles bienfaits qu'on pourrait en attendre.
Pour le propriétaire d’abord, si elle lui assure certaines années de ne pas être écrasé sous des charges excessives, elle menace de l’accabler outre mesure certaines autres ; et voici comment: le bénéfice du viticulteur ne dépend pas seulement du prix de vente, mais aussi des quantités vendues ; un gros prix avec une petite récolte pourra en définitive laisser son budget en déficit ; un prix plus bas lui donnera une autre année de gros bénéfices, si La récolte a été abondante. Autrement dit, le prix moyen du ou des vins ne correspondrait nullement à la situation de chaque propriétaire pris en particulier. Si donc une certaine année, le prix moyen étant élevé, on applique à un propriétaire qui a une récolte très faible, le système de l'échelle mobile, ce propriétaire sera tenu de rémunérer la maind'œuvre à un taux plus dispendieux que la normale, alors que létat de ses affaires l'inclinerait plutôt à baisser Îles salaires. Ainsi, le système de l'échelle mobile irait dans certains cas à l'encontre du but qu'il poursuit : au lieu d'être directement proportionnels aux bénélices, les salai-
res pourraient leur être inversement proportionnels ; ce G. —9
130 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE li
qui est complètement illogique (1). Cette inconséquence d'ailleurs ne serait pas exceptionnelle : trop de circonstances extérieures peuvent faire varier la récolle, même dans une région très peu étendue : grêle, gelée, maladies cryptogamiques, etc. Trouverait-on des propriétaires acceptant l'échelle mobile dans ces conditions ?
On ne trouverait pas davantage d'ouvriers: car ils seraient exposés à des variations de salaires trop considérables, s'ils devaient suivre les variations énormes du prix des vins. Les années 1902 et 1903 sont là pour le prouver : aux prix de 5 francs et moins de 1902, ont succédé en 1903 des cours de 20 et 25 francs ; est-il possible dans ces conditions d'imposer au salaire des variations proportionnellement aussi considérables ? Les cuvriers peuvent-ils accepter un système qui risque de faire descendre leur salaire au-dessous du taux nécessaire à la vie ?
Il faudrait, pour remédier à ce danger, édicter un salaire minimum, l'échelle mobile ne jouant plus qu'audessus de cette limite extrème. Mais ce serait alors réduire singulièrement la portée du système. Ce ne serait pas, en tout cas, supprimer au delà de ce minimum les
(1) Pareille conséquence ne saurait se présenter à l’état normal dans les industries de la houille et du fer, — les seules industries où l'échelle mobile ait été jusqu’à présent appliquée sur une large échelle. Ici, l’élément abondance du produit ne saurait avoir autant d'importance, puisqu'il s’agit de matières directement tirées du sol, et que la production dépend de l'industriel, Il en résulte que le prix moyen du marché reflète
exactement — sauf circonstances exceptionnelles — la situation bonne ou mauvaise des exploitants.
LES FORMES AMÉLIORÉES DU SALARIAT 131 inconvénients, les impossibilités pratiques que nous avons signalés.
Malgré ces difficultés, on a essayé de mettre sur pied un système d'échelle mobile applicable aux sept départements viticoles du Midi. Nous donnons à titre documentaire quelques extraits de ce projet publié par la presse régionale :
Il serait constitué entre les sept départements visés un Syndicat fédéral de défense viticole, composé de deux conseillers généraux de chacun des départements fédérés. Le prix du vin serait fixé, tous les ans, par le Syndicat fédéral, à partir de 1 fr. 25 centimes le degré minimum pour les vins de commerce (prenant pour moyenne du titre alcoolique des vins « neuf degrés ») (art. 3). Le salaire pour l’ouvrier serait fixé, à raison du prix du degré de la manière suivante: la journée de six heures de travail serait payée 2 fr. 75 centimes minimum ; le prix du mois 65 francs sans nourriture, et 40 francs avec nourriture minimum ; ces prix Correspondant à la base de 1 fr.25 le degré. Le prix de la journée augmenterait de 0 fr. 25 centimes, et le prix du mois de 5 francs, à chaque augmentation de 0 fr. 25 le degré. Les journées devraient être payées 0 fr. 50 centimes par heure en plus de six heures de travail (art. 4). Le Syndicat fédéral de défense viticole se réunirait quatre fois par an à Montpellier : le 15 octobre, Le 15 janvier, le 15 avrilet le 45 juillet ; il fixerait dans toute la Fédération le prix du vin et celui de la journée des ouvriers ; et, par un ar-
rêté, toutes les communes devraient s’y conformer.
132 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Ji
Le système proposé est bien celui de l'échelle mobile ; mais on à dû, pour éviter une partie des dangers que nous avions remarqués, fixer un salaire minimum ; établir un système de prix uniquement au degré, et qui plus est,laisser à un comité dictatorial de 14 membres la fixation du prix du vin ! Cet excès de réglementation suffit à juger le
système.
SECTION III. — Critique générale des formes
améliorées du salariat.
Nous en avons fini avec l'étude des formes améliorées du salariat ; elles ne nous ont pas donné la solution du problème de la rémunération logique du travail dans la viticulture. Certaines sont inapplicables : le salaire progressif, l'échelle mobile. D'autres n'ont aucune portée pratique, comme les gratiticalions et les primes, sauf toutefois les primes à l’ancienneté. Seul, le salaire à la tàche pourrait prendre une plus grande extension qu'il n’en a aujourd'hui ; mais, lui aussi ne peut être que d’application restreinte ; il ne se conçoit que pour certains travaux de la vigne particulièrement grossiers. À vouloir en généraliser l'emploi, les propriétaires assumeraient des risques trop considérables ; ils se heurteraient du reste à un parti pris absolu chez les ouvriers.
Il est permis d'ailleurs d'adresser à ces formes améliorées du salariat une critique d'ensemble: toutes conservent au salaire son caractère principal, son caractère for-
faitaire : l’ouvrier n'a dans le produit qu'il a contribué à
créer qu’une part déterminée à l’avance, plus ou moins erande selon les cas, plus ou moins proportionnée à l’effort fourni, mais toujours pareille, quelle que soit la prospérité de l’entreprise à laquelle il a collaboré. Quel est le bénéfice du patron ? L'année a-t.elle été bonne pour lui? cela ne l’intéresse que pour savoir s’il chômera l’année suivante ou s'il pourra demander une augmentation de salaire. Quant à développer ce bénéfice par son travail et son assiduité, il n'y songe pas ; à quoi bon? L'intérêt qu'il peut y avoir est trop lointain, trop aléatoire; une seule chose lui importe, son travail terminé: toucher le salaire qui lui est dû ; puis il retourne chez lui, indifférent, sans que rien l’intéresse de cette terre qu'il vient de féconder de son travail.
C'est là le vice capital du salariat, amélioré ou non, que de créer artificiellement cette absence quasi-totale de communauté d'intérêts. Nous allons voir dans une troisième partie les moyens que l'on a proposés pour associer le patron et l'ouvriér, pour faire de ce dernier, non plus
un salarié, mais un associé.