‹ La Rémunération du Travail dans la Viticulture MéridionaleChapitre 9 sur 35 · CHAPITRE Il · texte numérisé non relu

CHAPITRE Il

Au sujet des syndicats rouges, on trouvera d’utiles renseignements dans :

Annales du Musée social, septembre 1904. Le Congrès des syndicats d'ouvriers agricoles. M. Augé-Laribé,

Annuaire des syndicats professionnels, année 1905.

M. Augé-Laribé. — Le problème agraire du socialisme. Paris, 1907.

Compte rendu des travaux du 1% Congrès national des travailleurs agricoles et parties similaires. Béziers, 1903.

Compte rendu des travaux du 2° Congrès national des travailleurs agricoles et parties similaires. Narbonne, 1904.

Compte rendu des travaux du 3° Congrès de la Fédération des travailleurs agricoles du Midi. Perpignan, 1905.

Compte rendu des travaux du 4° Congrès de la Fédération des travailleurs agricoles du Midi. Arles, 1906.

Mémoires et Documents du Musée social, novembre 1903. Les ouvriers de la viticulture languedocienne et leurs syndicats. M. Augé-Laribé,

Mouvement socialiste, 15 novembre 1903. Le premier Congrès des travailleurs de la terre.— 15 décembre 1904. L'organisation rurale dans le Midi viticole. P.Ader et E. Cathala. — Mars 1907. Le 4 Congrès de la Fédération des travailleurs agricoles du Midi. J.-B. Séverac.

Revue socialiste, novembre 1903 ; octobre et décembre 1904; septembre 1905 ; mars 1907.

de Rocquigny. — Les syndicats agricoles et le socialisme agraire. Paris, 1893, de Rocquigny. — Les syndicats agricoles et leur œuvre. Paris, 1900.

Pour les syndicats mixtes, consulter :

Annales du Musée social. Depuis 1903 passim et notamment année 1905, p. 137,

Bulletin de la Société des agriculteurs de France, année 1905.

Comptes rendus des Congrès nationaux des syndicats agricoles. Périgueux, 1905 ; Arras, 1906.

Formulaire des syndicats agricoles. Publication du Musée social.

Passama. — Les conditions des ouvriers viticoles dans le Minervois.

Réforme sociale, 16 juin 4905. Communication de M. Bouffet à la Société d'économie sociale,

Pour le contrat collectif de travail, nous nous sommes servi principalement de:

Bulletin de la Société d'études législatives, depuis année 1905. Travaux et discussions sur le contrat de travail.

de Rocquigny. — Ligues et grèves de paysans (Le prolétariat rural en Italie), 1904.

Statistique des grèves et des recours à la conciliation et à l'arbitrage, années 1905 à 1905. Ministère du commerce, de l'industrie et du travail.

SECTION I. — Les syndicats rouges.

C'est au Congrès de Marseille de 1892 (1) qu’il conviendrait de remonter, si l’on voulait rechercher la toute première origine de ce mouvement socialiste agraire qui devait douze ans plus tard mettre en émoi tout le Midi viticole. C’est alors, en effet, pour la première fois, que fut envisagée par le parti ouvrier français la question du prolétariat agricole ; alors, pour la première fois, le socialisme eut à déterminer sa ligne de conduite vis-à-vis de celte classe si nombreuse de la population où les partis bourgeois, à l'en croire, espéraient trouver un suprême appui. À vrai dire, les décisions prises furent anodines» bésitantes ; plusieurs des mesures proposées n'eurent de socialiste que leurs auteurs ; les plus révolutionnaires se bornent à la fixation d’un minimum de salaire et à l'organisation d’une caisse de retraites agricoles ; on y sent une certaine crainte de heurter de front des habitudes ancien-

(4) De Rocquigny, Les syndicats agricoles et le socialisme agraire, p. 138 à 160,

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nes, des modes de vie que la routine paysanne faisait considérer comme intangibles. De la nationalisation de la petite propriété agricole, il ne fut même pas question.

Aussi le parti guesdiste ne récolta-t-il guère que ce qu'il avait semé : bien peu de chose (1). À peine quelques syndicats se fondèrent-ils sous son influence parmi la population agricole ; et encore ne füt-ce presque exclusivement que dans les grandes villes, où le travailleur de la terre et l’ouvrier de l'usine $e trouvent en contact intime. Dans le Midi, à part Perpignan, Carcassonne, Narbonne,Béziers, Montpellier, on n’aurait guère pu trouver de syndicats d'ouvriers agricoles en dehors d'Ouveillan, Coursan, Lézignan, Guxac pour le département de l'Aude, Cournonterral, Maraussan, Vic-les-Etangs pour l'Hérault. C'était done pour le parti socialiste-réformiste, sinon un échec absolu, du moins un résultat absolument négligeable.

La Confédération générale du travail devait mieux réussir. Sous son aclive propagande, des syndicats se forment assez nombreux dans les quatre départements viticoles du Bas-Languedoc vers 1900. Cette même année, les Pyrénées-Orientales peuvent en grouper 9 en une Fédération départementale ; et dès lors, le mouvement se précipite. Le 20 juillet 1902, la Fédération de l'Hérault est fondée avec 12 syndicats. En septembre, le Congrès national de la Confédération étant venu à Montpellier répandre les théories révolutionnaires, les résultats ne s'en font pas

(1) De Rocquigny, Les syndicats agricoles et leur œuvre, p. 149 et sulv.

LE SALAIRE ET LES SYNDICATS ol bien longtemps attendre : au début de 1903, le syndicat agricole de Mèze émet l'idée de réunir en un congrès tous les travailleurs syndiqués de la vigne. Le 45 août, installé à la Bourse du travail et organisé par elle,le Congrès s’ouvrait avec 33 délégués des Pyrénées-Orientales,de l'Aude, de l'Hérault et du Gard. Les fédérations départementales déjà existantes et les groupements isolés décidaient de fusionner en une association plus vaste: la Fédération régionale des travailleurs agricoles et parties similaires de la région du Midi était fondée (1).

I ne semble pas du reste que l’action de ce nouvel organisme ait été immédiate ; et peut-être sa formation ellemême serait elle passée inaperçue,si les grèves qui éclatèrent bientôt après et que nous avons brièvement rappelées dans notre introduction n'étaient venues attirer l'attention sur lui. Il paraît bien cependant que la Fédération ait été étrangère aux premières manifestations du mouvement gréviste fin 1903 ; mais sans doute n’a-t-elle pas peu contribué à l’étendre en 1904. En tous cas, elle a su largement en profiter ; grâce à son active propagande, des syndicats nouveaux se forment soit avant, soit après la déclaration de la grève ; son importance devient relativement considérable parmi les autres associations ouvrières ; à un moment donné, à la fin de 1904, elle groupe 145 syndicats et recoit les cotisations de 14.804 adhérents. Aussi prend-

elle une part active à la vie syndicaliste ; elle envoie des

(1) Voir à l'annexe 4 les statuts de la Fédération.

délégués aux Congrès de la Confédération générale du travail, à laquelle elle est affiliée, à ceux des Fédérations des Bûcherons et des Horticoles. Aujourd’hui, elle veut constituer avec ces deux dernières corporations une vaste Union fédérative ; elle en parle du reste dès la première année de sa fondation ; elle en adopte le principe deux ans après à Perpignan ; en 1907, elle organise un referendum qui donne des résultats favorables à l'Union et remet la question à son ordre du jour ; un Congrès unique des organisations terriennes est projeté pour le courant de l’année 1908, où se formera définitivement l'Union fédéralive terrienne (1).

Tel est l’aboutissement de cette évolution commencée en 1892, terminée 15 ans plus tard. L'organisation rurale de l’armée prolétarienne paraît bien en effet définitive ; La force en peut bien varier selon les moments et les circonstances ; — et nous dirons tout à l'heure que la fraction méridionale est aujourd’hui en voie de décroissance, — mais Les grandes lignes sans doute resteront les mêmes ; les cadres demeureront prêts à encadrer les troupes disponibles comme ils les encadrent aujourd'hui.

Ce sont les syndicats quifsont à la base de cette organi-

sation. Dans la viticulture méridionale, ils sont le plus

(4) Voir à l'annexe 5 les statuts de l'Union fédérative terrienne, tels qu’ils ont été élaborés au Congrès d'Arles de 1906. Pour constituer PÜnion, aux trois Fédérations des vignerons, bûcherons et horticoles, dont l'adhésion est certaine, se joindra, sans nul doute, la Fédération régionale des syndicats d'ouvriers agricoles du Nord de la France,créée à la suite des mouvements agraires dont la Brie futle théâtre en 1906.

LE SALAIRE ET LES SYNDICATS 5e

souvent communaux. Ils sont libres de former des groupements d'intérêts particuliers ; mais la Fédération n’admet qu’un seul syndicat de la même profession et de la même localité, Les syndicat ont des statuts propres à chacun d'eux. Il s'administrent eux-mêmes,

Dans chaque département, ils sont réunis en sections (les anciennes Fédérations départementales). La plus importante est aujourd’hui celle de l'Aude avec 55 syndicats ; l'Hérault vient ensuite avec 34 ; les Pyrénées-Orientales n’en complent que 18 Par exception, la section d'Arles englobait les syndicats du Gard et des Bouches-du-Rhône ; aujourd'hui elle ne compte plus qu'un syndicat, le syndicat d'Arles ; elle va donc se dissoudre ; et il ne restera que trois sections dans la Fédération. A la tête de chaque section, un comité exécutif etun bureau.

Quant à la Fédération, elle est administrée par un comité fédéral, composé d’un délégué par section. Le comité nomme lui-même son bureau. Les opérations financières sont surveillées par une commission de contrôle élue pour un an, à raison d’un délégué par section. — Le siège de la Fédération, d’abord variable tous les ans, est depuis 1906 définitivement fixé à Béziers.

Enfin, pour l'administration de l'Union fédérative terrienne {U. F.T.), la Fédération des travailleurs agricoles du Midi,ainsi que les autres Fédérations adhérentes, désigneraient chacune deux de leurs membres, dont la réunion formerait le Comité central. Celui-ci choisirait

lui-même son bureau qui se réunirait au moins trois fois

par an, et extraordinairement en cas d’urgence. Les membres qui ne feraient pas partie du bureau formeraient la commission de contrôle.

Quant aux ressources financières, — si l'on ne tient pas compte des subventions des Bourses du travail et de celles que donnent le plus souvent les conseils municipaux etgénéraux pour l’organisation des Congrès, — elles proviennent uniquement des cotisations des syndiqués. Ceux-ci versent ordinairement 25 centimes par mois à leur syndicat. Les syndicats doivent par membre et par mois : à la Fédération 3 centimes, et à leur section de 2 à & centimes ; il leur reste donc pour leur action propre de 18 à 20 centimes, sur lesquel il leur faut prélever, il est vrai, mais une fois seulement, pour droits d'adhésion à la Fédération et à la section départementale, respectivement 1 franc et 2 francs. Quant à l’U. F. T., elle recevrait dans les mêmes conditions 1 centime de chacune des Fédérations.

C'est avec ces ressources relativement modestes, que la Fédération prépare la réalisation du programme ambitieux qu'elle s’est proposé. Car si Le parti socialiste agraire s’est développé depuis 1892 au point de comporter une organisation aussi complexe, son programme s’est développé aussi ; ou plutôt il s’est modifié. Nous l'avons dit, le parti réformiste a cédé la place sur ce terrain au parti révolutionnaire, dans une certaine mesure tout au moins. Il se retrouve bien dans les villages sous la forme de

ligues, de cercles d'étude ; mais les syndicats dont il avait

dirigé les premiers pas se sont aujourd'hui détournés de lui. Ils se sont désintéressés de la lutte contre le capital sur le terrain politique, pour se cantonner sur le terrain exclusivement économique ; et là, ils ont résolument adhéré à toutes Les doctrines de la Confédération générale du travail. Leur dogme, c’est la lutte des classes, « l'antagonisme entre les deux grands facteurs de la société bourgeoise, qui ne saurait être résolu, — en dépit des théories rétrogrades, — par l'entente et la conciliation, tant les intérêts du capital et du travail sont diamétralement opposés » (1). Leur but, c’est « l'affranchissement de tous les travailleurs ; » c’est « l’anéantissement de la classe capitaliste » (2), c'est « l'avènement de la société collectiviste ou communiste » (3), par « l'expropriation des propriétés foncières » (4), et « la reprise de la terre par ceux qui la travaillent » (5). Leurs moyens, ce sont l’action directe et la grève générale ; en attendant, l’action syndicaliste préparant la voie à la révolution future. Nous n’en sommes encore qu'à la période préparatoire.

Ce qu'il s’agit donc de faire actuellement, c'est amener à s'inscrire au syndicat rouge où se fera leur éducation prolétarienne, non seulement l'ouvrier agricole, mais aussi la femme ouvrière paysanne, et le petit propriétaire

cultivant moins de quatre hectares de vigne. Il faut que,

malgré les difficultés et les déceptions, les militants Jjettent partout la bonne semence, poussent à la formation de syndicats nouveaux, soutiennent les syndicats déjà créés. Il faut un organe corporatif essentiellement paysan, journal de défense, feuille de propagande, qui servira de lien entre les organisations existantes, réalisera le principe mème de la Confédération: « L'éducation intégrale des travailleurs par les travailleurs eux-mêmes. » Il faut des Congrès annuels où le Comité fédéral fera un rapport sur l’œuvre de l’année écoulée, où seront prises les décisions pour l'avenir. I] faut que des grèves interviennent de temps à autre, parce qu’ « elles sont pour beaucoup dans l’éducation du prolétariat ». Chemin faisant, il faut poursuivre par tous les moyens, voire même par le boycottage et le sabotage (1), les améliorations que la classe ouvrière peut espérer obtenir, un peu pour ces améliorations ellesmêmes, beaucoup pour le prestige des syndicats qui les

auront demandées et obtenues.

(4) Au Congrès de Perpignan de 1905, le Syndicat des ouvriers cultivateurs de Capestang (Hérault) déclare : « Il suffit pour vaincre les résistances patronales, d'employer la méthode révolutionnaire. Le boycottage et le sabotage sont des armes puissantes entre les mains des camarades qui, imbus des larges idées anarchistes qui vont se répandant partout, opposeront la force à la force, saboteront ferme et les vignes des patrons récalcitrants et les celliers à l’époque des vendanges.

« Atteindre le patronat à la caisse, lui faire subir des pertes journalières par l'inutilisation de l'outillage, c'est l'amener à mettre les pouces, à être moins arrogant, en un mot à discuter les revendications prolétariennes.

« L'action libertaire, en cas de grève ou de chômage, étant surtout individualiste, chacun, selon son tempérament ou sa mentalité, avec

LE SALAIRE ET LES SYNDICATS Es

De fait, la Fédération des travailleurs agricoles du Midi parvint à réaliser une large partie de ce programme si vaste. Ce qu’il fallait faire avant tout, c'était vivre, c'était exister en tant qu'organisation vivante, en tant que syndicat. Aussi les syndicats se sont-ils partout attachés à faire reconnaître leur autorité. Dans toutes les grèves, ils se sont présentés comme mandataires des ouvriers, prêts à discuter avec les patrons les conditions de reprise du travail. Et lorsque les propriétaires se sont refusés à reconnaître cette qualité de mandataires, à leur élever bénévolement ce piédestal qui devait leur attirer de nouvelles recrues, ils n’ont pas hésité à proclamer, quand ils l'ont pu, la prolongation de la grève. Cette tendance syndicaliste n’a fait que s’accentuer : de plus en plus, parmi les motifs de grève publiés par l'Office du travail, on voit figurer des revendications d’ordre syndicaliste (1): demandes de renvoi d'ouvriers, réintégration d'un ouvrier syndiqué,embauchage exclusif d'ouvriers syndiqués ; cette dernière exigence est particulièrement significative.

Pour développer son influence, la Fédération créa un journal corporatif mensuel: Le Paysan. Paru le 1% mai toute la prudence désirable, mettra tels ou tels instruments de production (charrues, appareils de vinification, vaisselle vinaire), en l’état de servir défectueusement et même de ne pas servir du tout si possible. »

L'ordre du jour suivant étant proposé :

« Le Congrès,

. « Adopte, en principe, le sabotage et le boycottage et laisse pleine jiberté aux syndicats d'agir suivant leur tempérament et leur milieu »,

cet ordre du jour est adopté à l’unanimité.

(1) Voir Annexe, n° 1.

1905, pour la première fois, celui-ci réunissait quelques mois après, plus de 800 abonnements tant collectifs qu'individuels. Un manuel de propagande : Le Manuel du paysan, édité par la Confédération générale du travail, fut largement répandu. Des conférences furent organisées. Des Congrès furent régulièrement tenus après celui de Béziers de 1903, à Narbonne (1904), Perpignan (1905), Arles (1906) (1). On y réclama hautement des lois de protection ouvrière: création de conseils de prud'hommes agricoles avec suppression des tribunaux de commerce comme tribunaux d'appel; extension intégrale de la loi sur les accidents du travail aux travailleurs de la terre ; organisation de retraites ouvrières sans participation aucune des intéressés. Sur tous ces points, le Congrès de 1905 accordait encore au Parlement un délai jusqu'à la fin de la législature; mais si, d'ici là, légitime satisfaction n'était pas donnée au prolélariat paysan, il se proposait de « repousser dédaigneusement tous les politiciens,quels qu'ils soient,qui n'auraient pas mené une campagne active pour l'obtention des réformes demandées (2) ». A côté de ces demandes, justes quant au fond, les Congrès, ou tout au moins les syndicats, en formulaient d'autres, plus critiquables, plus particulières à la viticulture méridionale :

fixation par les pouvoirs publics d’un minimum de salaire

(1) En 1907, le Congrès qui devait se tenir au mois d’août a été reculé pour des raisons diverses. Il doit avoir lieu à Béziers les 2 et 3 novembre.

(2) 8 Congrès des travailleurs agricoles du Midi, p. 51.

journalier, limitation de la durée des heures de travail, obligation pour les possédants du sol d'occuper un nombre déterminé d'ouvriers par hectare de terrain possédé.

En dehors de toute intervention politique, la Fédération s'est résolue à agir elle-même. Ses efforts se sont portés surtout sur la réglementation du travail; et là on vit réapparaître nettement encore l'idée syndicaliste. La pensée dominante en effet de la Fédération fut l'unification de ces conditions du travail dans les quatre départements du Bas-Languedoc, du Canigou à la Camargue. — Pourquoi ? Pour éviter les conflits entre groupements voisins, pour éviter la division, l’émiettement des forces syndicales ; pour identifier les intérêts, pour pouvoir les lancer tous, le moment venu, dans un mouvement d'ensemble de grève générale, sans qu'aucun ait prétexte à rester en arrière. Cependant, ce ne sont pas là les raisons mises en avant; à peine pourrait-on y trouver dans les Congrès quelques allusions discrètes. On préfère partir d'idées a priori: « On ne doit pas se préoccuper, dit-on, de la capacité des propriétaires à donner les salaires qu'on réclame ; on doit se baser sur les besoins du travailleur agricole (1). » Et les besoins étant les mêmes toujours, les salaires doivent être les mêmes partout; il faut donc unifier.

Rien ne serait plus préjudiciable cependant à l’ensem-

ble de la population viticole que de couler dans un même

(1) 2° Congrès des travailleurs agricoles, p. 85.

moule l'organisation du travail : l'unification des conditions du travail n’est ni possible ni souhaitable ; car les différences actuelles proviennent non seulement des usages, mais aussi et surtout des diverses circonstances locales. Dans toutes les localités du littoral, par exemple, les travailleurs demandent leur matinée libre pour la pêche; dans les régions au contraire où la petite propriété est très répandue, ils veulent pouvoir disposer de leur après-midi. De mème, pour la fixation des prix de la journée : si l’on considère que les prix de vente des vins ont tendance à s'uniformiser dans tout le Midi viticole, alors que les rendements sont très variables d'un point à un auire, on comprendra aisément que les bénéfices, partant les dépenses et les salaires possibles ne peuvent être partout les mêmes. — N'importe,la Fédération poursuit son but d'unification.

Le vœu en est présenté et adopté dès le Congrès de Béziers de 1903 ; le délégué de Carcassonne réclame qu'il soit fixé « un prix pour tous les ouvriers du Midi de la France travaillant à la culture de la vigne » et « qu'aucun chômage ne se produise de toute l'année ; car la terre a besoin tout le temps de ses ouvriers (1) ». La réalisation de ce vœu, ce fut l'année suivante la préoccupation capitale du Congrès de Narbonne, l'œuvre principale tentée par la Fédération :; ce fut aussi, nous allons le voir, une des causes de sa décadence actuelle.

Elaboré dans une commission spéciale de quinze mem-

(1) 1*t Congrès des travailleurs agricoles, p. 78.

bres à raison de cinq par section départementale, précédé d'un préambule où le rapporteur dépeignait la situation précaire de l’ouvrier sous des couleurs malheureusement trop souvent exactes, le texte du règlement fut soumis à l'approbation du Congrès (1). Violemment critiqué par les uns dans son principe, amendé par d’autres qui voulaient se contenter de tarifs communs par secteurs ayant mêmes intérêts, défendu énergiquement par ses auteurs, il fut adopté finalement, sauf modifications sans importance. Les syndicats fédérés s’engagèrent à en faire la base des accords futurs à intervenir avec les patrons ; c’était lui qui devait être soumis à la propriété lorsqu'éclaterait la grève générale dont on décidait le principe, en même temps qu’on remettait au Comité fédéral le soin d’en fixer le

moment (2).

(1) 2° Congrès des Travailleurs agricoles, p. 35. : (2) Voici le texte du règlement adopté par le Congrès :

Réglementation et fication d'un minimum de salaire et des heures de travail.

Arr, 1e".— La durée de la journée de travail sera de 6 heures minimum et de 8 heures maximum,

ART. 2, — Le salaire minimum sera de 0 fr, 50 l'heure.

ART. 3. — La durée de la journée de sulfatage sera de 8 heures et sera payée 4 francs, plus 2 litres de vin.

ART. 4. — La durée de la journée de vendange et de pressurage sera de 8 heures et sera payée 4 fr. 50 et 3 litres de vin.

ART. 5. — Les heures supplémentaires de nuit pour les travaux de

vendange et de pressurage seront payées 0 fr. 75 l'heure. Art. 6. — Les femmes devront gagner la moitié de la journée des

hommes en argent et en vin. Arr. 7, — Les heures supplémentaires en dehors des vendanges el

62 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

A la fin de l’année, le Comité fédéral jugeant les circonstances favorables, dans sa hâte peut-être d'arriver à l'unification désirée, fort des succès obtenus jusqu'alors par les grèves partielles, décréta la grève générale. Voici comment il la raconte lui-même au Congrès tenu l’année sutvante ; l’histoire en est intéressante, non seulement parce qu’elle montre la tactique employée, mais aussi parce qu'elle témoigne de l'état d'esprit de beaucoup des syndicats fédérés :

« En présence des agissements des propriétaires qui, supportant mal les conditions de travail imposées par leurs ouvriers,reniaient partout les contratsqu'ilsavaientsignés, augmentaient les heures de travail, diminuaient les salai-

res, renvoyaient leur personnel (ce qui fut la cause de

les forfaits sont supprimés.

AT. 8. — Les mésadiers gagneront 35 francs pour 6 heures de travail et 45 fr. pour 8 heures.

ART, 9. — La paie aura lieu le samedi, sur le chantier.

ART. 10. — Le temps mis à l’aller sur le chantier est au compte du

patron ; le relour est au comple de l’ouvrier. Arr. 11. — Deux litres de bon vin seront donnés toute l’année,

ART, 42. — Après la pluie, le travail devra être repris deux jours après. ART. 13. — Toute heure commencée est due.

On remarquera surtout les articles 1 et 2 fixant un maximum de 8 heures à la journée de travail avec un minimum de 6 heures, et un minimum de salaire de O0 fr. 50 l'heure, Au moyen de ces trois limitations, on se proposait d'assurer à l’ouvrier agricole un salaire minimnm de 3 francs, considéré comme indispensable pour vivre, en même temps qu'on entendait supprimer complètement le chômage ; car il était bien entendu « qu’on réduirait en temps de chômage la durée maximum de façon à procurer du travail à tout le monde,sans toutefois diminuer le prix des journées (2° Congrés national des travailleurs agricoles, p. 85).

quelques conflits isolés), le Comité fédéral engagea, dès le 2 novembre, les organisations à se préparer à la grève générale qui ne pouvait qu'éclater.

«Le 13 novembre,un appel fut lancé, par voie d'affiches, aux travailleurs agricoles ; en même temps, un questionnaire sur la grève générale fut adressé aux syndicats, et les revendications du Congrès de Narbonne, sur la réglementation des travaux agricoles, furent, par leurs soins, remises aux propriétaires ; le Comité fédéral devait recenser les réponses de part et d'autre et décider de l’opportunité ou non de la grève générale. Dans sa réunion du 23 novembre, devant le nombre relatif des réponses parvenues, il décida d’envoyer encore une deuxième circulaire ; afin de ne pas éveiller les soupçons, chaque syndicat reçut un mot de passe différent et fut invité à se réunir Le 4er décembre pour attendre la décision du Comité ; devant le résultat du referendum qui, sur 134 syndicats, donna 72 réponses favorables à la grève contre 29 (33 syndicats n’avaient pas donné leur avis), la grève générale fut déclarée.

« Le Comité s'établit en permanence à l'hôtel de ville de Narbonne, siège de la Fédération, et se tint constamment en relations avec les organisations en grève ; journellement, après avoir reçu les rapports de chaque syndicat, le Comité leur envoyait un compte rendu de la situation générale.

« Des appels à la solidarité furent lancés à toutes les or-

ganisations ouvrières ; les camarades Niel et Griffuelhes,

64 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

appelés par le Comité, entreprirent, avec quelques membres du Comité, une série de conférences dans toutes les directions ; des appels nombreux et réitérés furent adressés aux organisations encore indifférentes ou insensibles à ce grand mouvement prolétarien ; en un mot, le Comité fit tout son possible pour que la révolte paysanne atteint l'ampleur nécessaire à la réalisation de ses revendications et que la grève devint générale.

« Mais pour des raisons diverses, bon nombre d’organisations, même parmi celles qui avaient voté pour la grève générale, ne suivirent point le mouvement ; d’autres cessèrent la lutte d’elles-mêmes ; après une nouvelle enquête sur la situation respective des syndicats en grève, le Comité, s’'inclinant devant les nécessités présentes, donna pouvoir aux organisations de traiter sur le terrain local, tout en conciliant leurs intérêts personnels avec ceux de la Fédération entière.

«Au bout de 45 jours de lutte,quelques syndicats seulement restant sur la brèche, le Comité résolut dans un but d'économie de cesser la permanence .Chargé par le Comité, le secrétaire se tint en communications avec les organisalions en grève, auxquelles ne fut ménagé l'appui moral et matériel (1). »

C'était en somme un échec complet.

Cet échec fut le commencement de la décadence de la

Fédération des travailleurs agricoles du Midi. La fin de

(1) 2° Congrès des travailleurs agricoles, p. 26 et 27.

1904 en marque le point culminant ; dès le milieu de 1905, tout en indique le déclin. Le nombre des syndicats fédérés est bien encore au 1°* août 1905 de 157 au lieu de 145 en 1904; mais il n'y a plus que 5.000 membres au lieu de 15.000 et il n'y a que 80 de ces syndicats qui envoient des délégués au Congrès de Perpignan le 13 août. L'année suivante, à Arles, les délégués ne représentent plus que 52 organisations syndicales, et il n’y a plus que 143 syndicats fédérés. En 1907, il n’en reste que 108; et il n’y a que 1721 membres qui aient au mois d’octobre régulièrement versé leur cotisation. Les autres syndicats, ou bien se sont retirés de la Fédération, — c’est le plus petit nombre, —

ou bien ont disparu complètement

(1) Le tableau ci-dessous montre quel a été, depuis l'origine, le nombre des syndicats adhérents à Ja Fédération, des cotisants, et des syndicats adhérents aux Congrès (Ce tableau a été établi à l'aide des comptesreodus des Congrès et du rapport du Comité fédéral au Congrès de 1907).

Année 1904 Année 1905 ORGANISATIONS | à an | 22 eur es 3 ss INombre|5S 2), 2e INombre|SS © 5 de 355% T£E de |SÈ:% Sms |cotisants| #2 5e Le cotisants| 5 £ ä E] AE na E N'a Section de l'Aude... 60 5.779 — 63 2.878 — — de l'Hérault. 58 5.259 — 62 1.380 — — des Pyrénées- ; Orientales. 23 3.101 — Î 1.018 =:

Section d'Arles... 4 665 — D 275 — Totaux 07e 145 14.804 11 157 ).D91 50

Voir la suite page 66

66 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

Naturellement, l'action de la Fédération s’en est fâcheusement ressentie : son journal Le Paysan déclina sensiblement ; à grand'péine, on put le soutenir, après le Congrès d'Arles (1906), jusqu’au moment où il dut, dans le courant de cette année, disparaître. Désormais les communications de la Fédération sont adressées au journal Le travailleur de la terre, organe mensuel de l'Union Fédérative terrienne à constituer. — La physionomie ellemême des Congrès s'est modifiée ; ce ne sont plus les assises vibrantes d'enthousiasme de 1904 ; ce sont des réunions d’un petit nombre de militants qui échangent leurs plaintes et leurs vues théoriques. On ne traite plus guère des conditions du travail viticole ; on ne parle que de détails d'organisation de la Fédération, de questions d’un intérêt très général, débordant les intérêts de l’ouvrier viticulteur : l’organisation du viaticum ou secours de route en faveur des syndiqués de passage, la coopération de production et de consommation, les rapports entre l’action

syndicale et l’action politique de la classe ouvrière.

Année 1906 Année 1907 ORGANISATIONS | 2% retire 22 &® [Nombre s£,2| =S [Nombrelss, & 2% de |S£Ssw, 23 de |SÈs & £m |colisants| 5€ #51 54 lctisantsi=<"e ns Te æ TS © Section de l'Aude...| 66 1.504 — 55 680 “| — — de l'Hérault. 49 49297 — 34 623 == — desPyrénéss- Orientales. 26 435 = 18 213 — Section d'Arles... 2 200 — 1 200 — Totaux... 145 8.366 59 108 19791 52 {

En résumé, c’est un recul de l'esprit syndicaliste dans le Midi viticole (1). Ses dirigeants eux-mêmes n'hésitent pas à le reconnaître : « Dans notre précédent rapport au Congrès d'Arles, écrivent-ils, nous avons recherché les causes de notre dégénérescence, et tout en constatant les résullats appréciables de notre poussée syndicale, pour enrayer les effets désastreux de notre affaiblissement, nous faisions appel à la lutte par nous-mêmes et pour nousmêmes... Nous croyions quand même que le syndicalisme agraire conserverait ses positions chèrement acquises ; il n'en est rien: au lieu de progresser, de nous maintenir même, nous avons de beaucoup périclité. La situation de notre mouvement rural s’en est lamentablement ressentie ; point n'est besoin pour s’en convaincre de s’attarder à de longs commentaires ; nos camarades n’ont qu’à regarder autour d’eux ; même en limitant les investigations à leur propre organisation, à leur seule localité, ils se rendront facilement compte de notre dégringolade... Tout se disloque, tout s’étiole, tout se meurt; etaprès quatre années de lutte, nous nous retrouvons à Béziers, point initial de notre belle envolée, beaucoup plus faibles que jadis,amoindris, découragés, impuissants (2). »

(1) Il serait intéressant de rapprocher ce recul de celui qui s’est manifesté dans le syndicalisme rural italien après les nombreuses grèves de 1902 (V. à ce sujet : Le syndicalisme rural, T. Mazatti, Mouvement socialiste du 4°* janvier 1906). C’est une analogie de plus à ajouter à celles que M. de Rocquigny signalait déjà entre les grèves

d'Italie et celles du Languedoc (Le prolétariat rural en Italie, Avant-

propos).

(2) Rapport du Comité fédéral au Congrès de 1907.

GS DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

Quelles sont les causes de cette chute? Elles sont très diverses, très complexes.

L'une des principales certainement, quelque paradoxal que cela puisse paraître, est la prospérité mème dont ont joui les syndicats après les premières grèves de 1903 et 1904. Dans un élan presque irréfléchi, tous ceux qui se trouvaient salariés à un titre quelconque, prolétaires ou petits propriétaires, se sont précipités vers ces syndicats auxquels on attribuait une vertu magique, dont le nom seul semblait être synonyme de succès. Il y eut, pour employer l'expression mème du secrélaire de la Fédération, « une véritable crise d'hystérie syndicaliste >. La réaction devait fatalement se produire par le fait même,n’y eut-ileu aucune circonstance particulière de nature à la favoriser.

Et ces circonstances elles-mêmes n'ont pas fait défaut. La crise viticole en première ligne, qui eut une double conséquence : rendre impossible d’une part toute augmentation de salaire, montrer ensuite de façon manifeste la concordance intime des intérêts entre le patron et l’ouvrier, L'attitude à ce sujet des syndicats rouges fut quelque peu embarrassée : garder une attitude intransigeante, c'était manifester contre l'évidence ; marcher résclument avec les propriétaires, c'était renier le dogme de la lutte des classes. Aussi, leur conduite se ressentit-elle de cette incertitude : les uñs participèrent aux manifestations pa-

tronales : les autres refusèrent de s'v associer. Même incer-

ÿ titude de la part de La Fédération : à Narbonne, les syndi-

eats s'entendent pour étudier et employer «les moyens les

plus efficaces pour faire aboutir la répression des fraudes si préjudiciable à tous (1) » (la fraude étant alors, comme aujourd'hui, considérée par la majorité des viticulteurs comme la cause unique de la crise). À Perpignan, au contraire, on repousse « toute entente économique avec le patronat, entente contraire au but du syndicalisme qui est l'émancipation des travailleurs par les travailleurs euxmêmes (2) »; on indique aux syndicats que « leur véritable intérêt réside dans la lutte de classe, et non dans la participation aux faits et gestes hypocrites du patronat ». C'était, étant données les circonstances, un peu trop d’intransigeance ; les décisions du Congrès de Perpignan ne furent pas suivies. Les ouvriers comprirent au contraire pour la plupart qu'il était de leur intérêt bien entendu de ‘unir franchement à la propriété, pour marcher loyalement la main dans la main à la défense d’intérêts communs. Ils avaient tout à gagner d’ailleurs à ce rapprochement, à ce moment surtout où la crise obligeait les propriétaires à réduire la main-d'œuvre et où les patrons s'adressaient pour les travaux indispensables plutôt à leurs amis qu’à leurs ennemis.

L'intérêt n’était pas seul en jeu pour beaucoup, il faut le dire ; mais aussi les opinions ; après l’enthousiasme du premier moment, beaucoup se sont demandés où on les menait etce qu'on voulait. Et quand ils se sont aperçus que c’était à l’action directe au sabotage, à la révolution.

(4) 2 Congrès des travailleurs agricoles, p. 25. (2) 5° Congrès des travailleurs agricoles, p. 70.

ils ont préféré reculer, soit qu'ils répugnassent — et ils sont très nombreux — à de semblables moyens, soit que, petits propriétaires, ils tinssent encore trop à leur propriété pour que le mirage de la vie communiste, püût la leur faire oublier.

Au reste,les dirigeants du mouvementsemblentavoir été beaucoup trop vite, ils ont cru plus avancée qu’elle ne l'était l'éducation syndicaliste ; c'est à tort qu'ils ont jugé les syndiqués aussi enthousiastes qu'ils l’étaient eux-mêmes. Ils auraient dû être détrompés plus tôt cependant ; les cotisations rentraient mal : dès 1904, au moment le plus prospère de la Fédération, il en manquait le tiers; ce n'était pas là le signe d’un dévouement excessif, et demander dans ces conditions l’abandon de coutumes anciennes, rechercher une unification des conditions du travail dont bien peu comprenaient la portée, c'était beaucoup de témérité. Aussi, lorsque vint le signal de la grève générale, ne fut-il pas suivi; plusieurs des syndicats, de ceux-là mêmes qui avaient répondu favorablement au principe de la grève, ne bougèrent pas ; d’autres abandonnèrent la lutte au bout de quelques jours seulement ; un certain nombre refusèrent catégoriquement de marcher : pris de scrupules qui les honorent, ils croyaient, en déclarant la grève, violer les Sentences d'arbitrage acceptées quelques mois auparavant. Du petit nombre des syndicats qui engagea la bataille, bien peu obtinrent une partielle satisfaction. Somme toute, ce fut un échec sérieux, non seulement

par lui-même, mais surtout par les conséquences démora-

lisatrices qu'il entraîna ; il montra que, même avec des syndicats, la victoire n'était pas assurée dans tous les Cas sur un patronat averti désormais et sur ses gardes. Il parut dès lors à beaucoup que dans ces conditions les sacrifices qu'on leur demandait ne cadraient plus avec les résultats à espérer ; ils se retirèrent.

Que l'on ajoute à cela l'amour de l’indépendance,le caractère individualiste du paysan languedocien ; que l’on tienne compte de son penchant très vif pour la politique, absolument proscrite par les syndicats, et l’on comprendra sans peine quelle devait être la décadence de la Fédération des Travailleurs agricoles du Midi en ces circonstances.

En réalité, celle-ci n'a jamais été composée que d'éléments hétérogènes ; et l’on pourrait, sans trop d’invraisemblance, la comparer à une armée dont les chefs et Les soldats marchent vers deux buts différents, ou mieux vers deux buts échelonnés sur la même route. Les soldats ne songent qu’à améliorer leur sort présent; les chefs plus ambitieux voient plus loin et plus grand : ils veulent la destruction de la propriété individuelle, le renversement de l’ordre social actuel. S'agit-il de marcher à la conquêle du premier objectif, l'ordre reste admirable. Faut-il travailler à la conquête du second, la désunion se met dans l’armée prolétarienne, les chefs restent seuls, les soldats se débandent. Volontiers, nous dirions comme

M. J.-B. Séverac (1), certainement mieux placé que nous

(1) Mouvement socialiste, mars 1907: Le 4° Congrès de la Fédération des travailleurs agricoles du Midi.

7e DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE I

ne le sommes nous-mêmes pour juger des choses : « Une poignée d'hommes énergiques et avisés, que le Congrès d'Arles a réunis, mais qui sont d'ordinaire perdus dans une masse inconsciente, futile et inconsistante, voici ce qui existe réellement à l'heure actuelle, dans le Midi de la vigne, quand on y cherche les manifestations de l'esprit révolutionnaire de notre temps. »

Est-ce à dire que le mouvement syndicaliste rouge soit définitivement arrêté dans la viticulture du Bas-Languedoc ? Ce serait là une conclusion hâtive, que l'avenir, peutêtre un avenir trop prochain, viendrait démentir. Il ne faut pas oublier que, des causes de décadence que nous avons signalées, les unes ne sont que temporaires ; et que la crise viticole notamment devra, comme toutes les crises, disparaitre un jour ou l'autre. Les cours du vin remonteront sans doute ; et si les propriélaires, accablés par des engagements antérieurs — dont les créanciers alors seulement poursuivront la réalisation — ne peuvent faire suivre aux salaires une hausse correspondante, il est à craindre chez l'ouvrier un mouvement d'irritation qu'excuseront largement les souffrances endurées pendant longtemps. De là peut-être, de nouvelles grèves, un regain de vitalité pour les syndicats rouges.

Et cela d'autant plus facilement qu'il a subsisté un certain nombre de ces organisations. Sans doute, leur action est faible pour le moment ; mais elles sont là, constituant une sorte de noyau permanent à cette armée prolétarienne

aujourd'hui diminuée. Les cadres restent prêts à encadrer

de nouvelles recrues, à diriger à nouveau les troupes qui se sont dispersées ; que l’on observe la statistique des syndicats etdes adhérents à la Fédération (voir les tableaux en note, p. 65 et 66), et l’on remarquera que le nombre des adhérents a diminué beaucoup plus vite que le nombre des syndicats. Qu'est-ce à dire ? sinon qu'il reste, dispersés, mais toujours debout, de nombreux militants, dont la dispersion même rendra l'action plus efficace. Instruits par l'expérience, 1ls ne recommenceront sans doute pas la tactique fâcheuse de la grève de 1904 ; ils n'essaieront sans doute pas prématurément d’unifier les conditions du travail dans tout le Midi vilicole. Déjà, Le Congrès de Perpignan, tout en maintenant le principe de la grève générale, décide de tenir compte davantage des diverses circonstances locales. Au Congrès d'Arles, tous les délégués sont unanimes à reconnaîlre que « les grèves corporatives sur un vaste rayon (l'expérience en a été faite en 1904) ne peuvent réussir tant que la polyculture (?) (1) sera en honneur, tant que les intérêts ne seront pas uniformément les mêmes, voire aussi les us et coutumes implantés dans nos régions (2) ». Il semble que l'on veuille revenir plutôt à une méthode plus lente, présentée à Narbonne, mais écartée alors dans l'enthousiasme du succès : la méthode de la grève générale par échelons. « Une section ferait la

grève et serait soutenue par les autres sections ; puis ce

(1) Les délégués veulent dire probablement : tant que les méthodes culturales seront différentes selon les régions. (2) 4° Congrès des travailleurs agricoles, p. 93.

74 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

serait le tour d’une autre, et ainsi de suite ; l’agitation qui en résulterait contribuerait ainsi pour beaucoup à l’éducation de la classe ouvrière (1). » En conséquence de cette idée, on avait même parlé de supprimer les sections départementales, pour les remplacer par des « groupements d’affinité culturale, qui eux, arriveraient sûrement à unifier les conditions du travail dans leurs régions particulières (2) » .I[ ne s'agirait plus ensuite que de procéder à l'unification entre les diverses régions. Telle sera probablement la tactique future.

Réussira-t-elle? À ne tenir compte que des indications que nous avons données ; à raison des obstacles nombreux et nouveaux que la Confédération trouvera sur son chemin : syndicats mixtes et jaunes, — que nous allons étudier, — difficulté de ramener à elle des esprits peutêtre désabusés, avertis en tous cas, on serait tenté de répondre plutôt par la négative. Mais il faut tenir compte de cet esprit méridional si primesautier, si fougueux, se portant si facilement d’un extrême à l’autre qu'il échappe à toute analyse et à toute prévision. Il ne faut pas oublier non plus le rôle que peut jouer la politique dans un pays où la lutte pour le pouvoir a toujours été et est aujourd’hui particulièrement vive. En définitive, le sort de la Fédération des Travailleurs agricoles du Midi reste le secret de

l'avenir.

(1) 2° Congrès des travailleurs agricoles, p. 40. (2) 4e Congrès des travailleurs agricoles, p. 36.

SECTION II. — Les syndicats mixtes,

Avant les grèves de 190%, les syndicats mixtes étaient très peu répandus dans le Bas-Languedoc, sinon inconnus. Ce n'est pas à dire cependant que l’idée syndicaliste, en dehors des syndicats ouvriers, n'y existât en aucune façon ; mais elle ne s'était pas développée sous cette forme des syndicats mixtes. Les nombreux syndicats fondés au lendemain de la loi de 1884, et dont quelques-uns ont pris une très grosse importance, au point de se transformer en sociétés par actions (1), n'avaient en vue que les services Commerciaux à rendre à leurs membres : achat en commun d'engrais et de denrées nécessaires à l’agriculture, vente de produits agricoles, développement du crédit ; et si certains cependant s'étaient occupés de placement en faveur des ouvriers, soit au moyen de bureaux de placement, soit au moyen d'insertions dans leurs bulletins, leur activité au point de vue social en était restée là. Très peu s'étaient occupés des rapports entre patrons et ouvriers ; très peu avaient pensé à des institutions de mutualité. On ne pourrait guère citer dans cet ordre d'idées que le syndicat agricole de Castelnaudary (caisse de retraites), le syndicat agricole du Minervois (patro-

nage des sociétés de secours mutuels). Nous ne con-

(1) Par exemple le syndicat agricole de Montpellier et du Bas-Languedoc.

76 DEUXIÈME PARTIE, — CHAPITRE Il

naissons qu'un seul syndicat, la chambre syndicale des agriculteurs, cultivateurs, vignerons de Mèze qui ait songé à organiser avant 1903 une caisse de chômage. Citons encore les syndicats mixtes de St-Couat, de Tourouzelle, et le syndicat de l'arrondissement de Béziers. |

À part ces quelques exceptions, les associations issues de la loi de 1884 étaient restées sur le domaine purement économique. Elles y restèrent encore pour la plupart, après les monvements agraires, de sorte que la majorité des syndicats mixtes, créés depuis peu en si grand nombre, l’a été en dehors d'elles.

Il faut louer sans réserve les hommes qui, comme MM. de Crozals, Bouffet et tant d’autres se sont mis à la tête du mouvement, s'efforçant de rapprocher en une institution commune patrons et ouvriers. La tâche leur était singulièrement difficile : excités par les événements encore récents, les esprits étaient plutôt enclins à la lutte qu'à la conciliation. Par nature du reste, le vigneron languedocien est peu porté à l’association,: « La viticulture est essentiellement individualiste. Exigeant beaucoup de main-d'œuvre et une main-d'œuvre de plus en plus instruite, de plus en plus intelligente et expérimentée, elle ne progresse qu’en développant la valeur individuelle de ses opérateurs... D'une part, elle isole le vigneron du reste de Ja masse agricole, et de l'autre, elle lui donne une indépendance matérielle qui peut pousser son individualisme jusqu’à l’égoisme indisciplinable (1). » C'étaient

(4) Adrien Berget, La coopération dans la viticulture eurrpécnne,

LE SALAIRE ET LES SYNDICATS 77 de semblables obstacles qu’il fallait renverser ; la tâche était singulièrement malaisée.

Par contre, certaines circonstances particulières devaient cependant favoriser la création des syndicats mixtes. D'une part, la diffusion assez grande de la propriété, l'existence d'une classe nombreuse de journaliers propriétaires facilitaient le rapprochement des ouvriers et des propriélaires.formaient entre eux comme une sorte de trait d'union. La crise viticole, d'autre part, incitait lesdiverses catégories de viticulteurs à se coaliser pour la défense de leurs intérêts communs.

Aussi vit-on se lever un grand nombre d'associations : ligues de défense viticole, associations contre le chômage, syndicats d'étude sur la crise, syndicats professionnels viticoles, qui, sans êlre toutes des syndicats mixtes proprement dils, n'en avaient pas moins l'avantage incontestable de rapprocher en une communauté d'aspirations et d'intérêts les grands propriétaires et les vignerons.

Nous ne pouvons, bien entendu, entrer dans le détail de ces formations. Nous nous attacherons seulement aux syndicats mixtes proprement dits, qui, seuls, ont une influence directe et immédiate sur la rémunération du travail. |

Bien que les syndicats mixtes soient un peu disséminés sur tout le territoire du Bas-Languedoc, qu’on en trouve aux deux extrémités : à Millas, dans les Pyrénées-Orientales, et dans la région d'Arles sous le nom d”’ « Associa-

tion agricole du Bas-Rhône » ils se trouvent principalement

groupés dans l'Aude autour de Narbonne, dans l'Hérault aux environs de Béziers. I! n’y en a que fort peu dans les Pyrénées-Orientales, dans la partie est de l'Hérault, dans le Gard et dans les Bouches-du-Rhône.— Dans l'Aude, on en trouve à St-Couat, à Tourouzelle, à Fabrezan, à St-Hilaire, à Postel, à Villegly, à Puicheric, à Caunes, à Ferrals, à Pouzols, à Ventenac, à Fleury... etc. Bien qu'indépendants les uns des autres, tous ces syndicats sont constitués à peu près sur le même modèle (1); les différences qu'ils présentent sont de peu d'importance; le principe est le même partout: ils se grouperont prochainement sans doute en une Fédération régionale.— L'organisation est un peu différente dans l'arrondissement de Béziers ; une association centrale mixte fondée à Béziers en juillet 1902, le syndicat agricole de l'arrondissement de Béziers, entreprit une véritable croisade, s’efforçcant de créer dans chaque commune de l’arrondissement un syndicat mixte. Mais, pour éviter les lenteurs, les formalités légales, les déclarations qu'il eût fallu faire dans chaque mairie, c’est au type du syndicat d'arrondissement que se sont arrêtés les promoteurs du mouvement, les adhérents à ce vaste syndicat étant simplement répartis en groupes communaux (2). Pour cela, les statuts de chaque syndicat

contiennent des clauses générales, communes à tous (3)

(1) Nous donnons à titre d'exemple, à l'annexe n° 6, les statuts du syndicat mixte de Tourouzelle, considéré dans la région comme le type du véritable syndicat mixte.

(2; Rapport présenté en 1904 par M. de Crozals au syndicat agricole de l'arrondissement de Béziers,

(3) Voir à l'annexe n° 7 les clauses générales des groupes communaux patronés par le syndicat agricole de l’arrondissement de Béziers.

qui forment entre eux le lien nécessaire ; mais en outre, — et ce point est intéressant à noter, car il est en contradiction formelle avec les vues d'unification de la Fédération régionale des Travailleurs agricoles du Midi, — en outre, le règlement intérieur de chacun des syndicats contient des clauses particulières à chacun d'eux ; cette disposition ayant pour but de respecter les usages locaux et de tenir compte des nécessités locales de la culture. Le succès est venu répondre à de si louables efforts ; aujourd'hui, le syndicat agricole de l'arrondissement de Béziers groupe 38 syndicats locaux avec sociétés de secours mutuels et caisses de crédit agricole.

Le but que se proposaient les syndicats mixtes était triple :

1° Fixer le taux des salaires de façon à assurer à l’ouvrier une Journée suffisante ;

2° Diminuer et supprimer si possible le chômage ;

3° Développer les institutions d'assistance.

Ce dernier point est un peu en dehors de notre sujet ; mais il nous parait cependant utile de nous y arrêter quelques instants, car la création de sociétés de secours mutuels a été pour beaucoup dans le succès des syndicats mixtes. Il ne suffit pas, en effet, à l’ouvrier d'obtenir un salaire suffisant et une certaine garantie contre le chômage ; il lui faut aussi être à l’abri des atteintes de la maladie, des accidents, de la vieillesse, De là, la constitution de nombreuses sociétés de secours mutuels patronées par

les syndicats mixtes. Dans l'arrondissement de Béziers

notamment, chaque groupe communal s’est affilié une société de secours mutuels appelée l’« Union des classes »; les statuts en sont particulièrement bien étudiés ; en voici le résumé.

La société se recrute parmi les membres du syndicat agricole de l'arrondissement de Béziers. Elle se compose de membres honoraires el de membres participants. Elle a pour but : 1° de fournir des soins médicaux et pharmaceutiques ; 2° de payer des indemnités de travail déterminées en cas de maladies ou d’accidents, et pour les cas de besoins urgents des allocations exceptionnelles indéterminées ; 3° de constituer des pensions de retraite et de donner, en cas de vieillesse ou d'invalidité, des allocations annuelles ; 4° de pourvoir aux funérailles de ses membres. Les cotisations des membres participants, outre un droit d’admission de 3 francs,sont fixées à 0 fr. 50 par mois. Les membres honoraires doivent au moins contribuer pour 10 francs par an aux dépenses de la société. À ces cotisations viennent s'ajouter en recettes, comme d’ailleurs dans toutes les organisations de la sorte : les intérêts des fonds en caisse, les versements spéciaux pour

retraites, les dons et legs, les subventions,les amendes etc., etc.

Cette organisation a donné de très bons résultats ; les ressources financières, que l’on aurait pu craindre peutêtre un peu faibles, se sont montrées très suffisantes : les Unions des classes, — pour employer l'expression même

dont se sert M. de Crozals dans Les appréciations qu'il à

bien voulu nous envoyer — « sont on ne peut plus pros: pères ».

Parallèlement aux sociétés de secours mutuels, les syndicats mixtes se sont efforcés de fonder un certain nombre d'œuvres annexes, destinées à développer le bien-être de ouvrier. Parmi elles, il convient de citer tout particulièrement la création récente dans certaines localités de jardins ouvriers. C'est à Fabrezan (Aude) que l'institution fut essayée pour la première fois par les syndicats mixtes. Elle consiste dans la cession à chaque ouvrier, selon un certain ordre d'inscription, d’une parcelle de terrain dont le propriétaire abandonne l'usage, tout en conservant la propriété. La cession est gratuile le plus souvent ; parfois seulement, le propriétaire stipule qu'il lui sera dû en retour quelques Journées de travail à fournir sur ses terres voisines. Généralement,les terres ainsi abandonnées sont proches des rivières, propres à la culture des légumes, mais sujettes aux inondations pendant une partie de l'année ; quelquefois seulement, ce sont des terres de montagne, trop onéreuses à cultiver pour le propriétaire,mais pouvant encore rapporter à l’ouvrier, pour qui le travail est gratuit, un léger bénélice. Ajoulons en passant que plusieurs municipalités de diverses nuances politiques utilisent aussi les terrains communaux à de semblables œuvres de jardins ouvriers.

Avec les institutions d'assistance, une des principales préoccupations des syndicats mixtes a été la fixation des

salaires. Un petit nombre seulement n’est pas intervenu à G, —6

82 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Îl

ce sujet, préférant laisser les usages locaux et les conditions économiques agir librement, comptant sur la modération, la bonne harmonie de leurs adhérents, pour éviter de part et d’autre des exigences excessives. — Certains, comme le syndicat de St-Couat, fixent en faveur de leurs membres ouvriers un salaire minimum. — Presque tous ont une chambre syndicale au tribunal d'arbitrage chargé de résoudre les questions litigieuses entre les patrons et les ouvriers, avant que le conflit ne soit envenimé. Le tribunal se compose d'ordinaire de trois ouvriers et de trois propriétaires, le plus âgé étant président, le plus jeune secrétaire. Les décisions sont prises à la majorité ; s’il est nécessaire de départager les voix, un tiers arbitre nommé par l'assemblée générale décide en dernier ressort ; la sanction de la non-exécution du jugement consiste dans l’exclusion immédiate (statuts du syndicat de Tourouzelle). Ainsi les conflits se trouvent réduits au minimum. — Un petit groupe de syndicats a été plus loin encore, essayant de réglementer le montant des salaires: une commission mixte des salaires, moitié patrons, moitié ouvriers, fonctionnant chaque année après la vendange, est chargée de fixer le salaire pour l’année suivante, d’après les résultats de la récolte précédente et l’état général du marché ; le tarif est contre-signé par tous les propriétaires et tous les ouvriers adhérents sous peine d'exclusion (Syndicat agricole de l'arrondissement de Béziers). Il y a là plus que le régime ordinaire du salariat ; il y a un véritable contrat

collectif de travail. Le système a donné dans certains cas

des résultats inespérés ; et l’on a vu à Cazouls-les-Béziers les ouvriers eux-mêmes proposer une réduction de salaire. De tels exemples en disent plus que des pages entières sur l'utilité des syndicats mixtes.

La question du chômage, aussi importante, sinon plus importante que la précédente, n'a pas été moins sérieusement étudiée ni moins bien résolue. 11 est une clause d'abord que l’on retrouve dans les statuts de tous Les syndicats mixtes, c'est que les propriétaires syndiqués s'engagent à occuper de préférence les ouvriers syndiqués ; voici déjà le chômage réduit au minimum parmi les membres des syndicats mixtes. Il restait encore, si malgré cette mesure des chômages venaient à se produire, à les restreindre, voire même à les supprimer. Sur ce point, comme sur la question des salaires, les solutions ont été diverses. Certains syndicats avaient cru pouvoir distribuer des secours en argent ; tel par exemple celui de St-Couat ; ils ont dû y renoncer : la chose était trop onéreuse et donnait lieu à des abus. [ls ont adopté alors un autre système, déjà mis en pratique par d'autres syndicats : l'assistance par le travail. Cette manière d'agir nous semble de beaucoup préférable :s’il y a chômage, en effet, ce n’est pas que le travail manque dans les vignobles; la vigne réclame toujours des soins ; et ce ne sont pas les améliorations uliles, les cultures même ayant une influence directe sur la récolte prochaine qui font défaut ; ce sont les profits que l’on en pourrait retirer en temps de crise. Ces profits exis-

tent bien ; ilsse manifestent sous la forme d’une augmen-

tation de récolte ; mais ils ne sont pas en rapport avec les dépenses que l'on a dû faire. Il n’en est pas moins vrai que ces travaux trouvent dans Ja récolte une contre-partie qui les compensent pour une part ; et que la charge du propriétaire qui les a confiés à ses ouvriers en temps de chômage s'en trouve allégée d'autant. Ce système a donc le double avantage et de ménager la dignité de l'ouvrier, et de diminuer la subvention patronale. Il est presque le seul employé aujourd'hui.

Au point de vue pralique, l'organisation est la suivante : pour le prix de la journée de chômage, il est généralement le même que le tarif des ouvriers normalement employés ; quant à la réparlition du travail aux ouvriers du syndicat, on agit différemment selon que l’on se propose de supprimer complètement le chômage, ou simplement de le maintenir dans de certaines limites. Se propose-t-on de l’atténuer, les propriétaires donnent une journée de travail par semaine el par cinq hectares, ce qui a l'avantage de limiter leur charge ; mais ce qui laisse un certain nombre de journaliers inoccupés, si le chiffre des chômeurs dépasse pendant une semaine le total divisé par cinq des hectares appartenant aux propriétaires aff. liés. Désire-t-on supprimer au contraire le chômage d'une façon absolue, il ne s’agit plus que d'établir un roulement régulier entre les propriétaires : pour cela, les propriétaires sont classés sur une liste; et chacun d'eux, lorsque revient son tour, fournit une journée de travail par cinq

hectares de vignes, sans qu'il y ait lieu de tenir compte du

délai écoulé depuis la dernière fois. Les ouvriers chômeurs se font connaître en s'inscrivant au bureau du syndicat sur un registre spécial. On ne tient comple que du chômage forcé, à l'exclusion des cas de pluie et de force majeure.

En somme, les résultats obtenus par les syndicats mixtes ont été des plus satisfaisants : résultats matériels d’abord, nous les rappelons en quelques mots ; multiplication des œuvres d'assistance et de secours, soins médicaux et pharmaceutiques gratuits, garderies d'enfants, indemnités journalières en cas d’accidents ou de maladies... etc. Le chômage a été aussi restreint que possible ; le salaire porté au taux le plus élevé compatible avec l’état économique de la viticulture. Quant au patron, il y à gagné de voir augmenter l'attention de l'ouvrier, conscient de ce que les affaires du propriétaire étaient un peu les siennes propres.

- Au point de vue moral, les bons effets des syndicats mixtes ont été encore plus sensibles: les relations entre le patron et le travailleur ont perdu de cette hostilité latente que les grèves avaient fait éclore et développée. Les rapports sont devenus plus cordiaux, plus intimes. Les préventions injustifiées sont tombées de part et d'autre ; à se mieux connaitre, propriétaires et ouvriers se sont estimés davantage. Les uns et les autres ont reconnu que leurs intérêts étaient parallèles, sinon identiques ; au lieu de se heurter, ils ont cherché à combiner leurs efforts

vers le même but. À ce point de vue, les tribunaux d'ar-:

bitrage ont exercé une heureuse influence : ils ont dissipé bien des malentendus ; ils ont arrêté bien des conflits ; ils ont évité bien des grèves (à Béziers, par exemple, en 1905).

Quand ils n’ont pu y réussir, les syndicats mixtes ont engagé la lutte vaillamment, soutenus par leurs ouvriers, opposant la force à la force, les patrouilles aux patrouilles, disposant des postes aux sorties du village pour garantir Ja liberté du travail quand leurs adversaires voulaient l’entraver. Parfois, les syndicats rouges n’ont même pas essayé de résister (à Capestang, en 1905); presque toujours, ils ont dû abandonner la lutte ; et souvent même on à vu à l'issue de celle-ci le syndicat rouge se dissoudre pour se fondre avec le syndicat mixte. A St-Couat, à Tourouzelle, où les luttes ont été particulièrement vives, les syndicats mixtes seuls ont subsisté ; leurs adversaires ont disparu.

On ne peut donc que souhaiter vivement le développement rapide des syndicats mixtes. Ils ont fait beaucoup déjà ; il leur reste beaucoup à faire: dans plusieurs régions, ils sont inconnus ; dans d’autres, ils sont trop peu nombreux. Il y a bien des partis pris à abattre, bien des indifférences à secouer, même de la part des plus intéressés, s’il est vrai -que le véritable obstacle au développement des syndicats mixtes se trouve dans l’indolence des propriétaires qui, trop souvent, ne consentent à y adhérer que sous la pression immédiate des grèves. A tous

ceux-là, il faudra faire comprendre la nécessité de l’union,

la nécessité des sacrifices à consentir, quelque coûteux qu'ils puissent être.

Ilne faut pas se le dissimuler d’ailleurs, les sacrifices que les syndicats mixtes imposent à leurs membres ne sont pas sans être pénibles ; non pas à cause des cotisations demandées, minimes au contraire en général, mais à cause des charges très lourdes qu'entraine l'assurance contre le chômage. Il y a même là un point un peu inquiétant pour l'avenir des syndicats mixtes ; et peut-être cette garantie est-elle dans certains cas un peu téméraire, puisque le syndicat prend un engagementillimité sans s'occuper des ressources éventuelles. Déjà, l'inconvénient de cette manière d'agir s’est manifesté ; et l’on pourrait citer tel syndicat qui, s'étant engagé à assurer du travail à lous ses adhérents, vit affluer à tel point les demandes d'emploi qu’on n'y put satisfaire ; il est vrai que le syndicat rouge de la même commune, profitant habilement de cette clause statutaire, avail fait enrôler au syndicat mixte, soit plusieurs de ses membres, soit même de simples chemineaux. Il fallut reviser les statuts.

Il convient donc d'agir en pareille matière avec beaucoup de prudence. De même, il faudra beaucoup de circonspection dans la fixation du taux des salaires, surtout quand elle a lieu au moyen de révisions annuelles obligatoirement imposées aux adhérents sous peine d’exclusion. Système un peu restrictif, nuisible aux ouvriers âgés que le propriétaire ne voudra pas employer moyennant un

salaire trop fort pour leurs capacités individuelles,nuisible

88 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

aussi à certains viticulteurs particulièrement et extraordinairement éprouvés, qui, astreints à ne pouvoir traiter au-dessous du prix indiqué, seront amenés à des dépenses excessives.Mais, en réalité, tout cela n’est qu'une question de doigté et de mesure, une question qui peut rendre la tâche plus délicate, mais qui ne la rend pas impossible.

On a fait aux syndicats mixtes un autre reproche qui n'a pas, nous semble-t-il, une bien grande portée. Les syndicats mixtes, dit-on, ne résolvent pas la question de la rémunération du travail : malgré eux, les intérêts des patrons et des ouvriers restent nettement opposés ; car enfin, il est manifeste que si les deux parties arrivent à se mettre d'accord sur ce point qu'il faut rendre Le plus considérable possible le profit à partager, — et c'est là le seul effet du syndicat mixte, — elles ne Le sont plus du tout quand il s’agit de partager ce profit ; ainsi subsiste le conflit qu'on croyait avoir résolu (1). On peut répondre à cela que la question ainsi présentée est insoluble, qu'i/y aura toujours un partage de profits à faire dans une organisation collective de la production, tant que la production restera collective, tant que plusieurs individus concourront à la production d’un même produit, quel que soit le mode adopté de rémunération du travail. Ce qu'il faut faire, c’est rendre le plus juste possible, le moins âpre que l’on

pourra, le partage inévitable. Le syndicat mixte joue ce

(1) Mémoires el documents du Musée social, année 1904, p. 314 et

suiv. : Les résultats des grèves agricoles dans le Midi de la France, M. Augé-Laribé.

rôle dans d'excellentes conditions : il simplifie la question de la rémunération du travail, en assurant à l'ouvrier un travail plus constant ; avec lui, les conditions du travail sont examinées de part et d'autre dans un plus large esprit de conciliation.

C’est là un résultat fort important que ce rapprochement entre les employeurs et les salariés ; les syndicats mixtes n'auraient-ils d'autres avantages, qu’ils trouveraient là une raison d’être plus que suffisante, Mais pour assurer ces bons résultats, il est absolument indispensable que l'ouvrier prenne une part active à la direction du syndicat ; il faut qu'il sente sa responsabilité engagée ; il faut qu'il y ait collaboration du patron et de l'ouvrier, et non direction de l’un par l’autre.

Ainsi organisés, nul doute que les syndicats mixtes ne jouent dans le Bas-Languedoc un rôle important. Des critiques qu’on leur adresse, ils ne doivent retenir qu’une chose : la nécessité d'agir avec beaucoup de souplesse et de prudence. S'ils ne résolvent pas entièrement la question de la rémunération du travail, ils en facilitent la solution ; à ce titre, leur utilité est incontestable, Nous nous associons donc pleinement au vœu qu’émettait la Société des Agriculteurs de France dans sa séance du 21 mars 1905, et que depuis elle n'a cessé de répéter dans tous ses congrès : à Périgueux, à Arras, à Angers :

« La Société des Agriculteurs de France renouvelant l'expression du sentiment qui à inspiré le vœu émis par elle le 3 mars 1903;

«Et constatant que les faits sont venus confirmer les espérances placées: dans les syndicats mixtes, comme moyen efficace d'amener l’apaisement dans les grèves agricoles ;

« Emet le vœu qu'il soit créé, partout où il n’en existe pas encore, des syndicats agricoles proprement dits, c’està-dire groupant dans une même association, propriétaires, fermiers, métayers, ouvriers. »

Ce vœu, peut-être la -Confédération générale des vignerons le réalisera-t-elle un jour ?

On sait quel organisme tout nouveau constitue pour le Midi viticole la Confédération générale des vignerons. On sait que les viticulteurs n'ont pas voulu que restât stérile l’admirable mouvement de solidarité qui unit en des manifestations poignantes et dans des circonstances tragiques le propriétaire et l’ouvrier, le patron et le prolétaire. Il fallait maintenir l’union réalisée, conserver le groupement des forces viticoles, continuer la campagne en faveur de la vigne et du vin, poursuivre l'étude et la défense des intérêts viticoles, organiser en un mot de façon durable et définitive ce qui n'avait été jusqu'alors que l’œuvre de manifestations spontanées.

Créer à la base, ou plutôt au sommet un vaste syndicat englobant tous les départements viticoles méridionaux, se ramifiant en chacun d’eux en syndicats départementaux ; composer les syndicats départementaux de sections communales autonomes ; rattacher à cet organisme puissant

les associations similaires déjà existantes ; tel était le plan

d'organisation pratique. IL est déjà en partie réalisé; et l'achèvement du programme se poursuit tous les jours.

Quels seront au point de vue économique les résultats utiles qu’obtiendra la Confédération générale des vignerons? Nous n'avons pas à l’examiner ici. La question sociale seule nous intéresse. Elle n'a du reste pas été oubliée : les viticulteurs ont compris qu'aidés aux jours de misère et de lutte par leurs collaborateurs ouvriers, il était de leur strict devoir de travailler à l'amélioration de leur sort, lorsque viendraient les jours meilleurs. Ils n’ont pas cru pouvoir négliger, à côté des intérêts économiques de tous ceux qui vivent de la vigne, les intérêts particuliers des plus déshérités d'entre ceux-là ; et ils ont résolu de faire dans la Confédération la part large à l’ouvrier et aux questions sociales. L’ouvrier est admis au syndicat au même titre que le propriétaire ou le commerçant; il participe à la direction de l'association, il dispose d'un nombre de voix qui le place sur le même pied au moins que le viticulteur propriétaire. Concurremment avec lui, il est appelé à « l'étude et la défense des intérêts viticoles, agricoles, économiques et sociaux » des membres du Syndicat (art. 3 des statuts); il doit s’efforcer de maintenir entre eux « des rapports d'amitié, de dignité et de justice réciproques » (art. 12).

Dès à présent, on s’occupe de lui assurer les conditions matérielles d'existence les plus avantageuses ; la question des caisses de chômage est à l'étude ; elle sera très proba-

blement prochainement résolue.

C’est donc en réalité et en fait une vaste association de syndicats mixtes que la Confédération générale des vignerons. Critiquée par les uns, combattue par les autres avec une extrême violence, accusée de visées politiques, elle ne s’en est pas moins solidement implantée dans l'Aude, une grande partie de l'Hérault et des Pyrénées-Orientales. Se développera-t-elle et prendra-t-elle jamais l’extension que certains ont rêvé de lui donner ? Il serait encore téméraire de le dire ; nrais si elle y parvient, elle aura fait

beaucoup pour la pacification sociale du Midi viticole.

SECTION II. — Les syndicats jaunes.

À côté des syndicats mixtes, et vers la même époque, ont été créés dans la viticulture méridionale quelques syndicats jaunes, mais en petit nombre seulement. Il en a élé fondé à Toulouges (Pyrénées-Orientales),à Sérignan, à Lespignan, à Narbonne, à Salles, à Gruissan dans l'Aude, à Villeneuve-les-Béziers, à Florensac dans l’'Hérault.. etc. De ceux-là, certains ont disparu ; d’autres se sont créés sans doute ; mais n'ayant qu’une existence de fait, mal désignés ou point inscrits dans l'Annuaire des Syndicats professionnels, il est extrèmement difficile de les connaître, à plus forte raison d’en dire le nombre ; d'autant plus qu'isôlés les uns des autres, non groupés en Fédération, ils ne se connaissent même pas entre eux,

Tout ce que l’on peut donc faire à leur égard, c’est de choisir l’un d'eux à titre d'exemple, et d'en étudier l’or-

ganisation.

Le « Syndicat indépendant des ouvriers agricoles de Narbonne » — l’un des plus importants — à été fondé le 21 février 1904, de suite après les grèves. Dès le début, il prit une certaine importance ; et rapidement son influence s’accrut, À un certain moment, il compta 115 membres ; aujourd'hui, les adhérents — pour diverses questions de personnalité — en sont un peu moins nombreux, maisen nombre suffisant toutefois pour balancer avec avantage l'influence du syndicat rouge.

Le syndicat comprend des membres participants, les ouvriers ; et des membres honoraires. Les membres participants, outre une mise de fonds de 25 centimes, versent une cotisation mensuelle de 0 fr. 50. La cotisation des membres honoraires est indéterminée. Le but du syndicat, si l’on en croit les statuts, est « d’aplanir amicalement les conflits pouvant élever entre les propriétaires et les travailleurs, de maintenir les salaires de ses adhérents aux taux les plus élevés et le plus compatibles à la fois avec les revenus de la propriété, de se secourir et de s’aider mutuellement,en cas de maladie ou de chômage ».fci,comme pour les syndicats mixtes, le gros effort a été contre le chômage : pour essayer de le restreindre, tout membre honoraire « s'engage à n'occuper que des membres du syndicat sous peine d'exclusion, à moins que tous les syndiqués ne soient occupés à d’autres travaux » (art. 7 du règlement). En outre, les ouvriers syndiqués sans emploi sont appelés à travailler à tour de rôle aux travaux que le:

syndicat aurait pris en adjudication ou en régie (art. 9).

94 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Ii

Enfin, « en temps de chômage, uné commission de deux membres sera nommée en assemblée générale pour assister le bureau dans la distribution des secours en bons de vivres, qui sera faite à tout syndiqué sans travail, jusqu'à concurrence de la moitié de l'argent en caisse » (art-29). En pareille circonstance, il est fait un appel extraordinaire aux membres honoraires. L’allocation journalière accordée aux chômeurs est de 20 sous. Il faut ajouter encore que le syndicat jaune insiste très vivement auprès des propriétaires pour les amener à l'exclusion des étrangers, sauf pour les gros travaux ; et de fait, dans la région de Narbonne, les étrangers, très sobres, peu exigeants au point de vue des salaires, acceptant volontiers des travaux à forfait, font aux ‘travailleurs nationaux une concurrence acharnée (1).

Telle est,résumée en quelques mots, l’organisation d'un syndicat jaune ainsi que sa préoccupation principale, telle qu'elle résulte des statuts. Mais en réalité, Le véritable but d'une semblable organisation, c’est la lutte contre Les syndicats rouges. On peut contester l'utilité qu'il y avait à l'entamer de la sorte ; on peut critiquer Le principe même

(1) Les syndicats rouges sont un peu gênés à cet égard par leurs tendances internationalistes. N'osant ou ne voulant pas demander des mesures de protection contre les ouvriers étrangers, ils s'efforcent tout au moins de s’en faire des alliés et leur ouvrent leurs portes toutes grandes. C’est à ces ouvriers étrangers qu'il convient d'imputer la plupart des excès commis au cours des grèves.

Le mouvement d’émigration de main-d'œuvre espagnole ou italienne tend, du reste, depuis la crise à se restreindre. En Italie, des avis offi-

ciels ont élé envoyés cette année aux comités d’émigration, les dissuadant, à raison des circonstances, d'encourager l'émigration.

du syndicat jaune ; mais il faut avouer qu'il y avait quelque mérite dans cette tentative. Il y avait à lutter non seulement contre les hésitations des adhérents eux-mêmes, peu soucieux de se mesurer avec des adversaires nombreux et bien disciplinés, mais aussi et surtout contre la timidité des propriétaires.Quoi qu’on en ait écrit, les propriétaires furent plutôt un obstacle qu’une aide au développement des syndicats jaunes : soit crainte de représailles de [a part des organisations rouges, soit manque de confiance dans l’avenir des jeunes associations, ils ne leur donnèrent pas toujours l'appui que celles-ci auraient pu en attendre, refusant même parfois d'employer de préférence des ouvriers jaunes.

Dans de semblables conditions, le mouvement des ouvriers indépendants ne pouvait prospérer. Plusieurs des syndicats fondés après les grèves ont déjà disparu ; certains ne font plus que végéter ; un très petit nombre seulement, dont celui de Narbonne, fait preuve de quelque vitalité. Les syndicats jaunes paraissent donc avoir suivi dans la viticulture méridionale le même sort que les syndicats rouges. Relativement nombreux et actifs en 1904, ils ont vu depuis décliner peu à peu et leur nombre et leur activité, les uns et les autres, par une marche pour ainsi dire parallèle. Q

A vrai dire, il ne saurait guère en ètre autrement: syndicats jaunes et syndicats rouges ne sont que la conséquence les uns des autres ; ou plutôt les syndicats jaunes

ne sont que la résultante des syndicats rouges. Les syn-

dicats rouges sont des organes d'action ; les syndicats jaunes, des organes de réaction. Les premiers disparaissant ou s’affaiblissant, Les seconds doivent nécessairement disparaître ou s’affaiblir.

Les syndicats jaunes en effet, tels qu'ils sont constitués aujourd'hui, n’ont pas de vitalité propre. A part une certaine garantie contre le chômage, ils n'offrent à leurs membres d’autres avantages que ceux d’une société de secours mutuels. Et encore, cette garantie contre le chômage est-elle bien précaire, si l’on considère que le faible nombre des membres honoraires la rend le plus souvent inefficace. Rien de bien étonnant en conséquence que ce déclin actuel des syndicats Jaunes ; mais par contre, rien de bien étonnant non plus si on les voyait revenir en faveur, lors du prochain mouvement gréviste.

Pour en assurer la longévité, peut-être y aurait-il lieu d'inscrire à leur programme un des articles fondamentaux de la Fédération des Jaunes de France : l'accession des ouvriers à la propriété. On l’a proposé. Mais il ne faudrait pas se faire trop d'illusions sur la possibilité pratique de cette accession ; elle serait en fait très difficile, quel que soit le système adopté: voudrait-on transformer une exploitation viticole en société anonyme et faire souscrire aux ouvriers un certain nombre de paris, que l'on ne saurait trouver d'ouvriers pourvus des fonds nécessaires ; de même si l’on voulait — ainsi que cela fut tenté avec succès en Seine-et-Oise après les grèves de 1906, — si l'on

voulait créer une société achetant des terres et les reven-

dant prix coûtant aux ouvriers. Essayerait-on enfin de faire aux ouvriers des avances en argent pour l'achat de leurs terres, qu’il faudrait encore à ceux-ci an capital d’exploitation ; et celui-ci nous l'avons dit, est, dans la culture de la vigne d’une importance trop considérable pour être à la disposition des simples salariés.

En définitive, nous ne voyons pas que le syndical jaune puisse Jamais exister dans la viticulture méridionale autrement que comme une association à forme transitoire, sans grande influence ni grande utilité. Ne réunissant pas intimement en une même organisation patrons et ouvriers, il est loin d’avoir au point de vue de la pacification sociale la même valeur que le syndicat mixte. Aucune raison par conséquent de le préférer à celui-ci, tout indiqué au contraire dans une région où la petite propriété

particulièrement répandue facilite les rapprochements.

SECTION IV. -— Le contrat collectif de travail.

Il importe, avant d'aborder l'étude du contrat collectif, d’en donner une définition très précise ; on a fait de cette expression des emplois abusifs ; il convient de les éliminer. — Souvent, on a appelé contrat collectif la convention formée entre un propriétaire et l’ensemble de ses ouvriers, par laquelle le patron s'engage à payer un prix déterminé un certain travail également déterminé collectivement fait par les ouvriers. En ce sens, cette conven-

tion se rencontre parfois dans la viticulture ; nous aurons G —7

98 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

l'occasion de la signaler notamment en parlant des « vendanges à forfait ». Mais il y a là en réalité ce que l'on est convenu d'appeler contrat d'équique (1), ce que l’on nomme aussi salaire collectif ; il n’y a pas contrat collectif de travail. Par cette expression, nous voulons désigner la pratique relalivement peu répandue en France, en verlu de laquelle « les représentants d'un syndicat ou de tout autre groupement d'employés peuvent passer, avec un employeur ou avec les réprésentants d’un syndicat ou de tout autre groupement d'employeurs, des conventions collectives, déterminant certaines conditions auxquelles devront satisfaire les contrats de travail individuels dans lesquels sera partie l’un des adhérents à la convention collective » (2). Il ne s’agit donc ici, selon l'expression de M.Jay, que « des réglementations contractuelles préalables des conditions du travail » (3).

Sans faire ici une étude même très rapide du contrat collectif, nous voudrions simplement signaler ce qu'on a fait en ce sens dans le Languedoc, comment i] fut accueilli dans cette région et quel avenir semble lui être réservé.

Le contrat collectif, tel que nous l'avons défini, ne se rencontre que tout à fait exceptionnellement dans la viticulture méridionale. Avant les grèves de 1904, il était inconnu ; et les grèves elles-mêmes, propagateurs ordi-

(1) Bulletin de la Société d'Etudes législatives, 1907, p. 173 : Rapport

sur le contrat d'équipe présenté au nom de la Commission par M. Edgard Depitre.

(2) Bullelin de la Société d'Etudes législatives, année 1907, p. 185. (8)Pd, pd is

naires du contrat collectif,n’ont pas réussi à le répandre : la plupart des accords conclus, lorsqu'elles prirent fin, entre patrons et ouvriers n'en présentent pas le caractère. Pour deux raisons : 1° il n’a été dans l'intention d'aucune des parties de conclure de semblables conventions : patrons et ouvriers n’ont jamais entendu aliéner leur droit de discuter seuls à seuls les conditions du travail. Sans doute, ils veulent s’en tenir d’une manière générale aux stipulations de l'accord intervenu ; mais à condition que celui-ci ne soit autre chose qu'une base aux discussions individuelles, à condition qu'il ne les engage pas de façon définitive, nonobstant toute stipulation contraire ultérieure ; 2° les procès-verbaux de conciliation ne contiennent aucune stipulation quant à leur durée d’application, sauf exceptions ; par là, ils perdent tout caractère obligatoire bien que signés des parties. Il y aurait donc dans les accords de la sorte plutôt une rédaction de coutumes qu’un véritable contrat collectif. ;

Ce n’est pas à dire cependant que le contrat collectif soit tout à fait inconnu dans le Languedoc. Nous avons déjà fait allusion, en parlant des syndicats mixtes, à certaine clause des statuts du syndicat agricole de l'arrondissement de Béziers — clause que l’on retrouve semblable du reste dans d’autres organisations analogues — où était prévue la réunion annuelle d’une commission syndicale chargée d'élaborer Les tarifs des salaires pour l’année suivante; ces tarifs, ajoutions-nous, s'imposent

strictement aux membres du syndicat. Bien que patrons

100 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

et ouvriers fassent ici partie d’une même association, ils n’en constituent pas moins deux groupements distincts; el il faut voir dans le tarif qu'ils élaborent un contrat collectif. Seraient aussi contrats collectifs tous les accords intervenus entre patrons et ouvriers à la suite d’une grève, qui prévoieraient une durée d'application, analogues par exemple à ce procès-verbal de conciliation signé à Perpignan en 1904, et commençant par cette clause très nette : « Il est entendu entre toutes parties que les décisions cidessous adoptées ne comprennent que la période qui va de ce jour au 1°’ octobre.» Des accords de cette nature ont été conclus sur certains points des Pyrénées-Orientales, et dans certaines localités de l’Aude : à Rieux, à Sallèles d’Aude, à Olonzac, etc.

Ce ne sont là que des exemples isolés, encore très rares ; mais peut-être se généraliseront-ils avant qu’il soit longtemps. Nul doute que si de nouvelles grèves éclatent, les syndicats ouvriers n’exigent cette fois de véritables

contrats collectifs (1).

(1) Ce qui tendrait à le faire penser, ce sont les événements qui se sont produits dans l’agriculture italienne et que M. de Rocquigny a mis en lumière avec une si grande netteté. Le mouvement agraire italien, bien que suscité peut-être par des causes différentes de celles du mouvement agraire français, a affecté des formes identiques : identité de revendications quant au salaire et à la durée du travail, demandes adressées cumulativement de part et d'autre, similitudes d’exigences des syndicats, identité du but poursuivi : la nationalisation du sol. Mais l'organisation prolétarienne rurale, plus avancée en Italie, a obtenu des résultats plus sérieux que n'ont pu le faire les syndicats dans notre pays. Avec des moyens et des modes d'action absolument semblables, elle est arrivée sur bien des points au contrat collectif de

Beaucoup d'esprits s’en montreraient satisfaits. Estimant que là seulement se trouve le moyen de clore la crise ouvrière actuelle, persuadés que c’est là seulement qu'il faut rechercher le remède souverain contre le mal toujours latent, ils pensent qu'ouvriers et patrons auraient lieu de s’en montrer satisfaits les uns et les-autres. Pour les deux parties, ce serait la suppression des contestations incessantes, des grèves el des lock-out, des excès qui en sont la conséquence presque inévitable. Pour les patrons, ce serait donc la disparition d'un risque onéreux; ce serait sans doute plus de régularité dans le travail. De là pour les ouvriers, outre une plus grande indépendance, la possibilité d'augmentations de salaires. Ce serait en somme un régime de contrats librement débattus succédant au régime incohérent du salariat actuel. Innovation d'autant plus heureuse qu’elle serait conforme à la justice, rétablirait entre le patron et l’ouvrier l'égalité qui fait défaut aujourd’hui ; désormais, deux forces en présence, se faisant équilibre, débattraient librement les conditions du travail ; un véritable contrat serait conclu à la place de l'entente actuelle, qui n’est en réalité qu'un contrat « approximativement bilatéral » (4).

Nous n’aurions garde de nous inscrire en faux contre

travail, notamment dans un bonne parlie de l'Italie du Nord, Par analogie, il est permis de croire qu’il en serait de même pour le Languedoc, à moins que les propriétaires, hostiles à cette évolution, ne soient assez forts pour l'empêcher de se produire.

(1) Revue socialiste, août 1905, p. 129 : L'évolution du contrat collectif du travail, Eugène Fouruière.

ces heureuses conséquences du contrat collectif de travail. Qu'il nous soit permis cependant, sans engager une discussion à priori, de faire remarquer que l’on peut à ces louanges opposer quelques critiques. S'il est vrai que pendant les périodes d'exécution du contrat les rapports entre patrons et ouvriers gagneront en stabilité, n'est-il pas à craindre pour les périodes de renouvellement des grèves ct des lock-out d'autant plus graves que le contrat collectif aura mis en présence des organisations opposées plus solidement constituées ? Le patron n'est-il pas en droit de redouter une moindre productivité du travail, puisque les capacités particulières et les bonnes volontés individuelles ne seront plus rémunérées et se trouveront rabaissées au niveau de la médiocrité ? N'y a-t-il pas dans cette institution un danger pour le bon ouvrier; et n’est-ce pas pour la masse ouvrière une prime à l’apathie, une organisation singulièrement démoralisatrice que celle qui risque de tuer les initiatives et qui décourage l'effort ? Il y a dans tout cela des motifs légitimes de doute et d'incertitude (1).

De doute seulement, il est vrai; et ces reproches ne sont que des reproches pour l'avenir, des critiques que l'expérience dissipera peut-être. En tous cas ces défauts,

si défauts il doit y avoir, sont inhérents à toute œuvre

(1) On pourrait y ajouterle manque de garanties sérieuses au point de vue pécuniaire de la part des syndicats, leur absence trop fréquente de responsabilité, On pourrait dire encore que le contrat collectif est un acheminement certain vers le syndicat obligatoire, c’est-à-dire probablement vers la tyrannie syndicale. Toutes objections trop théoriques et trop fréquentes pour que nous nous y altardions.

humaine, et doivent être largement compensés par les avantages de la convention collective de travail. On ne comprendrait done pas l'hostilité très marquée qu'a rencontrée chez les viticulteurs méridionaux ce système presque inédit, si ces répugnances n'étaient fondées que sur ces seules critiques a proiri, sur rien de plus grave. Et en réalité, il y a contre le contrat collectif de travail des griefs plus sérieux à faire valoir de la part de la viticulture languedocienne.

Les propriélaires-viticulteurs se sont facilement rendus compte en cffet que le contrat collectif de travail n'était considéré par leurs adversaires que comme une étape vers l'idéal communiste. Au lieu d'inaugurer un régime nouveau de stabilité, et de clore la période des agitations nuisibles pour la production, l'institution nouvelle ne doit être qu'une arme de plus entre les mains des syndicats rouges, Sans doute, la Fédération des Travailleurs agricoles du Midi n’a jamais fait connaître ses intentions à cet égard; mais d’autres ont parlé pour elle; mais déjà certains symptômes fâcheux, nous le verrons, permettent de prévoir ce que serait l'avenir. Voici ce qu’écrit par exemple un partisan du contrat collectif :

« Par lui commence à s'affirmer la créance du prolétariat sur les bénéfices que produit la transformation de la malière par le travail, la créance du travail sur le travail; il donne au prolétariat un droit direct sur le capital; par lui, le capitaliste est exproprié ; par lui, le capitahste ab-

dique, comme est exproprié, comme abdique celui qui

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cède son bien à un autre capitaliste. 77 donne au syndicat action contre le patronat ; il ne donne aucune action au patronat contre le prolétariat; ni contre le syndicat qui n’a rien et qui n’a rien à avoir en tant qu’organe qui contracte avec le patron, ni contre les ouvriers, lesquels n’ont pas contracté. Je dis que les ouvriers n’ont pas contracté; le contrat collectif serait vain en effet, s'il ne rendait nul tout contrat individuel, tout contrat de servitude; et nl n'existe qu'un moyen dexclure le contrat individuel, d'en assurer l’inexistence, à savoir que le syndicat qui a contracté exécule lui-même, — organe de lutte et de sélection, — le contrat collectif de travail (A). »

Ainsi donc, de par le contrat collectif commence à s’affirmer la créance du prolétariat ; de par le contrat collectif, le propriétaire est exproprié ; de par le contrat collectif, le propriétaire se trouve désarmé, en face d’un syndicat puissamment armé, prêt à l'attaque ; de par le contrat collectif enfin, tel que nous l'avons défini, laissant subsister les engagements individuels, le prolétariat marche vers un second contrat collectif de travail, dans lequel les engagements individuels seront supprimés, où le syndicat, — organe de lutte et de sélection, — deviendra véritable entrepreneur de travail. Qu'est-il étonnant dans ces conditions que les propriétaires se refusent à conclure des contrats collectifs de travail ? Peut-être ne se rendent-ils compte du danger qu’un peu confusément ;

(1) Revue socialiste, juillet 1906. Le contrat collectif à la Bourse et à l'usine, M. Emmanuel Lévy, professeur à la Faculté de Lyon.

mais ils le pressentent ; et cela leur suffit. [is ne veulent pas traiter avec des collectivités qui ne leur offrent pas toutes les garanties morales désirables : le passé des syndicats rouges, sauf exceplion, ne répond pas assez de leur avenir : à plusieurs reprises, nous l'avons dit, ils ont affirmé hautement leur théorie de la lutte des classes, leur adhésion à la révolution sociale future ; nous ne disons rien de l’antimilitarisme et du sabotage. Rien de tout cela ne qualifie les syndicats ouvriers de la viticulture méridionale à conclure des traités sinon d'alliance, du moins de paix.

Croit-on que l’on arrivera par l'usage à supprimer les abus qu'il est à craindre aujourd’hui de la part des cocontractants ? Mais il n'y a pas encore de contrat collectif, et déjà il y a des abus. La convention collective de travail, telle que nous l'avons définie, n'existe pas encore : et déjà les syndicats semblent vouloir en arriver à la seconde forme de contrat collectif. Dès maintenant, les syndicats émettent la prétention de fournir au propriétaire les ouvriers selon leur propre gré, d'établir entre les travailleurs un tour de roulement : lors des grèves de 1904, certains d’entre eux demandaient, pour les travaux à forfait seulement il est vrai, que les propriétaires s’entendissent « avec la chambre syndicale (commission du travail) qui ferait exécuter les travaux par ses soins, mais toujours à la journée. Parfois, ils ont été plus loin encore ; et les ouvriers ont prétendu vouloir régler eux-mêmes l’em-

ploi de la main-d'œuvre par le patron ; à Aimargues (Gard),

106 DEUXIÈME PARTIE. — CHAPITRE Il

ils sont allés travailler chez les propriétaires malgré la très vive opposition de ceux-ci, et ont réclamé le prix de leur travail. Pareils faits s'étaient produits du reste en 1848 entre Lunel et St-Gilles, à Marsillargues et à Aimargues (1). N'est-ce pas là une violation formelle du droit de propriété ; et la prétention des syndicats de choisir les ouvriers, d'établir un tour de roulement n’est-elle pas contraire à cette condition indipensable à la bonne culture de la vigne : avoir depuis longtemps sur le domaine les mèêmes ouvriers, habitués aux méthodes culturales des propriétaires.— Ilne faudrait pas attacher à ces faits isolés plus d'importance qu’ils n’en ont; ils ont eu lieu de facon toute: spontanée, pour ainsi dire irréfléchie ; et il se passera sans doute un certain temps avant qu'ils ne se généralisent et ne se coordonnent. Mais ils n’en dénotent pas moins une disposition d’esprit fâcheuse qui fait redouter au propriétaire l'avènement du contrat collectif dans de semblables conditions.

L'ouvrier tout au moins aurait-il à s’en réjouir ? Il ne le semble pas. Il est à craindre au contraire qu'il ne tombe de la tutelle généralement débonnaire des patrons sous la férule autrement dure des syndicats. Il lui faudra obéir désormais aux ordres d'une collectivité plus difficile à émouvoir qu'un propriétaire, travailler quand il lui plairait, chômer quand ce serait son bon plaisir. Impossible

(1) Mémoires du Musée Social, 1903. Les ouvriers de la viticulture languedocienne et leurs syndicats. M. Augé-Laribé. Le comte de

Rocquigny cite pour l'[lalie des exemples analogues (Le prolélariat rural en Ilalie, p. 121).

pour lui peut être de s'échapper du syndicat, si le syndicat obligatoire devient, comme cela est possible, une réalité. Ce seraient là des abus du contrat collectif, évidemment ; mais dans les circonstances actuelles, avec les tendances présentes des syndicats ouvriers, de semblables abus seraient la conséquence presque forcée des contrats collectifs. La preuve en a été faite en Italie, où le syndicalisme agraire, nous l'avons dit, présente de grandes analogies avec le syndicalisme agraire français. Voici par exemple les dispositions abusives que comporte l’organisation même de la Legha di Miglioramento de San Rocco (province de Mantoue) : « L'assemblée générale des membres de la Ligue fixe annuellement le taux des salaires.Un comité spécialement délégué à cet effet traite avec les patrons et leur répartit la main-d'œuvre selon leur demande. A la fin de chaque semaine, le secrétaire de la Ligue se présente chez les propriétaires et touche les salaires gagnés par les sociétaires qu'ils emploient. Aucun travailleur ne peut se rendre au travail, ni recevoir son salaire sans le consentement du comité. Après chaque semaine ou période de travail pour les travaux exécutés à la tâche, le comité totalise les gages perçus et les répartit à raison des journées accomplies et en parts égales pour le jeune comme pour le vieux, pour le faible comme pour le fort (1). » Analogues sont les dispositions adoptées par les autres ligues de l'Italie du Nord. — En France même, la Fédération nationale des bûcherons, plus ancienne que la Fédération

(4) Cte de Rocquigny, Le prolétariat rural en llalie, p. 25 et 26.

des travailleurs agricoles du Midi, créée en 1891, reconstituée en 1899, s’est engagée dans la même voie : c’est avec le syndicat que doivent obligatoirement traiter pour les coupes les marchands de bois ; le syndicat affirme nettement qu'il est propriétaire du travail à effectuer ; que si le bois appartient à l'exploitant, le travail du bois appartient au syndicat, C’est le syndicat qui embauche et débauche les ouvriers, n’acceptant en principe que des ouvriers syndiqués. Souvent, c’est le syndical qui se réserve de payer lui-même l’ouvrier embauché. N’y a-t-il pas là plus que le contrat collectif? L'ouvrier n'est-il pas lésé dans le droit le plus imprescriptible qui existe, celui d’être maitre de lui-même ?

Sans doute, les syndicats du Bas-Languedoc n’en sont pas encore là; mais déjà quelques symptômes se manifestent d’une évolution possible ; déjà on à vu en octobre 1905 le syndicat de Villemolaque (Pyrénées-Orientales) réclamer l'embauchage exclusif des ouvriers syndiqués ; on en a vu d’autres imposer certains ouvriers aux propriétaires. De là à se déclarer propriétaires du travail à effectuer et à régenter la main-d'œuvre, il n’y a qu’un pas et le pas pourrait être vite franchi.

Spoliés de leur indépendance, les journaliers vignerons pourraient se consoler, au dire des partisans du contrat collectif, en touchant des salaires plus élevés. C'est une erreur que de le croire, que d’attribuer cette vertu magique à un système de rémunération du travail, quel qu'il

soit. En l'espèce, quelle que puisse être l'importance du

syndicat, quelque grande que soit l'énergie déployée, quelque longues que puissent être les grèves, les ouvriers n'obtiendront jamais qu'un salaire en proportion des circonstances économiques ; la situation du marché des vins, plus forte que les volontés, empêchera les propriétaires de grever outre mesure le prix de revient de leur marchandise. C’est une banalité que de le dire ; mais c'est une banalité qu'il faut répéter sans cesse, parce que trop souventon ne veut pas la comprendre: c’est de l’amélioration des conditions économiques, et de ce côté seul, qu il faut attendre et espérer une amélioration durable du sort des travailleurs.

Il ne semble donc pas que, dans les circonstances actuelles, le contrat collectif puisse réaliser dans la viticulture languedocienne les espérances que l’on s'était plu à former. Est-ce à dire que les viticulteurs devront désormais l’éloigner à priori et pour toujours? Certainement non. Le contrat collectif ne paraît impossible aujourd’hui que parce que les propriétaires ne trouvent en face d'eux dans la plupart des cas que des organisations à allure révolutionnaire, à tendances opposées au régime de stabilité qu’il s’agit d'instaurer. Mais du jour où les syndicats ouvriers abandonneront résolument la voie funeste où ils se sont engagés, —eton y arriverait notamment en édictant des pénalités spéciales contre les fauteurs de grève non professionnellement intéressés, — de ce jour, il deviendra possible de reprendre la question avec des chances sérieu-

ses de la voir aboutir. Dès maintenant, nous avons vu

passer dans les syndicats mixtes de véritables contrats collectifs de travail ; déjà, on a entendu certains syndicats ouvriers protester hautement et déclarer vouloir respecter les engagements pris lorsque la Fédération voulait les entrainer à de nouvelles grèves (1). Tout cela est d’un bon augure pour l’avenir. Puissent ces exemples se multiplier; ce sera un grand pas vers la pacification. Quant aux difficultés qui pourraient se présenter encore dans l’élaboration du régime nouveau : insuffisance de garanties offertes par les groupements professionnels, absence de responsubilité des syndicats... etc., c'est le rôle du législateur de les résoudre. Qu'il y mette beaucoup de prudence et de

pondération :

(1) Voir p. 70.

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